International/Polémique

Le phénomène Hessel

Mardi 7 juin 2011 par Nicolas Zomersztajn

Ancien diplomate, héros de la France libre, Stéphane Hessel a publié en 2010 Indignez-vous ! (Indigène éd.), un best-seller de 32 pages vendu à deux millions d’exemplaires dans le monde. Ce succès est devenu un véritable phénomène qui interpelle de nombreux observateurs.

Comment expliquer l’incroyable succèsdu livre Indignez-vous ! de Stéphane Hessel ? Son prix modique et sa minceur ne peuvent être les seules raisons de ce qu’il faut appeler un « phénomène ».Comme ce fut le cas le 11 mai 2011, à l’auditoire Janson de l’Université libre de Bruxelles, des milliers de personnes continuent de se presser pour écouter l’ancien diplomate français. Des salles qui ne sont pas remplies de personnes des 3e et 4e âges, mais bien de jeunes. « Aujourd’hui, les jeunes expriment le désirde s’appuyer sur un vieil homme sage, capable de leur donner espoir dans l’avenir en leur disant : “indignez-vous” », constate Esther Benbassa, historienne et directrice d’Etudes à l’école pratique des hautes études (Sorbonne). « Dans une société ou la mémoire se délite, les jeunes veulent entendredes personnalités au parcours aussi exceptionnel que le sien. Quand Stéphane Hessel raconte sa vie avec simplicité et humour, il apparait nécessairement comme le grand-père idéal de la France ». Pour Alain Finkielkraut, philosophe et essayiste, indignez-vous !Est le miroir dans lequel notre société contemple sa propre immaturité, sa propre adolescence. « L’ironie de l’histoire, c’est que cette adolescence est incarnée par un homme de 94 ans », fait-il remarquer. « On attendrait d’un vieil homme qu’il transmette la sagesse et l’expérience dont il est porteur. Or, il se présente systématiquement plus jeune que les jeunes. Dans son opuscule indignez-vous !, son immaturité est frappante : il simplifie vertigineusement la réalité politique en plaquant sur l’actualité le schéma manichéen et anachronique de la résistance ».

Bonne conscience

C’est évidemment sur le thème de l’indignation que les voix les plus critiques s’élèvent. Il est important de préciser qu’elles n’émanent pas d’une droite décomplexée qui se veut politiquement incorrecte, mais bien de personnalités de gauche qui partagent les combats et les engagements de Stéphane Hessel. On ne peut soupçonner Théo Klein, avocat et ancien président du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF) connu pour son indépendance d’esprit et sa critique d’Israël, de sympathie pour les nouveaux réactionnaires. Pourtant, il éprouve un certain malaise à l’égard de l’indignation invoquée par Stéphane Hessel : « L’indignation est une posture comme une autre. On peut souvent s’indigner pour des broutilles et oublier de s’indigner pour des problèmes importants. Il faut plutôt réfléchir, analyser et s’engager dans un combat si on estime avoir une responsabilité envers une cause ». Ce sentiment est également partagé par François Zimeray, ambassadeur pour les droits de l’Homme en France et ancien député européen socialiste. « J’ai de l’amitié et du respect pour Stéphane Hessel, mais l’honnêteté me conduit à exprimer un désaccord fondamental », précise-t-il. « Plus je voyage aux quatre coins du monde dans des lieux de souffrance, plus je suis au contact de l’humanité blessée, de l’Irak à la Colombie en passant par le Sri Lanka, le Kirghizstan et le Congo. Plus je trouve que la posture d’indignation est vaine, creuse et facile. Trop souvent l’indignation absorbe la réflexion et le jugement critique. Elle donne bonne conscience, et la bonne conscience, c’est le contraire de la conscience ».

On s’aperçoit rapidement que les reproches ne sont pas directement adressés à Stéphane Hessel, mais précisément à ceux qui encensent cet ancien diplomate. « Il concentre tout le respect et l’amour des gens. C’est très bien, mais il faut accepter l’idée qu’on ne doit pas être d’accord avec tout ce qu’il dit », insiste Esther Benbassa, qui avait par ailleurs pris sa défense lorsqu’il a été empêché de tenir une conférence sur la Palestine à Normale Sup en janvier dernier. « La tonalité de son propos s’inscrit pleinement dans un discours moralisateur. Si Stéphane Hessel avait proclamé “Partez au combat”et non pas “Indignez-vous”, je ne pense pas qu’il aurait rencontré un tel succès ».

