L'humeur de Joël Kotek

Quand la pensée repose sur du sable !

Mardi 7 mai 2013 par Joël Kotek, Directeur de publication
Publié dans Regards n°777

Shlomo Sand vous connaissez ? Assurément. Comment éviter cet historien israélien qui depuis qu’il est sorti de l’ombre ne cesse d’écrire... toujours le même livre.

 

Cette fois-ci, il nous explique Comment il a cessé d’être juif (éd. Flammarion, 2013), nouvel opuscule qui n’a pas manqué de susciter le plus grand enthousiasme auprès des « amis » d’Israël. Pour preuve, cette étonnante conférence-débat organisée le 29 mars dernier à l’Institut de recherche et d’études sur la Méditerranée et le Moyen-Orient (iReMMO), à l’instigation de Dominique Vidal, vedette du Monde diplomatique. Etonnante, sinon affligeante conférence tant la pensée de Sand apparaît d’une pauvreté absolue. Son discours n’est rien d’autre qu’un savant mélange de platitudes extrêmes, de mauvaise foi radicale, de banalité hallucinante (« Je crois qu’Hitler a eu tort sur toute la ligne, sauf qu’il a gagné un peu »), de perversité et de bouffonnerie totalement assumées.

Commençons par la platitude : notre homme adore enfoncer des portes ouvertes. Avec plus de quarante ans de retard sur la recherche en science sociale, il dévoile à un public apparemment stupéfait que les nations seraient « inventées », les mémoires « manipulées », les territoires largement « imaginés ». Comment oublier son précédent « scoop » qui posait les Ashkénazes en seuls descendants des Khazars ? Ce scoop était non seulement vieux de plus d’un siècle pour être tiré du génial Ernest Renan (1823-1882), mais surtout, depuis longtemps démenti. Peu me chaut que nous soyons des descendants de turcophones convertis au judaïsme, mais
comment expliquer que le yiddish repose sur les bases de la grammaire allemande et que son vocabulaire se compose d’éléments germaniques (75 %), hébraïques (15 %), slaves
(environ 5 %), mais pas ou fort peu khazars ?

La perversité ensuite : tout en soulignant, d’un côté, la fausseté absolue du récit biblique, le militant Sand ne peut s’empêcher, après le négationniste Roger Garaudy, de poser Josué en inventeur du... génocide. La mauvaise foi également : il donne à croire qu’en se posant comme peuple, puis comme nation, les Juifs se revendiqueraient d’une origine raciale commune. Ce faisant, il mélange sciemment trois catégories étrangères l’une de l’autre, celles de « race », de « peuple » et de « nation ». Si la construction d’une nation se justifiait effectivement par un quelconque ADN, il faudrait non seulement dissoudre immédiatement le peuple juif, mais aussi les peuples français et américain.

Sa thèse du jour est tout aussi confondante. La culture juive laïque ne serait que pure fiction : « C’est simple », nous dit-il, « la seule composante de l’identité juive, c’est la religion… ». Il suffit de songer à Sholem Aleichem, Babel, Canetti, Cohen, Doubnow, Grossman, Freud, Kafka, Spinoza, ou Zweig pour se persuader exactement du contraire. Ces intellectuels furent tous des Juifs laïques en rupture de ban. Si cette culture juive laïque apparaît aujourd’hui bien en panne, ce n’est pas la faute de l’Emancipation, mais faute de Juifs. Hitler a tout simplement détruit les fondements de la judaïcité européenne. Il n’en reste pas moins vrai que là où existe encore une masse critique juive, la culture juive (laïque) fleurit, de New York (Saul ellow, Woody Allen, Philip Roth, etc.) à Tel-Aviv.

La bouffonnerie enfin : les conférences de Sand tiennent davantage du show que de l’exposé scientifique. Pour plaire à son public et assurément parce qu’il aime ça, notre intellectuel ne peut s’empêcher de lancer une vanne toutes les cinq minutes et ce, au point de forcer, le très coincé Vidal à surenchérir :

Vidal : « Il paraît que tu l’es »

Sand : « Oui, je suis circoncis… Calmez-vous » (rire général)

Le public : « Oui, mais on n’a pas la preuve » (rire général)

Sand : « C’est trop tôt » (grand sourire)

Sand : « Je ne crois pas à l’ADN juif. Mon nez n’est pas juif. Il n’y a pas de nez juif » (rire)

Vidal : « Mets-toi de profil » (rire général)

Largement boycotté par ses pairs, Shlomo Sand apparaît réduit à devoir faire le bouffon devant des auditoires, certes totalement acquis, mais assurément suspects. Pour preuve, la première intervenante qui évoque sans vergogne une Shoah accomplie « grâce » à l’Allemagne. Les questions et remarques sont à ce point empreintes d’extrémisme qu’elles l’obligent, bien malgré lui et un Dominique Vidal en extase, à devoir calmer son public : « Non Gaza n’est pas un ghetto mais bien une réserve indienne », ou encore « Non les Palestiniens ne sont pas victimes d’un génocide, mais d’un nationalisme qui emprunte certaines de ses composantes au nazisme ». Tout en reprenant certains thèmes de la judéophobie traditionnelle (les médias français seraient ainsi contrôlés, sinon terrorisés par le CRIF), Sand n’a rien d’un antisémite. Il n’est rien d’autre qu’un Narcisse en quête de notoriété. Assurément son prochain best-seller s’intitulera Comment j’ai cessé d’être historien


 
 

