Le carnet de route

Le "trilemme" de l'annexion

Mercredi 1 juillet 2020 par Elie Barnavi
Publié dans Regards n°1065

Aryeh Naor, le premier secrétaire du gouvernement Begin devenu depuis chercheur en sciences politiques, a excellemment défini ce qu’il a appelé le « trilemme » de l’annexion : des trois choix qui s’offrent à Israël -un Etat juif, une démocratie et un Etat s’étalant sur l’ensemble de la Palestine mandataire du Jourdain à la Méditerranée-, il ne peut en prendre que deux. Il ne saurait avoir les trois à la fois.

Légende : Jared Kushner. © Reuters/Jonathan Ernst

En fait, il y a une quatrième possibilité. C’est celle qu’Israël a privilégiée tout au long des cinquante-trois ans qui se sont écoulés depuis la guerre des Six Jours : l’ambiguïté. On s’installe dans les Territoires, on y implante des colonies, et l’on fait semblant de faire comme si le permanent n’était que du provisoire. Certes, ce faux-fuyant n’a jamais été du goût de tout le monde. Mais si les deux bouts du spectre idéologique n’étaient pas heureux, à gauche par rejet de l’occupation et désir de paix, à droite par souci d’affirmer l’intégralité du Pays d’Israël, la plupart des Israéliens s’en accommodaient fort bien. Voilà pourquoi l’annexion est, littéralement, le dernier de leurs soucis. Selon des sondages concordants, seuls 3,5% la mettent au premier rang de leurs préoccupations. D’ailleurs, moins du tiers parmi eux la soutiennent, alors que près de la moitié la rejettent, y compris près du tiers des électeurs du Likoud. Et, fait notable, pour une forte majorité -près de 55%-, les Palestiniens ont le droit à un Etat à eux aux côtés de l’Etat juif, et quelque 65% souhaitent des négociations directes entre Israël et les Palestiniens.

Mieux, ou pis, la « communauté internationale » s’en accommodait aussi fort bien, et, de plus en plus, le monde arabe sunnite. Le « tsunami diplomatique » dont Ehoud Barak menaçait ses compatriotes ne s’est jamais matérialisé, le BDS, nonobstant l’hystérie de Jérusalem, a fait long feu, et les Etats sunnites étaient davantage soucieux de courtiser Israël pour faire pièce à l’expansionnisme iranien que de lui chercher noise au nom des droits des Palestiniens.

Quelle mouche a donc piqué Benjamin Netanyahou pour se lancer dans l’aventure de l’annexion ? Ne sait-il pas, comme le cardinal de Retz l’a si bien dit dans ses Mémoires, qu’« on ne sort de l’ambiguïté qu’à son détriment » ? Mystère. Pour certains, l’homme veut forger ainsi son legs historique, être celui qui a assuré pour la postérité l’emprise du peuple juif sur la terre de ses pères. Dans cette optique, il faut faire vite. Trump est peut-être en train de vivre ses derniers mois à la Maison-Blanche, et, lui, parti, la brèche qu’il a ouverte dans la muraille du refus de l’annexion risque de se refermer à jamais. Pour d’autres, dont je suis, toute cette gesticulation est à consommation intérieure, le dernier stratagème en date pour détourner l’attention du bon peuple de son chemin de croix judiciaire et mobiliser sa base contre les juges, la presse, les libéraux, bref, les « élites ».

Quoi qu’il en soit, le Premier ministre parie sur l’impuissance de ses adversaires. A l’intérieur, il a réussi à émasculer ses pathétiques partenaires de Bleu Blanc, et la gauche sioniste a virtuellement disparu. A l’extérieur, l’Europe et les Arabes s’agitent mollement, cependant que les institutions internationales, l’ONU en tête, sont paralysées par l’obstruction américaine. Quant aux Palestiniens, si Mahmoud Abbas montre des velléités de résistance, la rue, visiblement, ne suit pas. Le discrédit de l’Autorité palestinienne est tel qu’une manifestation organisée à Ramallah, le vendredi 5 juin, par le parti Fatah et les forces de sécurité a réussi à mobiliser… 200 personnes ! Le lendemain, nous étions plusieurs milliers place Yitzhak Rabin, à Tel-Aviv. Alors, faut-il considérer l’annexion comme une affaire entendue ? Ce n’est pas aussi simple.

« Nous aimerions croire qu’Israël est une opportunité, pas un ennemi. »

Le vendredi 12 juin, Yousef al-Otaiba, l’ambassadeur des Emirats arabes unis à Washington, a publié un article étonnant dans le quotidien israélien Yedioth Ahronoth. Al-Otaiba n’est pas le premier diplomate venu. En poste depuis 2008, connaisseur hors pair des arcanes de la politique américaine, c’est un proche du prince héritier Mohammed ben Zayed, l’homme fort des Emirats et désormais le grand allié des Américains dans le Golfe. C’est aussi un grand ami de Jared Kushner, le gendre et principal conseiller de Trump. Quand cet homme parle, on l’écoute. Et ce qu’il avait à dire aux Israéliens, par-dessus la tête de leurs dirigeants, mérite d’être entendu.

