Enquête

Qui sont les jeunes Juifs de Bruxelles ?

Dimanche 15 décembre 2019 par Géraldine Kamps et Nicolas Zomersztajn
Publié dans Regards n°1055

La revue Regards, en collaboration avec l’Institut d’études du judaïsme de lULB, publie les résultats de son enquête sociologique sur la jeunesse juive bruxelloise. Jusqu’à présent, aucune enquête de ce type n’a été menée en Belgique. Elle vient donc combler une lacune en saisissant mieux la réalité des jeunes de cette communauté.

Le questionnaire, élaboré par la rédaction de Regards sous la supervision du sociologue Claude Javeau, professeur émérite de l’ULB, a été soumis à 150 jeunes Juifs âgés de 14 à 18 ans, membres des mouvements de jeunesse juifs ou inscrits au cours de religion israélite dans une école non juive.

Nos répondants, légèrement plus féminins que masculins, habitent des communes situées dans la couronne méridionale de Bruxelles-Capitale, en y incluant Rhode-St-Genèse. On les trouve tous dans les écoles secondaires, d’obédience juive ou non.

Pour ce qui est de celles-là, la majorité des répondants ne les fréquente pas. Un dixième annonce même être inscrits dans une école du réseau catholique (« enseignement libre »).

Cette enquête s’efforce de déterminer leur rapport à l’identité juive et de sortir des préjugés et des fantasmes qui entourent les Juifs en général. A travers un questionnaire portant sur les grandes thématiques de l’identité juive contemporaine (pratique religieuse, rapport à Israël, mémoire de la Shoah, antisémitisme, relations avec le monde non juif, etc.), de relations avec le monde non juif, etc.), nous avons essayé de répondre à une question à la fois simple et très complexe : qui sont les jeunes Juifs de Bruxelles en ce début du 21e siècle ?

Les réponses données montrent que ces jeunes ont pleinement conscience de leur identité juive tout en étant détachés de la pratique religieuse. Leur vie juive ne s’articule que très peu autour de la religion, même si certains d’entre eux demeurent attachés à certaines traditions ou célébrations importantes du judaïsme. Cet éloignement de la pratique religieuse et d’une conception orthodoxe du judaïsme se traduit aussi par une ouverture sur le monde et une absence de repli communautaire. A cet égard, la fréquentation massive de non-Juifs et l’acceptation de faire sa vie avec un(e) partenaire non juif(ve) illustrent cette tendance. Et cette ouverture d’esprit ne remet absolument pas en cause leur attachement à Israël qui s’accompagne d’un regard critique sur la politique menée par le gouvernement de ce pays.

Les résultats de cette enquête ne font que confirmer la poursuite du processus de sécularisation des Juifs entamée depuis leur entrée dans la modernité dans le courant du 19e siècle, processus qui ne se traduit pas par une rupture avec leur judéité.

Le point de vue du professeur Thomas Gergely, directeur de l’Institut d’étude du judaïsme (ULB)

L’enquête menée par le CCLJ sous le titre : « Quel jeune Juif êtes-vous ? » ne manque pas d’intérêt, tant par son intention que par les éclairages qu’elle apporte à la question identitaire juive, limitée ici aux adolescents.

En d’autres termes, elle relève de l’autodéfinition de jeunes gens. Ce qui, on le verra, soulève d’autres questions relevant tant de l’image qu’on peut avoir de soi à cet âge que d’autres interrogations auxquelles conduisent nécessairement certaines des réponses obtenues.

Pour les responsables communautaires, ces réponses pourraient s’avérer précieuses parce qu’elles permettraient, à un certain degré, de savoir à qui ils s’adressent et, partant, de comment s’adresser à eux. C’est la classique question de qui parle à qui, et donc comment. Ou, si l’on veut, le problème de l’adaptation de l’offre à une demande bien identifiée. Ce qui est capital quand il s’agit, comme généralement le cas, de s’adresser pour intéresser, former, informer, motiver…

La première constatation qui résulte de cette réflexion, c’est que l’enquête devrait être refaite auprès d’adultes, d’autant plus que beaucoup des réponses des adolescents interrogés renvoient clairement aux propositions de leurs parents. Sans parler du fait que « l’être au monde » d’adolescents est encore en devenir et que beaucoup des questions posées relevaient précisément de leur relation au monde qui n’a pas encore eu le temps de cristallise. L’enquête réalisée réserve à la fois des confirmations de réalités connues, intuitivement ou par expérience, et quelques surprises. On s’aperçoit aussi, à la lecture des réponses, que le souci de l’identité juive, décliné de diverses façons, reste dominant chez les jeunes interrogés. Comme s’il s’agissait d’une évidence allant de soi. Cette évidence de l’identité qui s’impose apparaît régulièrement dans les réponses. Mais que signifie une réponse voulant que l’on ne soit juif qu’en certaines circonstances ? Que signifie de ne se sentir juif qu’aux fêtes ? Peut-être aussi leur identité juive est-elle dissoute dans toutes leurs autres identités. Du coup, ils se sentent juifs dans des situations en rapport avec cet aspect de leur culture, mais pas en d’autres circonstances.

