Reportage

Jaffa sans détour

Mardi 1 Février 2011 par Géraldine Kamps

Sur le même sujet
  • A l'agenda le 18/02/2011: Ajami
    Jaffa. Yaffo. Au sud de Tel-Aviv. Son port, ses mosquées, ses églises, et plus récemment ses synagogues, ses yeshivot… Jaffa est une ville mixte, juive et arabe. Elle l’était déjà bien avant la création d’Israël. Sur le terrain pourtant, les transformations de la ville et le manque cruel de logements détériorent chaque jour un peu plus les relations entre les deux communautés.
     
    A quelques mètres du port, ancien grand lieu d’importation et d’exportation d’oranges et de savon, nous retrouvons George Mansour, assistant personnel du conseiller juridique de la municipalité de Tel-Aviv-Jaffa. Arabe chrétien, George s’est toujours considéré « israélien » (lire notre Portrait du mois, Regards n°717, septembre 2010). Sous un soleil radieux, il nous propose une visite de la ville. Ses commentaires traduisent une réelle amertume.
    Masquée par une haie, la piscine à front de mer d’une magnifique demeure bourgeoise contraste avec les maisons serrées de ces ruelles étroites, typiques de la ville. « Le gros problème à Jaffa, c’est le manque de logements », lance d’emblée notre interlocuteur. « Les seuls terrains libres sont vendus aux enchères par l’Etat à des prix exorbitants. Il n’y a que les Juifs qui peuvent se le permettre... ». Tout est dit, ou presque.
    Le Centre Peres pour la Paix, fondé par le Prix Nobel de la Paix avec pour objectif la réconciliation par et pour les peuples du Moyen-Orient, s’est installé depuis peu dans la ville. Il confirme : « Dans la plupart des quartiers musulmans, les familles vivent dans des appartements très petits et regardent de loin cette nouvelle élite juive qui achète des maisons luxueuses… », explique Anat Rodnizky, avocate. « Nous avons décidé de concentrer nos actions (aide administrative, école de devoirs…) dans ces quartiers pauvres, qui comptent une forte population sans emploi, qui ne parle pas toujours bien hébreu et n’intéresse pas les employeurs juifs. Ce sont des gens qui n’ont malheureusement plus confiance dans les autorités pour avoir été longtemps négligés ».
     
    Des expulsions « légales »
    Après la guerre de 1948, 95% de la population arabe de Jaffa a fui vers les pays voisins, ne laissant sur place que 4.000 habitants palestiniens. La ville s’est ensuite repeuplée progressivement avec, dès les années 60, une vague d’immigrés juifs venus essentiellement du Maroc, de Roumanie et de Bulgarie. « Ils avaient besoin de logements », explique Hicham Chabaita, Arabe musulman né à Jaffa, avocat spécialisé en droit du logement. « C’était très confortable pour l’Etat de pouvoir les faire habiter dans ces maisons vides ».
    Selon une loi de 1961, toutes les propriétés qui appartenaient à ceux qui ont quitté l’Etat en 1948 pour des pays ennemis, sont considérées comme abandonnées et reviennent à l’Etat d’Israël. « Israël s’est ainsi retrouvé avec énormément de maisons », témoigne George Mansour. « En 48, mes oncles avaient 9 et 13 ans, ils sont partis en Jordanie pour les vacances et n’ont jamais pu revenir. Ma grand-mère n’a pu revoir ses enfants qu’après douze ans avec une permission exceptionnelle de l’ONU, et mon père avait 37 ans quand il a vu ses frères pour la première fois ! ».
    « Il y a tout un arsenal juridique qui a été mis en place dès le départ pour faciliter les expulsions et permettre à l’Etat d’agir “en toute légalité” », affirme Hicham Chabaita. « Le fait qu’une grande majorité de la population soit locataire a également rendu les choses plus faciles. L’Etat contrôle ainsi d’une manière assez absolue les maisons à Jaffa ».
    Avec ses grandes propriétés, rénovées avec luxe, le quartier qui jouxte le port est devenu le plus cher de la ville. La population arabe de Jaffa se sent elle chaque jour plus menacée par les décisions de la municipalité, et les relations entre les communautés se détériorent, alors qu’elles avaient toujours été plutôt « raisonnables ». « La cohabitation a été très forte à une époque, et les différentes communautés vivaient de façon paisible avec ici et là même des sentiments d’amitié, y compris pendant la période la plus sensible en 48 », poursuit Hicham Chabaita.
     
