Une victoire pour la paix

Mardi 20 septembre 2005 par Denis Charbit

 

Avec l’évacuation des habitants juifs des 25 implantations de la bande de Gaza et de la Cisjordanie, la première phase du désengagement a bien eu lieu. Mais entre ce qui s’est passé et ce que l’on redoutait, force est d’admettre que l’écart est grand.

Comparé à la gravité des scénarios pressentis, ce fut, pour ainsi dire, un non-événement. Que n’avait-on prédit? Sharon plierait devant la marée orange; Israël plongerait dans la guerre civile; le traumatisme serait profond; il y aurait effusion de sang; des missiles s’abattraient, comme hier, sur Sderot et, à présent, sur Ashkelon; enfin, et comme toujours dans cette région instable, le calendrier ne serait pas respecté, et la fin de l’opération reportée sine die. Certes, les extrêmes souhaitaient le pire et y sont presque parvenus : à la veille et pendant le désengagement, huit victimes sont tombées lors de deux attentats perpétrés par deux terroristes juifs contre des Palestiniens d’Israël et de Cisjordanie. Puis le lendemain, ce fut le tour d’un militant du Djihad d’en faire autant : de justesse, le terroriste fut repéré par deux vigiles. Grièvement blessés, ils firent preuve d’un courage devant lequel on s’incline. Cependant, dans les deux cas, la provocation n’a pas fonctionné : l’Autorité palestinienne et les organisations islamistes ont fait preuve de retenue, tandis que le bain de sang évité à Beer-Sheva a permis aux autorités israéliennes de résister à la tentation de représailles inopportunes dans le contexte actuel. C’est dire comme la situation reste fragile. Que s’est-il donc passé? Visiblement commencée trop tôt, la lutte des partisans du Grand Israël semble s’être essoufflée, épuisée à l’heure fatidique. Les démonstrations de force depuis le printemps déjà, les grands rassemblements à Tel-Aviv, à Jérusalem, dans les grandes artères du pays, les appels à l’insoumission et à la dissidence prononcés par maintes autorités rabbiniques, le crescendo dans les formes et les moyens de la lutte engagée par des milliers de militants ne renâclant devant aucune épreuve, tout semblait devoir aboutir à une confrontation violente, à une situation de paroxysme. Il n’en fut rien. Première hypothèse qui fait la part belle à leur instinct profond : comme un deus ex machina terrassant la dangereuse tentation nihiliste et violente, leur indéniable amour d’Israël s’est manifesté à l’heure du dénouement in extremis. Il est vrai que l’adversaire venu les déloger (la police, l’armée), même s’il fut souvent insulté, calomnié, soumis à rude épreuve, reste un frère. La seconde interprétation est plus inattendue, du moins pour celui qui, la mort dans l’âme, notait avec effroi leur triomphalisme sans bornes et voyait ces partisans du Grand Israël voler, en trente ans d’activité, de victoire en victoire, d’injustice en injustice, de méfaits en méfaits, claironnant leur indifférence au malheur de qui avait le malheur de ne pas être juif : la montagne a accouché d’une souris, le tigre est de papier, le ciel est tombé sur leur tête, pas sur la nôtre. Après avoir fait la démonstration impeccable de leur redoutable efficacité politique, pliant les gouvernements successifs, de gauche comme de droite, à leur volonté, voilà qu’ils connaissent leur premier échec retentissant : le roi est nu, le roi est déchu. La conclusion sous-jacente à un tel jugement n’échappe à personne : Israël peut poursuivre sans crainte l’opération de désengagement et prévoir, d’ores et déjà, une seconde phase.

