Polémique

Le psychodrame Nakba et ses suites judiciaires

Mardi 5 avril 2011 par Nicolas Zomersztajn

Estimant avoir été dépeint comme un antisémite après le discours qu’il a prononcé lors d’une manifestation pro-palestinienne à Nivelles en 2008, l’actuel président de la Chambre André Flahaut a obtenu gain de cause devant le Tribunal de 1ère instance contre le CCOJB et son ancien président, Joël Rubinfeld. Un jugement inattendu, toujours en appel, mais qui pourrait être mis à néant grâce à un accord à l’amiable.

Nivelles, 2008

Tout le monde a en mémoire le « psychodrame Nakba » de Nivelles, cette saynète interprétée le 24 mai 2008 par le collectif Paix juste au Proche-Orientpour dénoncer l’expulsion des Palestiniens lors de la création de l’Etat d’Israël. Ce spectacle grotesque et haineux a été filmé par le président du CCOJB de l’époque, Joël Rubinfeld, présent à Nivelles ce jour-là. Il a réalisé un montage de ces images qu’il a ensuite mis en ligne sur Youtube et sur lequel on peut voir des extraits du discours prononcé par le député socialiste André Flahaut à l’issue de la manifestation : « Je suis déterminé à lutter contre tous les extrémismes, tous les nazismes, tous les fascismes où qu’ils se trouvent et au moment où ils se présentent. Voilà, c’est pour cela que je suis ici, et si c’était à refaire, je le referais car je suis un homme libre ». Replacées dans le contexte d’une manifestation virulemment anti-israélienne, ces paroles maladroites et inappropriées suscitent le malaise. Pour souligner la gravité de ces propos, le montage réalisé par Joël Rubinfeld se termine par une citation d’un rapport de l’Observatoire européen des phénomènes racistes et xénophobes : « Les exemples de manifestations d’antisémitisme à l’égard de l’Etat d’Israël compte tenu du contexte général peuvent inclure l’établissement de comparaisons entre la politique de l’Etat d’Israël et celles des nazis ». Dans un communiqué du CCOJB publié dans les jours qui suivront la manifestation de Nivelles, il sera d’ailleurs précisé qu’André Flahaut « s’en est violemment pris à l’Etat juif, assimilant la politique israélienne au nazisme ».

Cet épisode malheureux a des suites judiciaires. André Flahaut a décidé de poursuivre en justice le CCOJB et Joël Rubinfeld devant le Tribunal de 1ère instance de Bruxelles. Il estime que ces deux derniers le font passer pour un antisémite, ce qui porte gravement atteinte à sa réputation.

Des maladresses partagées

Comme à l’accoutumée, le Ministère public rend un avis. Celui-ci estime que la demande d’André Flahaut n’est pas fondée. Il prend soin de rappeler que le grief formulé par le CCOJB et Joël Rubinfeld à l’encontre d’André Flahaut « ne consiste pas à dire qu’il avait fait explicitement un parallélisme entre l’Etat d’Israël et le régime nazi, mais que ce parallélisme résultait de son discours. Il s’agissait d’une interprétation de son discours sujette à discussion et donc d’un jugement de valeur et non d’une déclaration de fait ». Quant à savoir si André Flahaut est antisémite, le Ministère public estime que non. Eu égard au contexte, il reconnaît toutefois la maladresse de son discours, qui présente le risque d’être interprété comme tel. Le Ministère public ne manque pas de constater que le montage de Joël Rubinfeld « rivalise de maladresse » avec le discours d’André Flahaut en ce qu’il peut être interprété comme assimilant la politique d’Israël au régime nazi. Enfin, tout en précisant que l’accusation est grave, le Ministère public considère qu’il convient de la replacer « dans le cadre politique dans lequel elle a été formulée, c’est-à-dire en réaction à une manifestation s’inscrivant dans une campagne intitulée “60 ans de dépossession, 40 ans d’occupation” et dans un contexte global de résurgence de l’antisémitisme ». Le montage est certes polémique, mais il ne constitue pas une attaque personnelle gratuite. Pour le Ministère public, ce montage « a contribué au débat sur des questions d’intérêt général, débat qu’André Flahaut avait lui-même contribué à provoquer en participant à une manifestation controversée par un discours sujet à interprétation ».

