Polémique

Un poème d'un nazi flamand retiré du blog personnel d'Herman Van Rompuy

Mardi 11 Février 2014 par Nicolas Zomersztajn

La présence d’un poème du collaborateur flamand Cyriel Verschaeve sur le blog personnel du Président du Conseil européen Herman Van Rompuy a été dénoncée par le journaliste français de Libération Jean Quatremer. Une indignation que paradoxalement le magazine juif anversois Joods Actueel ne partage pas préférant voir dans la réaction de Jean Quatremer une illustration de son positionnement anti-flamand.

 

Quand un homme politique insère dans sa communication des références artistiques ou littéraires, ce n’est jamais anodin. A travers ces artistes et ces écrivains, il nous donne à voir qui il est. En tous cas, il nous montre ce qu’il veut qu’on retienne de lui d’autant plus que ces références artistiques et littéraires ont été murement choisies.

Que faut-il penser de la présence du poème La mouette de Cyriel Verschaeve sur le blog personnel du président du Conseil européen Herman Van Rompuy ? Pour l’immense majorité des francophones le nom de ce poète flamand de la 1ère moitié du 20 e siècle n’évoque rien.

En revanche, côté flamand, Cyriel Verschaeve n’est pas n’importe qui. Fasciné dès les années 1920 par le fascisme et le nazisme, Cyriel Verschaeve adhère au nationalisme flamand le plus intransigeant. En 1940, Verschaeve écrit Het Uur van Vlaanderen (L'heure de la Flandre) où il clame sa sympathie pour l'Allemagne nazie et le 6 novembre de la même année, il est nommé par l'administration militaire allemande à la tête du Conseil culturel flamand. Il a beaucoup écrit à Himmler pour le convaincre de renoncer au paganisme et il se voyait bien comme le futur pape de l’Eglise nazie. Jusqu’au bout, Cyriel Verschaeve continue de recruter des jeunes flamands catholiques pour les envoyer combattre dans des divisions SS sur le front de l’Est contre le « bolchévisme satanique ». A la Libération, en août 1944, il est évacué par une unité SS en Allemagne, où il devient responsable de la culture au sein du « gouvernement flamand en exil » dirigé par le nazi flamand Jef vand de Wiele. Il s'enfuit en Autriche en 1945, où il trouve refuge. Déchu de la nationalité belge par la cour martiale de Bruges en 1947 et condamné à mort par contumace en Belgique, il vivra en Autriche jusqu'à sa mort en 1949.

Voilà donc le type de poètes qu’on pouvait trouver sur le blog d’Herman Van Rompuy jusqu’à ce qu’il décide enfin de le retirer. « Je doute qu’un homme de sa culture ignore ce que Cyriel Verschaeve représente au sein du Mouvement flamand », fait remarquer Marcel Sel, écrivain et journaliste analysant depuis plusieurs années l’évolution du nationalisme flamand.

Comment expliquer alors qu’un démocrate comme Herman Van Rompuy ne trouve rien de mieux que de mettre à l’honneur sur son blog personnel un poète nazi ? Pour Marcel Sel, on se situe face à un phénomène plus global : « J’explore depuis très longtemps l’imaginaire flamand et je peux observer un phénomène atypique : une tolérance surprenante à l’égard des fascistes et des antisémites engagés dans le Mouvement flamand. De nombreux militants nationalistes flamands sont apparus très tôt dans la conscience collective flamande d’après guerre comme des personnalités majeures et respectables en dépit de leur engagement total aux côtés des nazis pendant la Seconde Guerre mondiale ». Et de poursuivre : « Dire haut et fort que Verschaeve est un nazi peut être difficile pour Herman Van Rompuy et de nombreux Flamands. Comme si renier ces hommes et leur combat politique revient à leur ôter une partie de leur mythologie et à remettre en cause l’idée même du Mouvement flamand ».

Spécialiste des affaires européennes, le journaliste français Jean Quatremer s’est indigné de la présence de ce poète sur le blog du Président du Conseil européen : « (…) Van Rompuy n’est pas qu’un simple politicien flamand : il est censé incarner l’Europe. Est-il dès lors acceptable qu’il se livre à une telle réhabilitation d’un poète nazi, fût-il Flamand ? L’Union a-t-elle encore une quelconque légitimité à condamner le Premier ministre hongrois Viktor Orban lorsque celui-ci se livre au même exercice avec l’écrivain nazi Jozsef Nyiro ?».