En conclusion, nous dirons que l’intérêt majeur de cette enquête réside dans les interrogations qu’elle soulève, les précisions qu’elle appelle sur les motivations et sur le rôle des éducateurs (parents, professeurs, moniteurs). Bref, une enquête à refaire et à approfondir auprès des jeunes, mais aussi auprès de leurs parents.

Une tentative de portrait-robot

Alors que de nombreux préjugés circulent toujours à l’encontre des Juifs, notre enquête dresse le portrait des jeunes Juifs de Bruxelles. Un outil pour briser une fois encore ces préjugés qui ont la vie dure. Voici un résumé des conclusions du sociologue Claude Javeau, professeur émérite de l'ULB.

L’affiliation des répondants à un mouvement de jeunesse juive implique un contact permanent avec le monde juif, au moins de manière sociétale, sinon de façon communautaire pour les plus militants d’entre eux et elles. On notera que 6% de ces jeunes ont déclaré ne pas se sentir juif ou juive, alors que 5% déclarent qu’ils ne se considèrent pas comme juifs et ne se sentent pas juifs. Ces fractions constituent-elles une seule et même réponse ? Mais s’agit-il plutôt d’un rejet circonstanciel ou d’une prise de position relevant de la dérision ? Quoi qu’il en soit, la très grande majorité des répondants déclarent se sentir juif(ve) en toutes circonstances, alors qu’une faible majorité ne le seraient que dans certaines circonstances, celles-ci n’étant pas autrement précisées.

Pour ce qui est des parents, une très faible minorité a déclaré que ceux-ci n’étaient pas juifs tous les deux, tandis que le père en tant que seul Juif dans la famille ne l’est annoncé que par un dixième des répondants, contre près d’un quart pour ce qui est des mères. En tout, presque 9 répondants sur 10 vivent en compagnie d’une mère juive. La majorité des parents concernés ne sont pas affiliés à une synagogue. Ceux et celles qui sont affiliés se répartissent selon trois dénominations, à savoir Maalé, la Régence ou le Foyer sépharade. Beth Hillel, de son côté, regroupe 10% des réponses. Pour ce qui est des contacts avec le monde juif, on pourra ajouter que trois quarts des répondants ne sont pas affiliés à un centre communautaire juif. La minorité qui se déclare affiliés se prononce en l’occurrence pour le CCLJ, suivi par l’UPJB.

Près de 9 répondants sur 10 ont déclaré être inscrits dans un mouvement de jeunesse juif. Pour une moitié d’entre eux, c’est la présence d’amis dans le mouvement qui a déterminé ce choix. Un peu moins d’un quart concerne un choix parental ou assez proche de la tradition familiale. La conviction personnelle est très minoritaire (16%). Une très petite minorité déclare avoir fréquenté des mouvements non juifs, essentiellement des groupes scouts.

Deux tiers des répondants déclarent fréquenter « souvent » des non-Juifs, le tiers restant déclarant en fréquenter « parfois ».  Plus de la moitié estiment que le critère d’appartenance au monde juif ne jouerait aucun rôle dans le choix d’un futur conjoint.  Toutefois, ce critère serait retenu chez 4 répondant(e)s sur 10.

Jeunes Juifs et religion

Chez les répondants masculins, une forte majorité déclare avoir été circoncis, mais une petite minorité quand même (un sur dix environ) déclare ne pas l’avoir été. Une très large majorité déclare avoir fait leur Bar(t)-Mizva, alors qu’une minorité de quelque 17% déclare ne l’avoir pas faite. Pour ceux et celles qui l’ont faite, une légère majorité indique comme cadre une synagogue, tandis qu’un tiers indiquent un centre communautaire, près d’1 sur 10, l’école, et 6 sur 100 en Israël.

Il importe à présent de regarder de plus près l’univers social et religieux de ces jeunes, dont notre enquête nous apprend qu’ils sont une forte majorité à déclarer ne pas croire en Dieu. Dans un même ordre d’idées, la moitié des mêmes répondants se déclare « traditionalistes », alors que l’autre moitié se déclare « laïques ». Une très infime fraction se disent « religieux ». Il n’est pas certain que les qualifications retenues sont toutes comprises de la même manière.

Le fait de se considérer comme « traditionaliste » n’implique pas de manger casher, ce que réfutent près des 3/4 des répondants. Seule une petite minorité (5%) affirme manger casher en toutes occasions. La répulsion à l’égard de certains aliments, comme le porc, les crustacés, etc., est assumée par moins d’un cinquième des répondants. La fréquentation d’une synagogue est affirmée par 4 répondants sur 10, et encore ne s’agit-il que des grandes fêtes seulement. Un quart ne s’y rendent qu’à Kippour, et plus d’1 sur 10 déclarent ne s’y rendre jamais, sauf sous une contrainte. Une très petite minorité déclare s’y rendre une fois par semaine au moins. Ces deux marqueurs, manger casher et fréquenter une synagogue, ne sont pas de bons indicateurs de l’engagement religieux de jeunes Juifs qui, au demeurant, ont annoncé selon une majorité confortable ne pas croire en Dieu (6 sur 10). Pas plus que le port d’un signe distinctif. Près de 6 sur 10 disent ne rien porter de particulier, ou alors il s’agit de bijoux assez courants. La moitié de la population, rappelons-le, est constituée de filles. Notons que la kippa n’est jamais citée.