    Pessimisme ambiant
    Le problème du logement n’est pas le seul à créer quelque ressentiment du côté arabe. Depuis la moitié des années 80, les autorités israéliennes tentent d’introduire à Jaffa une nouvelle population économiquement forte en profitant des atouts de la ville. Le port de pêche a ainsi été entièrement revu, pour bientôt accueillir un gigantesque centre commercial. « C’est toute l’âme de notre port que l’on est en train de détruire, sans respect pour les populations locales », confie George Mansour.
    Les événements et les tensions s’enchaînent. Il y a peu, le directeur d’une école juive accueillant 50% d’élèves arabes décidait de ne plus tolérer la pratique de l’arabe dans son établissement… « pour qu’ils améliorent leur hébreu » estime Anat Rodnizky, « les parents ont d’ailleurs compris que cela les aiderait à mieux s’insérer sur le marché du travail ». « Il y a bien sûr eu des manifestations de colère », relève pour sa part Hicham Chabaita. « On constate un sentiment de déprime généralisé. Les Arabes ont désormais accepté de ne pas pouvoir habiter Tel-Aviv ou Bat Yam, mais ils se retrouvent aujourd’hui discriminés dans leur propre ville ».
    La crispation est réelle et la lutte entre les classes s’est transformée en une question communautaire, la population aisée étant essentiellement juive. « Musulmane ou chrétienne, la population arabe est assez homogène et solidaire », poursuit l’avocat. « Tous éprouvent le besoin de vivre en famille, et la menace au niveau des logements favorise leur union ». Une union qui s’est renforcée face à l’arrivée d’une autre population qui vient véritablement changer l’identité de la ville. Rare lieu de rencontre entre Juifs et Arabes, l’ancien marché de Jaffa a été supprimé et remplacé par un immeuble… acheté par des colons. « Une yeshiva (école talmudique) directement venue de Hebron s’est aussi installée à Ajami, au cœur de la population arabe », dénonce Hicham Chabaita. « Il y a un renouveau juif religieux, avec des gens qui ne viennent que pour des raisons idéologiques. Au dernier Kippour, des bus entiers de colons sont venus des Territoires pour manifester leur présence à Jaffa ».
    « Il y a de la place, mais elle n’est pas donnée à ceux qui en ont besoin », regrette George Mansour. « Les citoyens arabes sont israéliens, ils doivent bénéficier des droits accordés à tout citoyen israélien ».
    Hicham Chabaita demeure pessimiste pour l’avenir : « Chaque jour, des familles sont délogées sans qu’il y ait de solution. Elles partent vivre chez des proches, elles manquent de place, la pauvreté et la criminalité augmentent… la situation est catastrophique ». Sur l’arrivée du Centre Peres pour la Paix, l’avocat est très critique : « Le lieu est sensible, avec une population qui souffre d’un manque criant de logements. Ce n’est sûrement pas fait exprès, mais s’installer sur la plage, à côté du cimetière musulman, avec un bâtiment si imposant est très maladroit et mal perçu par la population locale, malgré l’aide qui lui est apportée ».
     