Ajouter un commentaire

http://www.respectzone.org/fr/
  • Par Avinou - 11/05/2013 - 9:26

    Encore une analyse décapante : le professeur Kotek est un sableur de façades décaties ! Certes, il ne se fera pas de nouveaux amis de ce côté là, mais c'est un courage intellectuel qui doit lui donner le sommeil du juste.
    J'avaIs lu (en diagonale) "Comment le peuple juif fut inventé" (Fayard, 2008) et j'avais été attéré par les clichés, les vérités connues de tous depuis toujours (le mélange juif) et les théories scientifiques fumeuses. Le but en était (évidemment) de nier toute légitimité au mouvement sioniste, selon des critères antédéluviens de peuples et de nations, comme l'a expliqué Kotek. Impression de dégoût partagée par des amis lettrés, pourtant non suspects de sionisme. Sand se rattache au courant des nouveaux historiens israéliens, un fourre-tout qui va du meilleur au pire. Je laisse Kotek juger s'il fait - ou non- oeuvre d'historien.
    D'après la critique, il semble que le nouvel ouvrage de Sand soit plus personnel, un strip-tease sur sa judéité, vraie ou inventée. Il y est aussi question de Dominique Vidal, autre juif honteux et pilier du "Monde Diplomatique". Rejeton d''érudits sépharades, rabique antisoniste, Vidal a commis des écrits relativistes sur les crimes nazis. Morbide Vidal qui rime avec inquisitorial...

  • Par Yoram - 11/05/2013 - 11:17

    Avinou, pas besoin de Sand pour "nier toute légitimité au mouvement sioniste" (je me contente de reprendre votre formule). Et pas besoin de Sand pour trouver drolatique la prétention à la judéité hors le religieux. Joël Kotek ne le sait pas encore, mais il n'y a pas de honte à n'être pas juif. Je ne sais où vous voyez du "courage intellectuel" chez Joël Kotek. Vous vouliez peut-être dire : "confort intellectuel" ? D'où votre idée de sommeil...

  • Par BOOZ - 14/05/2013 - 11:35

    Fort bien dit M. Kotek.

    J'avais posté sur un autre forum :

    J'ajouterais qu'il a en plus une singulière conception de l'histoire, comme si de science humaine descriptive, elle devait une téléologie créatrice de droit.

    On ne sait sur quelle source se fonde le "droit historique" d'un peuple.
    Au fond, Sand évacue la mémoire et les représentations collectives des Juifs pour prétendre qu'il existe un "droit" -génétique, racial, qui sait ? - qui délégitime l'expérience sioniste. Sa démarche-exactement celle qu'il reproche à ses opposants-est typiquement völkisch.

    S'il n'était qu'incohérent ou sot, je ne m'y intérésserais pas plus que ça. Mais le monsieur laisse consciemment instrumentaliser ses écrits par la "mouvance" et devient de ce fait une canaille intellectuelle.
    Canailles intellectuelles aussi ceux qui le fêtent en France à la parution de chacun de ses opus (pas plus tard que dimanche dernier sur France Culture dans "Tête à tête", une émission de devinez qui ? Taddei).

  • Par Votre nom - 15/05/2013 - 1:27

    Cher Ami (Booz),
    je ne pourrais mieux dire,
    On est condamné à réagir à cette "canaille".
    Joël K

  • Par Votre nom - 15/05/2013 - 1:28

    Cher Ami (Booz),
    je ne pourrais mieux dire,
    On est condamné à réagir à cette "canaille".
    Joël K

  • Par Avinou - 15/05/2013 - 7:55

    La lecture des réactions (contradictoires) de Yoram et de Booz, on se croirait dans un épisode biblique, donne un excellent éclairage sur le lectorat potentiel de Sand. Il alimente en effet une courant rouge-brun, "völkisch" (Booz), du Venezuela à l'Iran, en passant par la vieille Europe. La "légitimité du mouvement sioniste" ne venait pas d'une limpia de sangre, méprisée par les Juifs, mais d'un projet auto-émancipateur, et c'était sa force progressiste dans le contexte du début vingtième. Cela dérange encore, donc c'est encore nié. Le sionisme, tel quel, appartient à l'Histoire ; reste "l'antisionisme", faux-nez grimaçant. Non, il n'y pas de honte à ne pas être juif (sic), mais il y en a une à passer sa vie à nier névrotiquement le droit des autres à se revendiquer tels. Le "courage d'être juif, l'élégance d'être nègre" (Brel), cela n'a rien de religieux. Le sommeil du juste, c'est la métaphore de celui qui accompli son dépassement ; ce n'est jamais un conformisme. Comparons-le à la "canaille intellectuelle" (Booz) : cela, c'est la narcose.

  • Par Yoram - 19/05/2013 - 10:45

    Avinou, votre commentaire m'avait échappé ! Je le découvre seulement aujourd'hui. Je lui trouve l'allure des voitures compressées de César. Avec quelque chose de plus convenu, de plus narcotique (pour emprunter votre idée).
    .
    Rassurez-vous, je ne vais pas tout démonter : l'objet est trop beau. Juste l'effleurer, le caresser, le "Lire aux éclats" comme dirait Marc-Alain.
    .
    "Cela dérange encore, donc c'est encore nié." La formule fait partie des conventions du sionisme contemporain. Je n'appellerais pas ça une convention "de pensée" puisqu'il n'y en a plus.
    .
    "Le sionisme, tel quel, appartient à l'Histoire". Il a dû arriver à César aussi de laisser, dans une de ses compressions, une chambre à air.
    .
    Je n'éprouve pas le besoin d'être antisioniste, donc je ne me sens pas visé, mais pourquoi l'antisionisme serait-il un "faux-nez grimaçant" ?
    .
    "Le sommeil du juste, c'est la métaphore de celui qui accompli son dépassement ; ce n'est jamais un conformisme." Vous devez être furieusement insomniaque. Et vous vouliez dire "qui a accompli" ou "qui accomplit" ?

  • Par Bernaerts - 20/05/2013 - 22:14

    Comment body text