Pro-palestinien

C’est également sur son engagement en faveur de la cause palestinienne que certains intellectuels ne sont pas prêts à le suivre. « Il aborde la problématique israélienne au mépris de toute complexité », regrette Alain Finkielkraut, signataire de l’appel J Call. « Je ne lui demande pas d’être pro-israélien ou sioniste, mais on est en droit d’attendre d’un homme à la carrière aussi longue que prestigieuse de tenir compte de tous les aspects du conflit israélo-palestinien. Or,il ne cesse de présenter Israël comme un oppresseur féroce et les Palestiniens comme des opprimés totalement innocents ». François Zimeray, soutien actif à l’initiative de paix israélo-palestinienne de Sari Nusseibeh et Ami Ayalon, fait écho à la critique d’Alain Finkielkraut : « On ne peut pas se revendiquer de l’universalité des droits de l’homme et considérer qu’il n’y a sur cette terre qu’un lieu de souffrance, Gaza, et qu’un coupable, Israël. C’est une offense à la vérité, mais aussi à toutes les victimes dont on ne parle pas, coincées dans l’angle mort de l’opinion publique. Cela me paraît radicalement contraire au regard exigeant et panoramique de René Cassin, dont Stéphane Hessel se revendique ».

S’il est vrai que Stéphane Hessel a apporté son soutien et son parrainage à certaines initiatives radicalement hostiles à Israël, dont le boycott, il n’hésite pas non plus à rappeler la nécessité historique de la création de l’Etat d’Israël. A travers leur condamnation virulente de l’engagement de Stéphane Hessel, les institutions juives de France n’ont pas contribué à la tenue d’un débat serein avec ce dernier. Sans minimiser le militantisme du CRIF et son hostilité à Stéphane Hessel, il faut toutefois replacer la position de cette institution dans le cadre de son soutien inconditionnel au gouvernement israélien. « Toute personne n’approuvant pas la ligne unilatérale des institutions juives est vite bannie. Hessel n’est pas le premier ni le dernier à faire l’objet de critiques virulentes de la part des responsables communautaires français », souligne Esther Benbassa, elle-même souvent stigmatisée par le CRIF.

En dépit des critiques qu’on peut formuler sur l’accueil sans nuance réservé à Indignez-vous !, il ne faut pas oublier l’essentiel : Stéphane Hessel encourage surtout les jeunes et les moins jeunes à s’engager pour des causes justes. Il prouve aussi que des personnes âgées peuvent encore transmettre des idées, et qu’on peut avoir fréquenté les dorures des palais de la République et continuer de se soucier du monde qui nous entoure. 

« Je suis soucieux de l’avenir d’Israël »

A l’initiative du Centre d’action laïque (CAL), StéphaneHessel a effectué un séjour à Bruxelles au cours duquel il s’est notamment vu décerner le titre de citoyen d’honneur de la  Ville de Bruxelles, le 12 mai 2011. Nous l’avons rencontré à cette occasion.

Votre soutien à la cause palestinienne est-il une manière de marquer votre souci d’Israël ? Tout à fait. Je dirais même que c’est mon souci primordial. Au sein des Nations Unies où je travaillais à l’époque, j’ai eu la chance d’assister aux négociations qui ont précédé la création de l’Etat d’Israël dont la légitimité est établie par l’Histoire. Je regrette qu’Israël n’ait pas mené après 1967 une politique en faveur de la création d’un Etat palestinien. Israël se trouve aujourd’hui dans une situation de déni du droit international. Ce déni ne fait que fragiliser sa position sur la scène internationale. Heureusement, grâce à ses soutiens en Europe et aux Etats-Unis, Israël n’a jamais été déstabilisé comme il aurait pu l’être. Malheureusement, cette déstabilisation commence aujourd’hui. Israël risque de perdre certains des appuis qui lui sont nécessaires. Dans l’intérêt même de mes amis israéliens, j’estime qu’il faut trouver le plus vite possible une solution au conflit. Il n’y en a qu’une seule : « deux peuples, deux Etats ». On ne peut plus imaginer un Etat binational. La haine est trop profonde et l’incompréhension trop grande.

Les attaques de la communauté juive de France vous blessent-elles ? Oui, et cela m’est d’autant plus désagréable que je considère que je suis aussi soucieux qu’elle de l’avenir d’Israël. Je ne le vois sûrement pas de la même manière, mais je ne pense pas qu’elle puisse dire que je sois injuste à l’égard d’Israël. J’ai ma façon d’envisager l’avenir du Proche-Orient. Cela se débat et cela se discute. J’ai eu l’occasion de le faire sans problème avec Alain Finkielkraut sur France Culture. 

Faut-il nécessairement s’indigner pour s’engager ? Sortir de l’indifférence coupable exige qu’une situation vous paraisse inacceptable, donc vous indigne. Ce n’est qu’ensuite que l’engagement devient la réponse naturelle. Bien sûr, il ne faut pas s’indigner pour n’importe quoi. On s’indigne pour des choses qui ne renvoient qu’à des valeurs humaines fondamentales. Pour s’engager, il me semble donc qu’il est utile d’avoir eu un moment d’indignation.


 
 

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