Mémoire

Yves Louis, le combat d'une vie pour la préservation de la mémoire

Jeudi 4 mars 2021 par Maurice Einhorn

Le Dr Yves Louis a consacré une bonne partie de sa vie à la préservation de la mémoire des victimes de l’horreur nazie et de la politique antisémite menée en Belgique également par ceux qui collaborèrent avec l’occupant allemand.

Lors du congrès en Israël sur la médecine nazie

« Nous habitions une rue qui était un peu celle de l’intelligentsia universitaire gantoise. Nous étions notamment voisins d’Henri Pirenne, l’historien bien connu, qui fut d’ailleurs déporté en 1917. Indigné par cet acte, mon arrière-grand-père, chirurgien, rompit tout contact avec l’ANV (Algemeen Nederlands Verbond, dont il était membre). C’est aussi cette année que Raymond Speleers fut nommé recteur de l’université von Bissing et lutta pour la flamandisation de l’université de Gand, francophone à cette époque », explique Yves Louis.

« C’est en fait le cas de Raymond Speleers (nommé notamment par les Allemands comme expert dans l’affaire du massacre de Katyn(1) alors qu’il n’était nullement légiste) qui fut à la base de mon engagement et de mes recherches concernant cette époque. J’ai ainsi mis en évidence les relations suivies de Speleers avec Leonard Conti, un SS qui fut le Reichsgesundheitsführer, en quelque sorte le ministre de la Santé allemand ».

Yves Louis est devenu président du Groupe Mémoire, fondé par Arthur Haulot et Paul Halter. Il a succédé à Pieter-Paul Baeten, lui-même devenu président après la mort d’André Wynen(2). « Les derniers résistants et prisonniers politiques de notre association, les enfants de la deuxième génération ont la volonté de continuer leur combat », annonce l'association, qui rassemblait au départ des rescapés des camps de concentration et d'extermination nazis.

Pourquoi cet intérêt d’Yves Louis pour les horreurs nazies et les politiques antisémites ? Et Louis de répondre que ses parents étaient tous deux fortement opposés à l’occupation allemande et à la collaboration, alors que des personnalités de premier plan avaient choisi le camp allemand. C’est ainsi qu’un scientifique belge parmi les plus prestigieux, Corneille Heymans, prix Nobel de médecine en 1938, a collaboré au début de l’occupation, avant de changer son point de vue.

Le grand-père paternel d’Yves Louis en tant qu’officier supérieur de carrière à Gand, a passé cinq ans dans les prisons allemandes, d’autant plus qu’il était, en tant que francophone, encore plus surveillé. Il fut libéré par les Russes. Son père, lui, au contraire, était parmi les troupes de réserve qui ont fui en France

Quant à sa mère, elle a insulté en pleine rue, après la guerre, le professeur Elaut, l’ancien doyen de la faculté de médecine qui avait collaboré avec les Allemands. « Gand était la ville des extrêmes, avec ce qu’il y avait de meilleur dans la Résistance et le pire de la collaboration. »

Tout cela, « même si n’est guère comparable à ce qui s’est passé dans les camps de concentration », a contribué à son engagement, explique Yves Louis, qui ajoute que sa famille était assez atypique en Flandre.

Un climat malsain persistant

La Libération ne fut pas perçue comme telle par un certain nombre de gens en Flandre. « J’ai vu dans ma rue des défilés pour l’amnistie des collaborateurs, fort nombreux. J’ai senti l’énorme brutalité à ce niveau. »

Le Dr Louis, au contraire, commença à s’intéresser de près à l’histoire de la Shoah. « J’ai toujours eu beaucoup d’amis juifs et n’ai jamais supporté l’antisémitisme. Il n’y a jamais eu dans la famille la moindre parole antisémite, ma mère disait au contraire ‘Ik ben vóór de Joden’. »

Il n’a jamais accepté l’attitude antisioniste et propalestinienne en Flandre, comparant notamment la posture palestinienne de victime éternelle à celle des flamingants. « Ceux-ci, notamment les missionnaires, ont d’ailleurs excité les Hutus contre les Tutsis. Ils sont donc co-responsables du génocide. »