Alors que l’ensemble des statistiques européennes révèlent une recrudescence de l’antisémitisme, près de 7 répondants sur 10 déclarent n’avoir jamais été personnellement confrontés à des comportements antisémites, tandis que le tiers restant annonce des insultes, voire, très rarement, des agressions à caractère antisémite. Sur les 67 réponses obtenues à ce sujet, la très grande majorité (près de 9 sur 10) déclare que ni eux-mêmes ni leurs parents n’ont porté plainte, alors que plus d’un dixième l’auraient fait. Seule une minorité des auteurs de ces actes auraient été sanctionnés. Dans le même ordre d’idées, plus de 6 répondants sur 10 estiment n’avoir jamais été témoins d’actes antisémites.

Israël et le sionisme

Neuf sur 10 répondants ont déjà visité Israël. Une très grande majorité (85%) estiment qu’Israël est important à leurs yeux. Pour ce qui est de l’alya, une forte majorité déclare ne pas l’envisager. Un tiers des répondants n’ont pas encore pris de décision à cet égard. Une toute petite minorité (3 répondants sur 150) se prononce en faveur de cette émigration.

Une majorité des 2/3 déclare se considérer comme sionistes, alors que le tiers restant ne le considère pas. La quasi-totalité des réponses se déclare en faveur de l’existence d’Israël. On comparera cette forte fréquence (9 sur 10) avec le tiers des répondants qui ne se considéraient pas comme sionistes. Par ailleurs, seuls 15% des répondants déclarent soutenir le gouvernement israélien en toutes circonstances, contre 11% qui lui refusent ce genre de soutien. Les trois quarts restants accordent leur soutien en fonction de la politique suivie. Rien ne permet de supposer qu’il s’agit du gouvernement actuel de M. Netanyahou. Rappelons que notre enquête s’est déroulée avant les dernières élections législatives en Israël.

Influence de la Shoah

Une large majorité de répondants déclarent qu’il a existé dans la famille des victimes de la Shoah (près de 9 sur 10). Une bonne moitié estime que la Shoah a joué une influence réelle dans leur éducation. Reste à savoir ce que signifie « influence ».

Plus de la moitié des répondants affirment n’avoir jamais mis les pieds à Auschwitz et autres camps de la même nature, tandis que le restant répond par l’affirmative. Sur un nombre de réponses supérieur à celles qui concernent l’effective visite dans des camps, une très large majorité (9 sur 10) souhaite s’y rendre, le restant (1 sur 10) se refusant à cette idée.

Conclusion

Le but de notre enquête était de répondre à la question : quel jeune Juif(ve) êtes-vous ?  Les répondants ont pour caractéristique d’être majoritairement affilié(e)s à un mouvement de jeunesse juif. Ce lieu singulier, qui correspond à une identité particulière -et, en l’occurrence, particulièrement revendiquée- contribue-t-il à renforcer les liens avec le monde juif ou, au contraire, à permettre aux jeunes qui lui sont confiés d’accroître leur ouverture sur le monde extérieur ? On serait tenté de répondre par les deux à la fois. Beaucoup de nos répondants, plus d’un sur deux, se déclarent « traditionalistes » au point de vue religieux. Ce qui n’empêche pas que 6 sur 10 des mêmes répondants déclarent ne pas croire en Dieu.  La sécularisation du monde occidental les a atteints au même titre que d’autres groupes. S’ils fréquentent une synagogue, c’est très rarement de manière régulière, l’occasion privilégiée étant celle d’une grande fête, voire celle de Yom Kippour seulement. L’ancrage politique est plus patent, à preuve le soutien massif à l’Etat d’Israël, même si celui qui est apporté au gouvernement de ce pays est conditionné à la nature de la politique que celui-ci met en œuvre.

Il faut tenir compte du fait qu’entre 14 et 18 ans, échelonnement des âges de nos répondants, entre la fin de l’enfance et le seuil de l’état adulte, il se passe beaucoup de choses. La connaissance du monde, même dans notre époque qui met peu l’accent sur la connaissance, le contact avec les cultures différentes, l’accumulation des expériences de vie, etc., modifient sensiblement ce que Bourdieu appelle l’habitus des individus, celui-ci fût-il partagé par un certain nombre. Les répondants sont en réalité des adolescents, dont le rapport au monde est appelé au cours des ans à se modifier considérablement et pour qui la signification de certains concepts ou notions, telles les orientations idéologiques et les convictions religieuses ou philosophies) est, elle aussi, amené à évoluer.


 
 

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