Malheureusement pour le CCOJB et Joël Rubinfeld, le Tribunal de 1ère instance de Bruxelles n’a pas suivi l’avis du Ministère public. Dans sa décision rendue le 15 octobre 2009, il reconnaît leur faute et les condamne in solidumà verser 1 euro symbolique au député socialiste. Contrairement au Ministère public, le Tribunal insiste sur le caractère humaniste du discours d’André Flahaut. Le juge n’en démord pas : « Le discours d’André Flahaut avait clairement une portée générale en faveur de la liberté d’expression, de la tolérance et s’opposant à tous les extrémismes, de quelque bord qu’ils soient ». Pour le juge, non seulement André Flahaut n’a pas comparé la politique israélienne au nazisme, mais ses propos ne relèvent pas de l’antisémitisme. Or, il constate que les communiqués de presse du CCOJB contenaient un syllogisme aboutissant à faire d’André Flahaut un antisémite. Pour le Tribunal de 1ère instance, « l’accusation d’antisémitisme portée à l’encontre d’André Flahaut est grave et dénuée de tout fondement rationnel ». Et d’ajouter : « L’accusation d’antisémitisme constitue à l’évidence une atteinte à l’honneur et à la réputation d’André Flahaut, et dépasse la dose d’exagération et de provocation inhérente à la liberté d’expression qui pourrait être admise ».

Jugement inattendu

Ce jugement peut être lourd de conséquences pour la communauté juive de Belgique. On peut sérieusement craindre qu’un véritable antisémite, établissant un parallèle entre Israël et les nazis, invoque cette jurisprudence pour se protéger de toute accusation d’antisémitisme. Très logiquement, le CCOJB et Joël Rubinfeld ont interjeté appel de cette décision. Tout n’est pas perdu, et il est possible que la Cour d’appel infirme ce jugement en suivant le raisonnement du Ministère public. Dans ce cas, la communauté juive sortirait de cette affaire par la grande porte.

Pour autant, rien n’est joué, car il se peut que la Cour d’appel confirme aussi le jugement attaqué, et que l’on se retrouve à nouveau avec une jurisprudence inattendue et incompréhensible. Certains suggèrent malgré tout de poursuivre le combat judiciaire jusqu’au bout. Si la Cour d’appel donne raison à André Flahaut, ils sont prêts à porter l’affaire devant la Cour de cassation, et s’il le faut, devant la Cour européenne des droits de l’homme à Strasbourg. Cette attitude combattive n’est pas sans inconvénient. « Indépendamment des frais d’avocats très élevés, on est exposé au risque que des personnes puissent impunément comparer les Israéliens à des nazis tant que l’affaire est pendante, c’est-à-dire longtemps », s’inquiète Maurice Sosnowski, actuel président du CCOJB.Des tas d’incidents peuvent se produire et à chaque fois, les auteurs de ces parallèles seront protégés par cette jurisprudence.

Vers un accord à l’amiable

Conscient de ce risque majeur, le CCOJB a décidé d’entamer par ailleurs une négociation avec André Flahaut en vue de mettre à néant le jugement attaqué en lui substituant un accord à l’amiable. Cette solution présente l’avantage de ne plus permettre à quiconque d’invoquer la décision de justice devenue nulle.

D’après un membre du comité directeur du CCOJB participant aux négociations avec André Flahaut et son avocat, ces derniers reconnaissent sans ambiguïté que la décision du Tribunal de 1ère instance pose problème et risque d’être mal comprise. Toujours selon cette source, « les termes du projet d’accord cherchent précisément à éviter qu’une personne utilise une telle décision pour brider la liberté de critique de toute personne soucieuse de lutter contre l’antisémitisme ».

