Au CCLJ

Les Frères musulmans ou la dernière idéologie totalitaire

Mercredi 5 mars 2014 par Propos recueilli par Véronique Lemberg
Publié dans Regards n°794

Dans Frères musulmans. Enquête sur la dernière idéologie totalitaire (éd. Grasset), Michaël Prazan a mené une enquête fouillée sur le mouvement islamiste le plus important du monde arabe. Pour saisir toute la complexité de cette confrérie religieuse, ce documentariste français a rencontré et interrogé ses dirigeants au Caire. Il présentera son livre au CCLJ le jeudi 13 mars 2014 à 20h30.

 
Sur le même sujet

    Dans quelle mesure l’idéologie des Frères musulmans est-elle totalitaire ?

    Michaël Prazan : Si l’on s’en tient au Manifeste en 50 points d’Hassan Al-Banna, le fondateur de la Confrérie, on retrouve partout des expressions comme « surveiller », « inspecter », « censurer », « punir », « interdire », « confisquer », etc. L’omniprésence de cette rhétorique répressive dessine un projet de société totalitaire où l’individu n’a plus aucun libre arbitre ni aucune liberté que celle que l’autorité politico-religieuse lui confère. L’idéologie des Frères musulmans est également totalitaire dans la mesure où elle est aujourd’hui la dernière idéologie globalisante, au même titre que le communisme. A cet égard, ils ne cachent pas qu’ils s’inspirent des grandes idéologies du 20e siècle lorsqu’ils envisagent la conquête du pouvoir, et notamment la création d’un califat à l’échelle planétaire. Les dirigeants de la Confrérie que j’ai rencontrés au Caire n’ignorent pas que le communisme se pensait à l’échelle mondiale et que le capitalisme aujourd’hui ne peut fonctionner que s’il domine la planète entière. « Pourquoi voudriez-vous que nous fonctionnions différemment, d’autant plus que nous sommes convaincus que notre idéologie est la meilleure et qu’elle vaut pour l’Humanité entière ? », m’ont-ils répondu lorsque je les interrogeais sur leur quête de domination mondiale. Leur projet politique ne sera donc abouti qu’à condition de s’étendre sur toute la planète. C’est ce qui en fait aujourd’hui la dernière idéologie totalitaire.

    L’exercice du pouvoir en Egypte ne s’est pas passé comme ils le voulaient. Ont-ils disparu du paysage politique égyptien ?

    M. Prazan : La tête de la Confrérie est décapitée. Tous ses dirigeants et ses élites ont été incarcérés par les militaires. Tous les membres du Bureau de la Guidance sont en prison. Leur réseau associatif est le seul canal dont ils disposent pour encore exister. Le maintien de ce pilier fondamental de la Confrérie ne permettra pas aux militaires de s’en débarrasser complètement. C’est d’ailleurs la volonté du pouvoir actuel de ne pas la détruire, mais plutôt de récupérer à son compte ce réseau associatif. Les Frères musulmans, même décapités, demeurent présents dans un certain nombre d’administrations clés de l’Etat égyptien : l’armée et la police. Ils sont enracinés depuis trop longtemps dans la réalité sociétale égyptienne pour disparaitre. N’oublions jamais qu’ils ont déjà vécu de pires épreuves. Ce n’est donc pas la fin de l’histoire, même s’ils ont été échaudés par la prise du pouvoir par la voie démocratique. Cet échec a donc changé leur perception des modalités de la conquête du pouvoir.

    Ont-ils pour autant abandonné l’idée du califat mondial ?

    M. Prazan : Absolument pas. Ils ont d’ailleurs toujours été conscients qu’ils ne verraient pas la concrétisation de ce projet de leur vivant, même s’ils ont cru qu’ils s’en approchaient lorsqu’ils ont pris le pouvoir en Egypte et en Tunisie. Ils vont donc poursuivre ce travail de longue haleine auprès des masses. Ils ont le temps et ils ne se sentent jamais aussi bien lorsqu’ils sont réprimés ou dans l’opposition. Ils retrouvent une place et une temporalité qui est davantage la leur que celle du pouvoir. Il n’empêche que le désaveu populaire dont ils font l’objet est mal vécu, car la popularité a toujours été leur force et leur pari. 


     
     

    Ajouter un commentaire

    http://www.respectzone.org/fr/