« Nous aimerions croire qu’Israël est une opportunité, pas un ennemi. Nous faisons face à trop de dangers communs, et nous voyons un énorme potentiel dans des relations plus chaleureuses. » Cependant, « une décision d’Israël d’annexer [des territoires palestiniens] constituerait un signal manifeste si Israël voit la situation de la même manière ». Si le langage diplomatique est quelque peu tortueux, la signification est claire. Oui, la plupart des pays arabes souhaitent des relations étroites avec l’Etat juif, de puissants intérêts partagés le commandent. Et non, l’annexion n’est pas compatible avec ce souhait. En d’autres termes, une certaine normalisation, informelle, mais fructueuse, est compatible avec l’occupation ; l’annexion pure et simple ne l’est pas. Quel chemin parcouru -dans le mauvais sens- depuis Oslo ! Pendant des années, on a exigé d’Israël qu’il consentît à des sacrifices pour faire la paix avec les Palestiniens ; on le supplie désormais de ne pas annexer leur territoire.

Où l’on voit ce que le pari de Netanyahou risque de coûter à Israël. Comme le montrent les réactions du Hamas et du Djihad islamique à l’article du diplomate émirati, mais aussi celle du Fatah et du syndicat des journalistes palestiniens, l’annexion donnera des armes aux adversaires de la normalisation avec l’Etat juif. A juste titre, les potentats arabes craignent l’agitation des opinions publiques. On peut prévoir des manifestations violentes en Jordanie, qui déborderaient dans d’autres Etats arabes. La paix avec le royaume hachémite et avec l’Egypte est fragile ; la dernière chose dont elle a besoin est une provocation aussi brutale que l’annexion. Et, nonobstant l’apathie actuelle de la rue palestinienne, rien ne dit que la Cisjordanie et la bande de Gaza resteront calmes. L’arrêt de la coopération sécuritaire, proclamé par Mahmoud Abbas et qui se fait déjà sentir sur le terrain, est potentiellement catastrophique pour la population palestinienne et partant, gros de dangers pour Israël. Que l’Autorité palestinienne s’effondre, et il faudra à Tsahal réoccuper les Territoires, avec tout ce que cela représente en coûts économiques, politiques et humains. Un cauchemar qui explique les mises en garde de l’armée et des services.

Cependant, même si Netanyahou choisit d’ignorer les dangers qui guettent à nos frontières, il ne peut se permettre d’ignorer les vents contraires qui soufflent de Washington. Paradoxalement, c’est là que se dressent les obstacles les plus sérieux à son projet d’annexion. En effet, pour absurde qu’il soit, le « deal du siècle » de Trump se présente comme un tout, dont deux clauses au moins sont censées complaire, sinon aux Palestiniens, du moins aux Arabes : un Etat palestinien et le gel de la colonisation dans les morceaux de territoire où cet Etat doit un jour être créé. Soutenu par David Friedman, ambassadeur des Etats-Unis à Jérusalem et fanatique de la colonisation, Netanyahou aimerait prendre dans ce plan ce qui lui convient et rejeter le reste. Kushner, soucieux de cultiver ses amitiés dans le Golfe, s’y oppose. Apparemment, le bras de fer autour de Trump, qui a de toute façon d’autres chats à fouetter en ce moment, n’est pas décidé. Ce n’est pas un hasard si, à deux semaines de la date fatidique du 1er juillet, lorsque le projet d’annexion est censé être lancé, on n’a toujours pas la moindre idée de sa nature, ni de son ampleur, ni même si elle aura lieu. La lettre d’Al-Otaiba était adressée aux Israéliens, certes ; mais aussi aux Américains. 


 
 

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http://www.respectzone.org/fr/
  • Par Motti - 17/07/2020 - 13:37

    Voilà une fois encore l autorité morale d Israël dans ses délires les plus fous

  • Par Amos Zot - 30/07/2020 - 8:09

    Si Abbas accepte des négociations directes ,sans conditions préalables, avec Israël et souhaite réellement le bien-être du peuple palestinien, la paix pourrait être atteinte en 2 semaines . Le plan Trump et les menaces d'élargissement proférées par Netanyahu ont pour but principal de pousser Abbas à s'asseoir à la table des négociations.
    Cet article de Barnavi démontre qu'il n'a rien compris à la géopolitique du Moyen-Orient car je ne pense pas qu'il n'avait comme seul but que d'alimenter l'antisémitisme.