    Ajami, fiction ou réalité ?
    En dépit des difficultés, c’est bien à Jaffa que le film Ajami a été tourné. et personne n’y a été indifférent. Si George Mansour reproche au réalisateur de n’avoir choisi que les mauvais côtés, la drogue et la criminalité, Hicham Chabaita a lui beaucoup aimé. « La réalité est décrite telle qu’elle est. On peut dire que cela renforce la mauvaise image de Jaffa, mais le fait de ne pas parler de la réalité ne transforme pas la réalité. Il faut en parler pour faire changer les choses ».
    Patron de l’incontournable restaurant « La Charcuterie » et depuis peu du « Contener » sur le port, suisse d’origine, résidant à Ajami, Vince Muster est plus optimiste. « Le film Ajami représente bien ce qui se passe, même si c’est un peu romancé » affirme-t-il. « On peut toujours pleurer sur son sort, mais la majorité des gens s’épanouissent et si on veut faire quelque chose ici, on y arrive », assure-t-il. Vince Muster voit d’un bon œil les changements du port, avec le retour des jeunes qui n’osaient plus fréquenter le quartier. « J’essaie à mon niveau de rapprocher les communautés », poursuit celui qui a déjà brisé quelques tabous en ouvrant « La Charcuterie ». Employant une centaine de personnes, de toutes origines, le restaurateur propose des expositions de jeunes artistes et vient d’organiser une rencontre de femmes bédouines du Néguev. « Je voudrais que Jaffa reste telle qu’elle est, simple et à la portée de tous, dans laquelle les gens arrivent à s’entendre, avec leurs différences ». Un rêve qu’ils sont nombreux à partager.
     
    L’inaccessible Andromeda
    Le projet immobilier Andromeda lancé au milieu des années 90 a sans conteste creusé un nouveau fossé entre la population arabe locale et une nouvelle minorité juive aisée. Avec pour conséquences de nouvelles tensions communautaires.
    Depuis plus d’un siècle, l’église grecque orthodoxe de Jaffa (à laquelle sont rattachés la majorité des Arabes chrétiens de la ville) accueille les activités de sa communauté. La population avait demandé que soient créés tout autour des logements à destination de la communauté chrétienne, mais le Patriarche, en mal d’argent, en a décidé autrement, préférant vendre ses propriétés à des investisseurs israéliens.
    Les travaux s’achèvent à la fin des années 90 et la seconde intifada a raison des derniers intéressés. Il faudra attendre 2004 pour que les affaires reprennent. Hébergeant des appartements de luxe, Andromeda séduit rapidement une population aisée, juive dans sa majorité, ravivant les tensions entre riches et pauvres du quartier. « Quand vous regardez sur internet, Andromeda est présenté comme une ville dans la ville, pour que ses habitants aient tous les avantages de Jaffa sans en avoir les inconvénients », relève Hicham Chabaita, avocat.
    Depuis quelques années, les habitants d’Andromeda se plaignent aux autorités du bruit des cloches, mais aussi des activités de l’église et de son mouvement de jeunesse, sans parler des événements qui s’y déroulent le samedi et des prières du dimanche. « Une grande manifestation a eu lieu il y a un mois pour dénoncer toutes ces plaintes, en présence des autres confessions, solidaires », affirme Hicham Chabaita. L’affaire a d’ailleurs été portée jusqu’à la Cour suprême, la manifestation ayant été interdite dans un premier temps à l’intérieur de la zone.
    « Cela n’a pas empêché les fêtes de Noël et de Nouvel An de se dérouler presque normalement », poursuit l’avocat. « Certains choisissent aussi de vivre à Jaffa pour son pluralisme religieux : outre les orthodoxes, les musulmans et les Juifs, nous comptons des Coptes, des Arméniens, des Egyptiens…, seize communautés au total. La présence de ces religions fait partie de l’identité de la ville et de son histoire. Jamais personne ne s’était encore plaint, pas plus des cloches chrétiennes que des muezzins… ».   
     
    Jaffa
    - Environ 50.000 habitants : 30.000 Juifs et 20.000 Arabes (60% musulmans, 40% chrétiens). Quartiers juifs : Yafo Guimel, Yafo Dalet. Quartiers arabes avec forte minorité juive : Ajami, Jabalya, Lev Yafo.
    - 4% de la population totale de Tel-Aviv-Jaffa est arabe
    - 10% des Arabes d’Israël vivent dans des villes mixtes (Jaffa, Ramleh, Lod, Haïfa et Jérusalem), 90% vivent dans les villages arabes.

     
     

    Ajouter un commentaire

    http://www.respectzone.org/fr/