Une conclusion que ne tire pas Joods Actueel, le magazine juif anversois, pourtant très actif dans la dénonciation des actes et des paroles antisémites. Tout en rappelant le parcours saumâtre de ce poète flamand, Joods Actueel ne retient de cet incident qu’un aspect accessoire et insignifiant : le parti pris anti-flamand du journaliste de Libération ! Sous l’intertitre « Vlamingehater » (Haïsseur de Flamands) on peut lire dans l’article de Joods Actueel : « Diverses sources que nous avons contactées confirment que le journaliste Jean Quatremer ne parle en effet pas un mot de néerlandais et que l’homme est connu pour être assez anti-flamand ».

« L’attitude de Joods Actueel est surprenante », déplore Marcel Sel. « Je ne comprends pas que ce magazine juif s’engouffre aussi profondément dans la défense de Van Rompuy pour reprendre à son compte la rhétorique flamingante de la N-VA en laissant entendre que Jean Quatremer est anti-flamand. Je suis pleinement conscient que le succès du nationalisme en Flandre ne facilite pas les choses pour la communauté juive d’Anvers, mais ce n’est pas une raison pour tirer à boulet rouge contre un journaliste qui ne fait que dénoncer une situation inacceptable ».

Personne n’aime le messager porteur de la mauvaise nouvelle, diront certains en songeant à Antigone de Sophocle. Peut-être, mais dans le cas de Joods Actueel, la raison doit se situer ailleurs et doit être placée dans un contexte politique flamand. 


 
 

Ajouter un commentaire

http://www.respectzone.org/fr/
  • Par Marcel Sel - 12/02/2014 - 0:34

    Je précise - car ça me semble indispendable - que les raisons du caractère atypique du rapport aux "anciens nazis" en Flandre dont je parle brièvement ci-avant (l'interview était trop longue pour que Nicolas Zomersztajn puisse en reprendre toutes les nuances) n'a rien à voir avec un "fascisme naturel" voire atavique dont certains aimeraient accuser les Flamands. C'est le fruit d'une histoire très complexe où l'oppression francophone et le monopole politique catholique a joué un rôle fondamental, ainsi que la présence, pendant l'occupation, d'un parti autorisé par les nazis qui a su doter les villes d'une organisation nettement plus crédible que celle qui prévalait avant (bourgmestres peu actifs, incompétents).

    Au moment de "l'épuration", beaucoup de villageois n'ont pas compris ce qu'on reprochait au premier bourgmestre valable qu'ils avaient eu. L'idée que cette épuration avait donc été injuste s'est d'autant plus facilement ancrée dans les esprits et a permis aux premiers nationalistes, souvent anciens collabos ou jeunes nostalgiques, de prétendre de façon crédible également que l'ensemble des jugements de la justice belge (flamande) étaient fallacieux. De ce fait, la Flandre est une des rares régions d'Europe où l'on parle de "répression" et non "d'épuration" alors que les tribunaux ont été plus sévères en Wallonie et que la résistance a été féroce aussi en Flandre, mais freinée par une géographie moins propice aux maquis et par un réseau nettement plus serré de surveillance. Comme en Wallonie, la collaboration a concerné une très maigre proportion de la population.

    À cela s'ajoute que cette épuration a pu être présentée comme hostile à la Cause flamande, noyautée depuis l'occupation par les nationalistes. Ce sont ces nationalistes nostalgiques ou ex-collaborateurs qui ont introduit l'idée que les Borms, Verschave, voire De Clerck ou Tollenaere (des nazis convaincus) étaient d'abord des victimes flamandes de l'oppression belge et faisaient partie de la mythologie flamingante et n'étaient pas des traîtres mais des héros. Ceci au point que peu de Flamands savent aujourd'hui que Staf De Clerck était le Degrelle néerlandophone. Récuser ces "héros nationalistes" ou simplement leur coller l'étiquette "nazi" qui leur sied est pour ces milieux aujourd'hui encore un acte de haine qualifié "d'antiflamand".

    Or, la seule chose qui peut rendre au combat d'émancipation flamande sa noblesse passée et d'effacer définitivement ces personnages de son mémorial et de rendre leur place aux autres grands poètes ou militants, comme Daens, Verriest, Albrecht Rodenbach, etc, dont le destin n'est pas entaché de haine, de trahison, d'antisémitisme. Herman Van Rompuy est simplement piégé dans ce contexte aussi complexe que subtil et n'a, à aucun moment à mon avis, voulu promouvoir un poète nazi. Seulement, le renier totalement - ou simplement reconnaître son caractère absolument nazi - est difficile, par tradition autant que par peur des réactions au sein du mouvement flamingant, très nationaliste aujourd'hui, et très influent.

    Marcel Sel