Un premier jalon

Comment apprécier à sa juste mesure cette nouvelle donne? Il ne s’agit pas de faire la fine bouche; encore moins de juger que tout n’est qu’une immense conspiration américano-sioniste visant à jeter Gaza aux Palestiniens comme un os à des chiens pour mieux coloniser la Cisjordanie. Evacuer Gaza, c’est trop peu, mais ce n’est jamais trop tard. Qui a fait mieux depuis le début de l’intifada? Toutes les poignées de mains, les déclarations communes, les cérémonies d’Akaba, les rencontres à Jérusalem, et même l’initiative de Genève pâlissent face à ce retrait pour aussi limité qu’il soit. Ce n’est d’ailleurs pas aux Israéliens qu’il faut oser soutenir le contraire -c’est trop facile- mais aux Palestiniens de Gaza. Le retrait israélien ne leur offrira pas de quoi travailler, manger, assurer une décente éducation, de quoi transformer les conditions objectives à partir desquelles le Hamas a construit sa légitimité. Mais au moins pourront-ils, sous peu, enfin jouir de cette liberté de circulation et de mouvement élémentaire. C’est poser là le premier jalon qui permettra d’imaginer, de concevoir un avenir là où ne régnait que la désolation. C’est pouvoir enfin réclamer de leurs élites d’abord, qu’elles prennent leurs responsabilités face à leur peuple, face à l’Histoire. Il y a aussi dans cette affaire le sort de notre démocratie, qui émerge de cette épreuve renforcée : la majorité de l’opinion, favorable au désengagement, s’est affranchie de cette minorité agissante qui prenait le pays en otage, sans pour autant avoir broyé les droits de ladite minorité à s’exprimer, à s’opposer, à protester sans relâche. Cependant, il n’y a pas là que la consécration d’une raison arithmétique, l’application d’une règle formelle qui détermine la préférence des volontés de la majorité au nom de cet avantage quantitatif. Aussi insuffisant soit-il, le désengagement est important et vital pour la santé même de la démocratie israélienne : une démocratie est en péril lorsqu’elle tolère qu’à ses portes, une population soit privée de ses droits politiques et de sa liberté tout court. Une telle contradiction défigure la valeur morale qu’on attribue à ce moins mauvais des régimes. En n’étant plus aujourd’hui à Gaza, et demain, souhaitons-le, en Cisjordanie, l’Etat d’Israël sera alors enfin une démocratie convalescente; il méritera aussi ce nom d’Etat juif. Non seulement en vertu de l’appartenance de la majorité des citoyens qui y vivent, mais aussi par les valeurs dont il pourra enfin se prévaloir à juste titre.

Poursuivre l’évacuation

Pour ce qui est des personnes évacuées, il convient de faire la distinction entre l’avant et l’après. Avant cette bataille du désengagement, il y avait lieu d’argumenter, de riposter, de dévoiler l’imposture, l’hypocrisie, le scandale moral, politique, financier, d’ironiser même sur ces «réfugiés» de luxe aux grasses indemnités. Après la bataille, après leur défaite, cela n’est plus guère de mise. Parce qu’ils se sont pliés, il convient de laisser parler le cœur plutôt que le ressentiment; de taire notre ambivalence; de garder en mémoire leur douleur personnelle et d’oublier leurs démonstrations souvent excessives et outrancières. On peut toujours avancer à raison qu’il y a bien plus malheureux que ces 8.000 personnes déplacées. En Palestine et en Israël. Et c’est vrai. Est-ce que cela justifie de leur refuser cette compassion que l’on réclame pour eux? S’il nous est demandé de ne pas nous réjouir de la chute d’un ennemi -binefol oyevekha, al tismakh- à plus forte raison, doit-on s’en abstenir pour un adversaire. Mais s’il est, humainement, impérieux de se préserver de toute euphorie indécente et déplacée, il est, politiquement, tout aussi impératif de rester lucide et ferme, et intransigeant. Les partisans du Grand Israël ont perdu une bataille, ils n’ont pas perdu la guerre. Ils peuvent encore «sauver» la Judée et la Samarie et nous perdre avec. Aussi est-il trop tôt encore pour décréter que ce funeste idéal du Grand Israël est de l’histoire ancienne. On en disait autant aux lendemains de la poignée de mains historique à Washington, sans oublier les vaines prétentions de Fukuyama trop prompt à repérer la fin de l’Histoire dans ce qui n’était qu’une de ses multiples péripéties. L’Histoire est tragique, et rebelle, et coriace, et nous a réservé bien des mauvais tours. Là où la droite décrètera que le sacrifice de Netzarim est le dernier, il faudra travailler dur pour qu’il ne soit que le premier. La bataille pour une paix juste est mieux engagée. Elle doit encore être gagnée.


 
 

Ajouter un commentaire

http://www.respectzone.org/fr/