Regards croisés : La nouvelle (extrême) droite populiste

Mardi 4 mai 2010 par Nicolas Zomersztajn

Une nouvelle génération de partis de droite populiste est apparue en Europe occidentale, dont le Parti Populaire est une expression en Belgique. Si la rupture avec l’extrême droite classique est réelle, certaines similitudes existent. Tous deux politologues, spécialistes de l’extrême droite, Jean-Yves Camus et Jérôme Jamin ont observé le phénomène. 

 

 

 

Avez-vous constaté ces dernières années des évolutions importantes au sein de l’extrême droite en Europe occidentale ? 
Jean-Yves Camus : La rupture avec les extrêmes droites autoritaires et fascisantes des années 30 et 40 est essentielle. Des partis populistes, qu’on peut classer à la droite de la droite du spectre politique, s’efforcent de se débarrasser des oripeaux du fascisme. Tant que l’extrême droite restait rivée sur cette période, elle se condamnait à être durablement marginalisée. Cette rupture lui permet alors de gagner une légitimité auprès de l’opinion publique et du monde intellectuel. Personne ne peut brandir aujourd’hui à la tête de Geert Wilders ou de Jean-Marie Dedecker l’injure de la filiation avec les mouvements fascistes. Ces dirigeants populistes ne sont pas des hommes d’extrême droite au sens classique du terme. Ils sont dans leur grande majorité issus de la droite libérale ou conservatrice comme Geert Wilders, qui fut l’assistant parlementaire du très libéral et politiquement correct Frits Bolkestein. 
Jérôme Jamin : Cette rupture n’a pas pour autant entraîné la disparition de l’extrême droite classique. Les mouvements décrits par Jean-Yves Camus sont populistes et non d’extrême droite. Cette distinction est importante même si aujourd’hui les deux peuvent se confondre. Il faut rappeler que le populisme n’est pas une idéologie. C’est un discours simpliste évacuant toute la complexité des rapports sociaux et politiques. Les populistes s’accrochent à l’idée d’un peuple travailleur et majoritaire face à une élite minoritaire, corrompue et paresseuse. Le nouveau Parti Populaire en Belgique incarne bien ce discours : il se présente comme le défenseur du petit indépendant travaillant dur, par opposition aux hommes politiques traditionnels et aux chômeurs, tous deux profiteurs du système. Contrairement à l’extrême droite, le populisme n’est pas un discours de rupture avec le système démocratique même s’il contient des simplifications outrancières et des idées nauséabondes. L’extrême droite est en revanche une idéologie. Elle repose sur quelques piliers fondamentaux. Le premier d’entre eux est le nationalisme radical : la défense d’un peuple pur et homogène contre ses ennemis extérieurs et intérieurs. Le Front National français et le Vlaams Belang en Flandre sont typiquement des partis d’extrême droite même s’ils connaissent chacun des évolutions populistes. 

