Propos d'un libre penseur

La grande confusion

Samedi 6 novembre 2010 par Guy Haarscher

Lors de la trop célèbre affaire des caricatures de Mahomet, on se souvient que le Président iranien Ahmadinejad avait concocté une « réponse » en organisant lui-même un concours de caricatures sur… la Shoah.

On n’a peut-être pas suffisamment pesé et soupesé l’incongruité d’une telle réaction. D’abord, à ma connaissance, les dessinateurs et les dirigeants du journal danois n’étaient pas juifs. Ensuite, Ahmadinejad mélangeait des pommes et des poires en mettant sur le même plan la religion et l’histoire. Enfin, alors que les caricaturistes du Jyllands Posten se moquaient des bourreaux islamistes terroristes, les dessinateurs sollicités par ?le Président iranien essayaient, péniblement, de faire rire aux ?dépens des victimes.

Or, la confusion entretenue entre la critique vigoureuse ?de la religion et la trivialisation ou la négation de la Shoah perdure aujourd’hui.

Pour dire les choses simplement : le blasphème constitue pour les croyants les plus dénués d’humour une « injure ?à Dieu ». Dans une société pluraliste, la vérité de l’un est un blasphème pour l’autre. De plus, les relations entre religion et démocratie, entre loi de Dieu et loi des hommes, ont souvent été très ?tendues, et il a fallu arracher aux Eglises le pouvoir politique qu’elles ont souvent eu tendance à s’arroger au nom de la ?Vérité divine, qui transcende les intérêts humains, trop humains. Certes, une religion non politique, affaire personnelle et de conscience, peut receler des trésors de spiritualité. Mais les caricaturistes du Jyllands Posten se moquaient de la religion politique dans ce qu’elle a de plus hideux : la volonté d’imposer aux mécréants la Vérité par les moyens les plus criminels qui soient.

En d’autres termes, le droit au blasphème constitue l’un des piliers d’une société démocratique, pour peu bien entendu que personne ne soit harcelé ni contraint de voir ou d’entendre quelque chose contre son gré. Mais personne n’est obligé ?de lire un journal ou un livre, d’aller voir un film ou une ?pièce de théâtre.

Le négationnisme est l’héritier de la volonté nazie d’effacer les traces du plus grand génocide du 20e siècle. Il s’agit d’une falsification délibérée de l’Histoire, d’un assassinat de la ?Mémoire, pour reprendre les termes utilisés par Pierre Vidal-Naquet. Ce phénomène n’a strictement rien à voir avec la problématique du blasphème brièvement résumée ci-dessus. Pourtant, la confusion est savamment entretenue.

Le blasphème choque des croyants. Ceux-ci considèrent une telle expression comme taboue : on ne peut pas dire cela. Le négationnisme, disent certains, choque les Juifs et les amis des Juifs. La Shoah est aussi «taboue» : on ne peut en nier l’existence. Voici donc l’argument développé au nom de la justice : si l’un est permis, pourquoi pas l’autre ? Et inversement.

D’autant que, disent les mêmes, le négationnisme choque les Juifs, alors que ?le blasphème du Jyllands Posten choque les musulmans. Comprenez : on protège les premiers, mais pas les autres. Cependant, ce tour de passe-passe rhétorique ne trompe que le spectateur naïf : la ?négation d’un phénomène historique n’a strictement rien à voir avec la critique vigoureuse de la religion politique. La première corrompt la démocratie en tentant de réhabiliter indirectement le nazisme, qui en fut le fossoyeur absolu. La seconde apparaît vitale pour une démocratie émancipée de toute tentation ?théocratique.

Certes, on peut discuter de la légitimité d’une criminalisation du négationnisme. La Cour suprême des Etats-Unis permet, au nom du Premier Amendement de la Constitution, le blasphème et le négationnisme (y compris d’ailleurs les propos racistes plus directs). Les Européens sont plus divisés sur la question. Sans entrer dans ce débat complexe, il faut affirmer qu’il est parfaitement raisonnable de permettre le blasphème tout en interdisant le négationnisme. La Justice exige de traiter de façon similaire des situations similaires. Elles ne le sont nullement en l’occurrence. Il faut néanmoins reconnaître que si l’on tient compte de la démagogie ambiante, la position « américaine » facilite l’argumentation devant des auditoires peu informés ou biaisés. Mais faut-il nécessairement rechercher la facilité ? 

 


 
 

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