Traumatismes

Survivants de la Shoah et traumatisme transgénérationnel

Samedi 10 juillet 2021 par Maurice Einhorn

Si d’aucuns parmi les survivants de la Shoah et notamment parmi ceux qui ont vécu l’enfer des camps ont pu surmonter cette terrible épreuve, tous ces rescapés ont évidemment porté ce fardeau durant leur vie entière.

Ce fut le cas même pour ceux ont fait preuve d’une résilience hors du commun, à l’image de Simone Veil, devenue une véritable icône dans le monde de la politique française mais qui confiait dans une interview accordée en 2010 à Laure Adler qu’elle « vivait beaucoup dans le passé ». Des dizaines de milliers de ces survivants ont eu, au contraire, leur vie entière gâchée jusqu’à la fin de leurs jours, marquée par une anxiété ou une dépression permanente, menant chez certains d’entre eux jusqu’au suicide, comme ce fut probablement le cas de Primo Lévi – mort suite à une chute dans un escalier, mais le plus souvent considéré comme un suicide -, auteurs des ouvrages les plus poignants relatant l’expérience des camps nazis.

Peu de survivants d’Auschwitz ou des autres camps d’extermination ont réellement réussi à surmonter le traumatisme de cette terrible épreuve, même si nombre d’entre eux ont semblé mener une vie à peu près normale. Ils ont continué, jour après jour, à être hantés par leur indicible expérience d’autant plus qu’ils se ont fréquemment murés dans le silence tandis que d’autres étaient priés « de parler d’autre chose » lorsqu’ils abordaient le sujet. Il faudra attendre le procès Eichmann, qui s’est tenu jusqu’au milieu de l’année 1962, pour que l’on assiste à une véritable libération de la parole et que l’on écoute vraiment ceux qui voulaient raconter Auschwitz.

Le traumatisme des déportés transmis à leurs enfants

Si l’extrême lourdeur du traumatisme subi par les survivants n’est minimisée que par peu de monde, sinon par les négationnistes, on n’a commencé que bien plus récemment à se pencher sur ses conséquences pour leurs enfants.

Dans un livre paru en 2013, Nathalie Zajde, maître de conférences en psychologie clinique à l'université Paris-VIII-Saint-Denis et auteur, en 2005, de Guérir de la Shoah, écrit notamment les lignes suivantes : « Je fais de terribles cauchemars et j'aimerais savoir si d'autres enfants de survivants en font comme les miens. Je me dis que c'est fou de n'avoir jamais vécu la guerre et de faire des rêves aussi précis ». Et de se demander pourquoi, dans les familles juives, les enfants des rescapés de l'extermination nazie font les mêmes rêves que leurs parents, alors que ceux-ci ont gardé le silence sur le traumatisme qu'ils ont vécu ? Si ce qu’elle appelle le ‘syndrome du survivant’ se manifeste par des cauchemars, un sentiment de terreur intense et d'abandon, une irritabilité particulière et incurable, des souvenirs récurrents, des peurs et des soucis injustifiés..., leurs enfants ne s’en sortent pas totalement indemnes. Elle fait pour sa part appel à des méthodes ethnopsychatriques pour les aider à surmonter leur problème.

Plus près de nous, un groupe de recherche de l'AMIF (Association des médecins israélites de France) sur les Enfants des Survivants de la Shoah mène, avec le CRIF (Conseil Représentatif des Institutions Juives de France) et plus particulièrement sa Commission du Souvenir, une nouvelle étude intitulée « Que nous apprennent les enfants de survivants sur la transmission transgénérationnelle du traumatisme ? » et portant sur l’impact du traumatisme de la Shoah chez les enfants de rescapés de celle-ci. L’étude est dirigée par le Dr Murie Vaislicl, endocrinologue-diabétologue et le Dr Patrick Bantman, Psychiatre Honoraire des Hôpitaux Thérapeute Familiale de Paris. Ce dernier publiait en 2014 déjà un livre intitulé « D’une génération, l’autre. L’intergénérationnel en psychopathologie aujourd’hui » et qui abordait « le poids de la transmission intergénérationnelle dans le psychisme et sa prise en compte dans le traitement des pathologies associées » , avec des contributions « traitant de l’importance de la langue comme héritage, de la transmission du traumatisme parental, du rôle de l’écriture pour surmonter le trauma, du silence pour faire face à la Shoah, des répercutions psychiques liées au génocide rwandais et de celles issues du conflit israélo-palestinien ».

 Interrogé dans ce contexte pour le bulletin de l’AMIF, Patrick Bantman rappelle que « nous sommes tous issus d’une famille dont l’histoire se transmet d'une génération à l’autre » et fait remarquer qu’il rencontre de plus en plus souvent, dans sa pratique clinique psychiatrique et psychothérapeutique à la fois individuelle et familiale, des situations où se pose la question de la transmission familiale transgénérationnelle du traumatisme de la Shoah, chez des enfants de survivants. « Nous sommes souvent surpris par ces traumatismes graves, que nous apprenons souvent au cours d’un entretien. Parler de transgénérationnel, c’est évoquer la destinée de ce qui d’une génération à l’autre se transmet, en termes de valeurs, de conflits conscient et inconscient, d’identifications. » Et d’ajouter que « ce que la première génération, celle des victimes d’un trauma massif donné n’a pas symbolisé (en rejetant, dissociant, clivant, déréalisant…), la génération suivante peut la répéter sous des formes variées de peur, de cauchemars, sans qu’il y ait d’autres accès au trauma initial que celui de ces échos énigmatiques… »

L’importance du concept de phénomène épigénétique

Les auteurs insistent tous deux sur l’importance des phénomènes épigénétiques permettant de transmettre l’effet de l’environnement sur l’expression génique aux descendants, via des mécanismes biochimiques.

Muriel Vaislic explique notamment que « les enfants dont le père avait un état de stress post-traumatique après la Shoah ont plus de risques de souffrir de dépression tandis que ceux avec une mère ayant un état de stress post-traumatique ont eux-mêmes un risque accru de stress post-traumatique ». On a, de plus, pu montrer une inadaptation de la réponse endocrinologique au stress à la fois chez les survivants de la Shoah et chez leurs enfants. Un questionnaire à remplir par des lecteurs concernés est précisément destiné à mesurer l’importance des conséquences du vécu traumatique de la Shoah chez les enfants de survivants.

« Certains parents n’ont jamais su ou pu nous prendre dans leurs bras et nous serrer contre eux avec l’amour et la chaleur qui nous auraient donné la sécurité intérieure et la confiance nécessaires à la joie de vivre. D’autres, et ce sont parfois les mêmes, avaient des tempéraments déstabilisants qui faisaient peur », écrit par ailleurs de son côté Daniele Laufer, journaliste et écrivaine, dans « Venir après – Nos parents étaient déportés », publié en mars de cette année.


 
 

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