Culture/Livres

Je lis, tu lis, ils écrivent...

Mardi 4 septembre 2012 par Henri Raczymow
Publié dans Regards n°761

 

Marianne Rubinstein, Les arbres ne montent pas jusqu’au ciel, Albin Michel, 197 p.

C’est le journal d’une année dans la vie de Yaël Koppman, avec ses quatre saisons, comme chez Vivaldi. Depuis le sale automne où son mari la quitte pour une autre, jusqu’à l’été indien de l’année suivante, où la narratrice a traversé le miroir, a dépassé la douleur, s’est retrouvée, ou s’est enfin trouvée. Ce n’est pas seulement son couple qui battait de l’aile, mais sa personne même.

Au bout du parcours, elle a choisi, elle s’est choisie : elle sera écrivain. Un roman d’apprentissage donc. Mais alors qu’au 19e siècle ce genre romanesque, chez Balzac ou Flaubert, nous présentait un jeune homme qui apprend la vie, ici c’est une jeune femme qui traverse la quarantaine et sa fameuse crise. Cela commence donc par une séparation douloureuse, équivalente à un deuil, qui ravive toujours comme on sait une ancienne blessure mal cicatrisée. C’est l’autre qui est parti, soit, situation bien humiliante qui nous met en colère, mais n’est-ce nous-mêmes qui avons fait en sorte qu’il parte ? N’est-ce pas nous qui ne l’aimions plus, sans oser nous l’avouer ? Il faudra à Yaël traverser l’hiver, en passer par l’aide bien utile d’une « marquise » - la psychanalyste - pour émerger à nouveau à l’amour, au désir, à la vie, à l’acceptation des failles, à sa propre liberté. Les enfants, les amants, les copines, les déprimes, les divorces, les séparations des unes et des autres, la conciliation d’une vie professionnelle (elle est prof d’économie) et d’une vocation naissante (l’écriture), il n’y a qu’une femme pour savoir si bien parler de la vie quotidienne. Marianne Rubinstein n’échappe pas à la règle, avec talent.
Ce n’est pas, comme avant, à vingt ans qu’on fait vraiment l’apprentissage de la vie, semble-t-elle nous dire, mais à quarante, à la faveur d’une crise. Au bout de son parcours, Yaël se sera forgé quelques clés pour ouvrir tous les sésames qui lui étaient jusque-là interdits : elle saura d’un même coup ce qu’elle veut écrire et ce qu’elle veut vivre.

Esther Orner, Entre deux vies, Métropolis, Genève, 143 p.

Dès qu’on ouvre un récit d’Esther Orner, on reconnait aussitôt son ton, son style singulier. Des phrases courtes, parlées, chuchotées, hésitantes, qui semblent être lancées comme des dés, pour voir le résultat, quitte à relancer aussitôt la mise pour atteindre le but visé : une émotion, une vérité intérieure. Comme elle le dit, elle écrit des choses qui ne se disent pas. Elle essaye quand même, c’est sa vocation. Esther est née en Allemagne en 1937, son enfance, aux pires années, fut bruxelloise et elle vit aujourd’hui avec sa fille à Tel-Aviv où elle enseigna l’hébreu et la traduction à l’Université Bar Ilan. Son premier roman, Autobiographie de personne (prix Wizo 2000) donnait la parole à sa mère, de façon pudique et sensible. Ici, avec Entre deux vies, c’est son mari défunt qui s’exprime, qui lui parle, qui se raconte et les raconte tous les deux. Une vie se dit, simplement, sans chichis. Ils eurent des destins parallèles, presque identiques. Leurs mères étaient amies; ils sont nés presque en même temps de parents juifs de Pologne, ont grandi en Belgique. Ils ont vécu en France. Ils furent des enfants cachés. Ils sont « montés » en Israël. Lui se voulait artiste : théâtre, spectacles, chansons, elle écrivaine. Elle ne jurait que par Proust. « Son » Proust, comme lui reprochait sa fille. Un été, ils étaient tous les trois à Cabourg devant le Grand Hôtel, et la jeune fille a lu « Promenade Marcel Proust ». Mais c’est « ton » Proust ! s’est-elle exclamée, se tournant vers sa mère. Les souvenirs des autres, dira-t-on, ne sont pas les nôtres. D’où vient alors que lisant Esther Orner, on a l’étrange sentiment que nous avons partagé les mêmes souvenirs, dans une improbable familiarité ? On aurait aimé con-naître son mari, parti encore si jeune, à 47 ans, qui lui parle ici par-delà la mort de façon si douce, si amoureuse. Il semble avoir été un bon vivant, cet homme aux mille projets. Il se souvient des bonnes choses tout autant que des belles choses, des petits plats d’Esther, ceux qu’elle faisait, ceux qu’il aurait aimé qu’elle fasse. Peut-être qu’il a faim, là où il est, par-delà les nuages. Ou peut-être est-ce une nostalgie d’Esther elle-même, comme un regret, d’avoir fait trop peu de tchoulent.


 
 

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