Quelles sont les particularités de cette droite populiste ? 
J.-Y. Camus : Elle prône une démocratie d’opinion qui transforme l’air du temps en loi. Le peuple, comme le rappelle bien Jérôme Jamin, est sacralisé car il sait ce que les élites n’ont ni vécu ni compris. Les élites, notamment européennes, sont ses bêtes noires. A cela, s’ajoutent la xénophobie, la dénonciation d’une société multiculturelle et surtout, de l’islam. Le populisme de droite abandonne le racisme hiérarchisant pour privilégier un différentialisme culturel absolu qui suppose la non-comparabilité des cultures et la dénonciation de la mixité culturelle. On ne dit plus qu’il existe des peuples ou des races supérieures, mais on affirme que les cultures ne sont pas comparables. Au nom de leur droit à perdurer de manière inaltérable, il n’est pas bon qu’elles se mélangent. Le principal abcès de fixation de ce populisme de droite ou de cette nouvelle extrême droite, c’est incontestablement l’islam et de manière plus large les civilisations arabo-musulmanes. Je dis bien l’islam et non pas l’islamisme. Lorsque Geert Wilders compare le Coran à Mein Kampf, il ne parle pas du Coran dans sa version islamiste mais bien du Coran en tant que texte sacré de la troisième religion monothéiste. Enfin, ce discours populiste véhicule surtout l’idée selon laquelle l’Europe est une civilisation de tolérance de comportements naguère considérés comme déviants. Et c’est au nom de cette tolérance qu’il faut se mobiliser aujour-d’hui contre le supposé phénomène d’islamisation de l’Europe. L’islam empêcherait les dits comportements d’être tolérés. Je pense à l’homosexualité et à la libéralisation des drogues que prônait par exemple Pim Fortuyn aux Pays-Bas. 
J. Jamin : Les populistes et l’extrême droite ont compris que pour critiquer les musulmans, il fallait adopter un registre progressiste. Quand Wilders dit qu’il est contre l’islam, ce n’est pas parce qu’il est contre les étrangers et qu’il défend l’homogénéité nationale. Il s’attaque aux musulmans en se présentant en grand défenseur des homosexuels et de l’égalité entre l’homme et la femme. Il emprunte donc au discours progressiste et laïque des éléments pour attaquer l’islam et les musulmans. La manipulation apparaît clairement car les arguments utilisés ne sont jamais adressés aux autres religions. On trouve pourtant dans le christianisme et dans le judaïsme des principes et des règles contraires aux valeurs démocratiques et humanistes. La confusion délibérément organisée entre la critique d’une religion et celle de ses adeptes constitue un problème pour le monde laïque. En tant que laïque, je considère qu’on peut critiquer les religions. Mais si on tape systématiquement sur la même religion et que ses adeptes sont au mieux présentés comme des débiles ou, au pire, comme des terroristes, on peut se poser des questions sur l’honnêteté de la démarche. L’instrumentalisation que des populistes comme Wilders font de l’islam les rapproche de l’extrême droite. Jean-Marie Le Pen utilise depuis longtemps des arguments prétendument démocratiques pour diaboliser des pans entiers de la société. Cela brouille les frontières entre l’extrême droite et la droite populiste. De la même manière, lorsque le président du Parti Populaire, Mischaël Modrikamen, associe les Belges d’origine marocaine à la délinquance, il puise dans le registre du Front national. 

Quelle place occupent les Juifs dans le discours de cette droite populiste ? 
J.-Y. Camus : Officiellement et publiquement, aucune. Geert Wilders ne cache pas sa proximité avec la droite israélienne. Il a ainsi rencontré à plusieurs reprises Avigdor Lieberman. Wilders est cohérent, il se tient à l’écart de l’antisémitisme. Dans d’autres cas, la droite populiste dissimule mal deux ambiguïtés gênantes concernant les Juifs. D’une part, on continue ainsi d’utiliser une rhétorique anti-israélienne lorsqu’on s’approche de la base. Ce n’est plus le parti qui parle mais certaines branches ou certains dirigeants. D’autre part, le philosémitisme mis en avant est souvent instrumenté même s’il peut être sincère. Les Juifs et Israël sont d’autant plus positivés qu’ils sont par ailleurs adversaires du monde arabe. Dans ce schéma, les Juifs soutenant une certaine politique israélienne sont perçus comme les remparts de la civilisation judéo-chrétienne contre des musulmans prêts à islamiser l’Europe. Il ne faut pas se cacher derrière son petit doigt, c’est un discours qu’on tient malheureusement dans certains milieux juifs. Les textes de Bat Ye’or (auteur de Eurabia et l’axe euro-arabe) en sont la meilleure illustration. Le risque de voir certains segments de la communauté juive céder aux sirènes de cette droite populiste est bien réel. Les communautés juives doivent bien mesurer les inconvénients que peut présenter l’arrivée au pouvoir de ces partis populistes pour les Juifs en tant que citoyens et ne pas seulement prendre en considération l’intérêt communautaire ou ce qu’elles estiment être leur intérêt d’acteurs pro-israéliens, souvent très différent de la manière dont les Israéliens eux-mêmes voient les choses. 

Diplômé de Science Po Paris, Jean-Yves Camus est politologue et chercheur associé à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS). Spécialiste de l’extrême droite européenne et de l’antisémitisme, il est également chercheur au Centre européen de recherche et d’action sur le racisme et l’antisémitisme (CERA). En 2008, il a dirigé un projet de recherche réalisé par l’IRIS pour l’Agence des droits fondamentaux de l’Union européenne, basé sur l’analyse de l’islamophobie dans la presse française. Il a publié en 2006 Extrémismes en France : faut-il en avoir peur ? (Milan éditions) et en 2008 Le Monde Juif (Milan éditions) qu’il a écrit avec Annie-Paule Derczansky. 
 


 
 

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