Dossier/L'interview

Georges Bensoussan : 'Les drapeaux israéliens communautarisent la Shoah'

Mardi 3 juin 2014 par Propos recueillis par Nicolas Zomersztajn
Publié dans Regards n°800

Ayant analysé remarquablement le lien problématique entre la Shoah et Israël dans Un nom impérissable, Israël, le sionisme et la destruction des Juifs d’Europe (éd. Seuil), Georges Bensoussan, historien et responsable éditorial du Mémorial de la Shoah de Paris, porte un regard critique sur la Marche des vivants, même s’il se garde bien de s’ériger en procureur de cette initiative mémorielle.

 

Le voyage-pèlerinage à Auschwitz-Birkenau est-il nécessaire pour que les jeunes Juifs aient une bonne compréhension de la Shoah ?

De manière générale, le voyage sur les lieux historiques n’est pas nécessaire si le cours d’histoire est bien enseigné. Mais parce que la mémoire s’incarne toujours dans un lieu, et c’est notamment le cas à Auschwitz-Birkenau, le voyage peut aider à une prise de conscience. A Auschwitz-Birkenau, les adolescents peuvent mieux saisir l’immensité du lieu et l’ampleur de la machinerie industrielle du meurtre de masse. Et même dans des centres de mise à mort comme Treblinka et Belzec où il ne reste rien, on peut se confronter à l’isolement de ces lieux et comprendre l’importance que les Allemands accordaient à la dissimulation du crime. Reste que l’on voit d’autant mieux que l’on sait. Le voyage n’a donc d’intérêt qu’à la condition d’une solide connaissance préalable, ce qui, de fait, le réserve plus aux professeurs qu’aux élèves. L’idée sous-jacente à l’initiative de la Marche des vivants est celle du pèlerinage. Dans un monde de plus en plus sécularisé, l’histoire, surtout dans sa version doloriste, est devenue une religion civile. A fortiori, en Europe, l’histoire de la Shoah. A cet égard, et pour de nombreux Juifs éloignés de la tradition religieuse et sans lien puissant à l’Etat d’Israël et au sionisme, il ne reste que l’histoire. Et encore ! Car de cette histoire juive, ils ne retiennent que la Shoah.

Que pensez-vous d’un programme éducatif comme celui de la Marche des vivants, dont le point de départ est Auschwitz et l’épilogue Israël ? 

En faisant commencer le programme en Pologne et en le concluant en Israël, la Marche des vivants procède d’une lecture idéologique de l’histoire qui nous fait passer des ténèbres de la Shoah à la lumière de l’Etat d’Israël. Je ne m’érige pas en procureur de ce type d’initiative. L’essentiel est plutôt de comprendre que la Marche des vivants traduit un besoin humain de se penser vivant après le désastre. Le message est clair : « Vous avez voulu nous rayer de la surface de la terre. Vous avez échoué, nous sommes là ». Mais sur le plan historique, donc politique, l’erreur est lourde parce qu’elle fait naitre l’Etat juif de la Shoah comme une forme de rédemption après le crime. Si on considère que la Shoah est une rupture anthropologique, et pas seulement une catastrophe juive, il ne peut y avoir de rédemption. On peut et on doit étudier ce désastre et l’analyser sans imaginer de réparation. Car rien ne rédime le projet de se débarrasser d’un peuple comme on se débarrasse de poux et de cafards.

Quel regard portez-vous sur les drapeaux israéliens déployés par ces jeunes Juifs du monde entier lors de la Marche des vivants ?

Au lieu de se cantonner aux rituelles condamnations moralisantes, mieux vaut essayer de comprendre la présence de ces drapeaux à Auschwitz-Birkenau. J’y vois la nécessité pour une collectivité humaine de reprendre souffle. La Shoah fut une tentative de réduire un peuple à l’état de déchets qu’on élimine. La présence de drapeaux israéliens sonne ici comme une annonce faite à la terre entière que l’on est là, debout, et que l’on respire comme des êtres humains. Reste que le recours à ces drapeaux enferme la Shoah dans le communautarisme et contribue à faire de cette catastrophe une histoire exclusivement juive. Pire, une histoire israélienne. Si la Shoah est une cassure universelle qui entame le statut du sujet humain, ces drapeaux constituent une contradiction. Ils « nationalisent » une cassure anthropologique et isolent une fois encore les Juifs morts précisément d’avoir été isolés.

Cette Marche des vivants ne procède-t-elle pas d’une aliénation de la mémoire de la Shoah ?

Non, je dirais plutôt d’une banalisation. Paradoxalement, alors que ses participants combattent la banalisation, ils y contribuent à leur corps défendant. Avec la Marche des vivants, la mémoire de la Shoah est privatisée, tout comme est réactivée l’idée que l’histoire se « répare ». Un voyage d’histoire sur les lieux de mise à mort ne doit pas forcément prendre la forme d’un pèlerinage mémoriel et rédempteur. A elle seule d’ailleurs, l’expression « Marche des vivants » véhicule une idée de rédemption, alors qu’ici on ne rédime rien. Seulement pense-t-on à partir de cet événement.

Lire aussi : La Marche des vivants : de l'obscurité à la lumière


 
 

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  • Par Daniel Donner - 11/06/2014 - 11:00

    Que c'est bien dit.