« La logique qui sous-tend cet accord est de mettre fin au malentendu sur lequel repose le jugement de 1ère instance », insiste Maurice Sosnowski.« Si demain quelqu’un s’en prend à Israël en l’assimilant à l’Allemagne nazie, nous pourrons dénoncer cette personne sans qu’elle puisse invoquer la jurisprudence ». Nous aurions souhaité recueillir le point de vue de Joël Rubinfeld, mais il n’a pas répondu à nos appels.

Le plus dur reste à faire : les trois protagonistes de cette affaire doivent se mettre d’accord sur une solution « élégante » et équilibrée qui permettra à la communauté juive de ne pas subir des attaques sans pouvoir réagir.  A défaut la justice tranchera… dans un sens ou dans l’autre.

Des parallèles abjects sont-ils antisémites ?

Tant en France qu’en Belgique, l’arsenaljuridique ne contient aucune disposition légale permettant de punir les parallèles faits entre le régime nazi et Israël. La loi contre le racisme et la xénophobie de 1981 et celle sur le négationnisme adoptée en 1995 n’offrent aucune garantie de condamner l’auteur de tels propos. Une question se pose d’emblée : l’assimilation d’Israël au régime nazi relève-t-elle nécessairement de l’antisémitisme ?

Pour Simon Epstein, historien israélien spécialiste de l’antisémitisme, cette question est délicate, car il est très difficile d’établir sur cette base qu’une personne est antisémite : « Pour qu’elle soit antisémite, il faut vraiment que cette personne ait tenu des propos clairs et explicites accusant les Juifs d’être ceci ou cela. A défaut, si un juge doit se prononcer sur cette question, il ne pourra que constater de bonne foi que la personne poursuivie n’est pas antisémite ».

Pourtant cette comparaison n’est jamais innocente, et dissimule mal la volonté de s’en prendre aux Juifs. « Derrière cette comparaison, il y a manifestement une intention perverse qui consiste à dire que les Juifs, victimes des nazis, se comportent exactement comme leurs bourreaux. Cette comparaison est historiquement fausse et aberrante », précise Simon Epstein. « Elle est surtout perverse dans les intentions, car on cherche à faire insulte à la mémoire des Juifs tués par millions pendant la Shoah. Sans crier à l’antisémitisme, il faut dénoncer cet amalgame en expliquant précisément ses mécanismes pervers ».  


 
 

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http://www.respectzone.org/fr/
  • Par Nadine Otchakovsky - 3/05/2011 - 23:10

    Ces mises en scène ne sont nullement anodines pas plus que les propos tenus par les uns et les autres et tout le temps, des tas de gens comparent effectivement les Israéliens aux nazis, ce qui exacerbe l'antisémitisme. Les gens, en Europe et ailleurs n'ont apparemment rien compris ni tiré aucune leçon de la shoah, ni des autres génocides (arménien, tutsi).
    Il est, dans ces conditions, difficile de croire encore l'Homme intelligent et humain.
    Dans un établissement scolaire, lors d'un cours d'histoire, il a été dit que l'on parlait TROP de la shoah. Je constate malheureusement que des gens plus jeunes que moi, ignorent absolument tout de la shoah, même il ne connaissent pas la définition du mot "génocide".
    Qu'enseigne t-on dans les écoles? Ce chapitre épouvantable de l'Histoire du XXè siècle ne fait sans doute pas partie des programmes éducatifs!!!
    Il ne manque cependant pas de livres, de documentaires ni d'émissions télé à ce sujet.

  • Par Nadine Otchakovsky - 3/05/2011 - 23:19

    Finalement, quel est le but de ces mises en scènes, devant un public ignorant, avec approbation officielle si ce n'est de renforcer la haine d'ISRAEL et la résurgence de l'antisémitisme sous toutes ses différentes formes. C'est obsessionnel, ce sont des idées fixes, des idées reçues. C'est de l'ignorance et de la bêtise. C'est absolument scandaleux.
    Merci Messieurs Flahaut et Thielemans.

    Il y a pourtant dans le monde des conflits permanents et bien plus graves : par exemple, les exactions commises notamment sur les femmes et les jeunes filles en RDC, les exactions, les discriminations commises sur les femmes, les crimes d'honneur, etc qui se passent dans notre beau pays!!!8tbl8