Louis dénonce également la persistance de l’antisémitisme en Flandre. On se souvient du dérapage de Vincent Van Quickenborne, ancien ministre de la Justice qui parlait récemment du « lobby juif » et attaquait ceux qui critiquaient les caricatures écoeurantes du carnaval d’Alost. Ce n’est sans doute pas un hasard si on se rappelle que Van Quickenborne, qui se réclame aujourd’hui de l’Open VLD, milita à l’origine au sein de la Volksunie (qui a donné naissance à la N-VA, d’une part et au Vlaams Belang, pour ses membres les plus radicaux, d’autre part) et, elle-même héritière du VNV de Staf Declercq activiste pronazi de la première heure. Le VNV ne fut d’ailleurs pas le seul parti flamingant ayant complètement versé dans la collaboration. On citera particulièrement De Vlag (Deutsch-Vlämische Arbeitsgemeinschaft) fondé par des étudiants des universités de Louvain et de Cologne.

On remarquera par ailleurs qu’il y a eu en Belgique, comme en France d’ailleurs, énormément de médecins qui ont versé dans la collaboration active.

L’essor du Groupe Mémoire

A l’autre extrémité de l’échiquier, Yves Louis préside aujourd’hui le Groupe Mémoire. Contrairement à ce qu’on pourrait penser ce groupe n’est pas uniquement commémoratif. « J’ai voulu reprendre l’esprit de la Résistance, qui était aussi contre un certain conformisme, mais surtout contre ce racisme culturel qui est en train de s’installer en Belgique mais aussi ailleurs. »
On s’y est notamment intéressé au problème du musée de Malines, de Herman Van Goethem et de son équipe, où on trouve des fils ou petit-fils de collaborateurs et pour qui il n’y a pas eu de résistance en Belgique, alors que les gens qui battaient contre les nazis étaient loin de constituer une simple poignée. Ils allaient des communistes aux royalistes.

Aujourd’hui entretenir cette mémoire, particulièrement celle de la Shoah, est un devoir absolu. Et le Dr Louis de citer Annette Wieviorka : « La mémoire, bien qu’elle se réfère au passé, se vit toujours au présent. » Le combat en la matière n’est en effet jamais achevé. « Nous voudrions en particulier nous ouvrir aux jeunes. » Ce qu’illustre à la perfection le scandale des pensions allemandes versées aux retraités au passé activement nazi (lire Regards du 8 octobre 2019).

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Yves Louis est né à Gand. Il est le continuateur d’une famille de médecins du côté maternel. Son arrière-grand-père, chirurgien au début du XXème siècle, fut actif durant la Première Guerre mondiale. Son grand-père, professeur d’ophtalmologie, sera écarté par les Allemands et remplacé par l’un des professeurs collaborationnistes rappelés par l’occupant. Devenu pédiatre après ses études de médecine, Il travaille notamment à l’AZ Glorieux, à Renaix.
Il est expert de l’Académie Belge de Pédiatrie et Secrétaire-Général de l’ABSYM (Association Belge des Syndicats Médicaux), sous la tutelle d’André Wynen. 

(1) Ce massacre est l'assassinat de masse, par la police politique de l’Union soviétique (le NKVD), au printemps 1940 dans la forêt de Katyń, de plusieurs milliers de Polonais, essentiellement des officiers d'active et de réserve (dont des étudiants, des médecins, des ingénieurs, des enseignants, etc.), et de divers autres membres des élites polonaises considérées comme hostiles à l’idéologie communiste (Wikipedia).
(2) Plus tard fondateur du principal syndicat de médecins, les Chambres syndicales, devenu par la suite l’ABSyM (Association belge des syndicats médicaux), André Wynen fut résistants actif durant l’occupation allemande, ce qui lui valut notamment la déportation à Buchenwald, en passant par Breendonk, après son arrestation par la Gestapo.
 


 
 

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