Je lis, tu lis, ils écrivent

Trump par Alain Badiou

Mercredi 1 juillet 2020 par Henri Raczymow
Publié dans Regards n°1065

Alain Badiou est un éminent philosophe français, marxiste-léniniste comme on n’en fait plus, ex (ou toujours ?) maoïste, anti israélien cela va sans dire, tiers-mondiste évidemment. Un révolutionnaire d’aujourd’hui, enfin pas tout à fait d’aujourd’hui : du déjà lointain 20e siècle.

 

Pour moi, l’affaire Trump était assez simple. Je me trouvais sur la côte Est des Etats-Unis, voici quelques années, quand la campagne démocrate battait son plein, et mes amis se partageaient entre Hillary Clinton et Bernie Sanders, nettement plus à gauche, carrément social-démocrate ! Un « rouge », autrement dit. Et puis c’est Trump le redneck qui fut élu. Et mes amis allèrent proclamant que l’Amérique n’était plus l’Amérique, que Trump n’était pas leur président, etc. Je me disais simplement que mes amis de la gauche américaine, éduquée, éclairée, plutôt socialement confortable, libérale (dans le sens américain du terme) s’était aveuglée sur ce qu’était vraiment l’Amérique, qui ne se borne pas à la côte Est et à la Californie, mais comprend aussi le Middle West peuplé de gens qui n’étaient pas tout à fait comme eux, et dont le vote les surprendrait. C’est ce qui eut lieu. Un Alain Badiou allait-il tenir sur Trump un discours qu’on n’entendait pas ailleurs ? C’est ce que je voulais vérifier.

Ce bref essai d’une centaine de pages est constitué en réalité de trois textes écrits à trois moments différents du temps. Les deux premiers sont deux conférences faites aux Etats-Unis juste après l’élection de Donald Trump, le troisième fut écrit avec davantage de recul. Au lendemain donc de cette élection, Badiou, devant des étudiants de Los Angeles puis de Boston, les exhorte à réfléchir, au-delà du constat d’écœurement devant l’événement jugé horrible, à ce qui l’a rendu possible. La première raison est l’effacement du marxisme, que Sartre, naguère, considérait comme « l’horizon indépassable de notre culture ». Temps préhistoriques ! Naguère, il y avait deux voies, en gros, en socialisme et le capitalisme. C’est la seconde, aujourd’hui mondialisée, qui l’a emporté, qui nous convainc toujours davantage que rien d’autre que le capitalisme globalisé n’est possible, même au prix d’inégalités toujours plus criantes. Et puis, poursuit Badiou, est apparu un autre discours, un autre style, ce qu’il appelle le « fascisme démocratique » : Sarkozy en France, Berlusconi en Italie, Bolsonaro au Brésil, Orban en Hongrie… et Trump aux Etats-Unis.

En gros, le style voyou, le style vulgaire, brutal, cynique, qui ne s’appuie plus sur l’ancienne bourgeoisie cultivée et policée des beaux quartiers. Badiou consent à ce qu’on les appelle des politiciens, mais, dit-il, ce sont plutôt des gangsters, au mieux des histrions, dont les frasques « scandaleuses » ne sont là que pour dissimuler l’essentiel : la concentration croissante du Capital mondialisé dans les mains de quelques-uns. Que nous propose, au total, Alain Badiou ? On n’y aurait jamais pensé nous-mêmes : le communisme ! Si bien qu’avec son petit ouvrage, nous voilà revenus en 1848, quand Marx publiait son célèbre Manifeste. Soit bien avant les millions de morts du stalinisme et les autres millions de morts du maoïsme. 

Alain Badiou, Trump, PUF, 96 p.


 
 

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  • Par Kalisz - 21/07/2020 - 17:53

    Rien d'autre que de commenter ce Dinosaure nuisible? Y a d'autres sujets et dans le monde et en publication.

  • Par TontonMordechai - 21/07/2020 - 21:42

    Le délire de la solution qu'il propose ne remet pas en cause la pertinence de son constat. C'est bien ainsi que l'équation se pose :
    comment, après un constat qui semble juste, peut-on proposer une autre forme de dictature ?

  • Par daniel donner - 22/07/2020 - 11:56

    "Soit bien avant les millions de morts du stalinisme et les autres millions de morts du maoïsme. "

    Des Khmers rouges...
    Du Vietnam...

  • Par Sylvia Jenepi - 14/08/2020 - 3:14

    <<En gros, le style voyou, le style vulgaire, brutal, cynique, qui ne s’appuie plus sur l’ancienne bourgeoisie cultivée et policée des beaux quartiers. >>

    Il y a une telle évolution des manières d'être dans les sociétés occidentales qu'il est difficile de croire que les gens font encore attention à ces marqueurs, il suffira pour s'en convaincre d'observer la tenue ultra pincée des collaborateurs de Monsieur Donald Trump encore ce soir lors de l’accord de paix à la télévision. L'internet lui a libéré depuis l'an 2000 le style voyou dans le champ de l'expression écrite, et visuelle ( dans les mêmes ) et il ne serait pas étonnant que celui-là lisant cet article en vienne à constater combien cette bourgeoisie cultivée et policée des beaux quartiers est celle-là même qui connait et pratique le mieux toutes les nuances de styles, et que tout en s’épanchant dans des communications anonymes sur internet elle s'imprègne des marqueurs des autres classes sociales, faisant ensuite émerger avec une négligence calculée (par l’anonymat de ses apparences diversifiées au sein des espaces géographiques) des mêmes cyniques et des styles d'écriture voyous, en dehors donc de la quadrature du net, c'est-à-dire : un peu partout autour de nous...