Propos d'un libre penseur

Les ruses du progrès

Mardi 5 Février 2013 par Guy Haarscher
Publié dans Regards n°771

Marx affirmait que l’Histoire progressait par ses « mauvais côtés ». Hegel, avant lui, avait formulé le problème d’une façon plus dramatique : « Il faut percevoir la rose sur la croix du présent ». Entendez : quand tout semble négatif, nous devons nous montrer capables de voir et de promouvoir les éléments positifs que recèle la situation.

Certes, les communistes ont discrédité cette belle idée. Ils en sont venus, dans les pires moments du stalinisme, lors de la révolution culturelle chinoise ou sous le régime des Khmers rouges, à justifier des violations massives des droits de l’homme en y voyant, contre toute évidence, les signes du progrès vers l’émancipation ultime de l’Humanité. Le Parti a toujours raison, ceux qui lui opposent l’évidence de ses immenses manquements sont des réactionnaires.

Le malheur pour les bonnes idées, c’est que leur mauvais usage risque de détruire dans les esprits ce qu’elles recelaient de positif. Comme le dit la sagesse populaire, en matière intellectuelle, on jette trop souvent le bébé avec l’eau du bain.

Considérons deux exemples de situations négatives, voire désespérantes.

Les Français font tout un plat de la loi sur le « mariage pour tous ». L’Eglise catholique a mobilisé ses troupes pour la manifestation de janvier. Elle ne manque pas de culot. On pouvait espérer qu’après les terribles révélations relatives à la pédophilie et à la prédation sexuelle dans l’Eglise, cette dernière ferait profil bas en matière de morale sexuelle.

Mais a-t-on suffisamment remarqué que les propos homophobes avaient été soigneusement bannis de la manifestation ? Que les intégristes de Civitas Dei avaient été plus ou moins maintenus à l’écart du cortège principal ? Que l’égérie du mouvement, la sulfureuse Frigide Barjot, quinquagénaire diplômée de Sciences Po, ancienne reine de la nuit, prise d’un retour de catholicisme, s’est échinée à soutenir qu’on pouvait être « pour » les homosexuels et contre le mariage pour tous ?

Les manifestants ont mis l’enfant en avant, comme si l’adoption par des couples homosexuels signifiait la fin de notre civilisation. On a, ce faisant, outrageusement idéalisé la famille « normale ». Cette dernière se réduit souvent à n’être qu’une fabrique à névroses, un univers d’enfermement et de domination (la majorité des actes de pédophilie et de violence sexuelle ont lieu dans les familles). Il y a certes beaucoup de bonnes familles, composées d’individus éclairés. C’est la qualité de ces derniers qui compte, leur désir de donner aux enfants ce qu’il faut d’autonomie et de confiance en soi pour leur ouvrir un monde aux perspectives très incertaines. Mais la question des enfants est légitime, et d’intéressants débats ont lieu à ce propos.

Le philosophe Jon Elster a défendu l’idée d’une vertu de l’hypocrisie. L’hypocrisie est un vice, un manque de sincérité, un faux-semblant d’adhésion à telle ou telle thèse. Il y avait sans doute beaucoup d’homophobes ce dimanche-là, mais ils ont modéré le ton. Quelle vertu peut-on trouver à une telle duplicité ? Elle empêche que les mots brutalement haineux soient prononcés. Elle « polit » le langage et fait prévaloir le politiquement correct. On ne dit pas les choses parce qu’on ne veut pas avoir l’air de…

L’élément positif d’une telle attitude consiste en ceci : la brutalité homophobe est délégitimée dans le langage. C’est une petite victoire de la civilisation, une « ruse de la raison » : la lutte pour l’égalité a au moins eu pour résultat que ses adversaires se sentent obligés de rendre hommage à ce combat pour s’y opposer.

Un autre exemple, parmi bien d’autres, vient à l’esprit. Gérard Depardieu veut échapper à l’impôt; il est défendu par une Catherine Deneuve vieillissante, accueilli comme un nouveau Victor Hugo par le fiscaliste Thierry Afschrift (dans une tribune du Soir). Mais rien n’y fait : la presse fait son boulot et rappelle les liens d’affaires, déjà anciens, tissés par l’acteur avec des dictateurs de l’ex-Union soviétique. Il aime le grand démocrate Poutine, le boucher de Grozny et le grotesque tyran d’Ouzbékistan (en tout cas sa fille). Victor Hugo avait dû s’exiler à Guernesey parce qu’il s’opposait au despotisme de Napoléon III. Depardieu fuit une démocratie, qui lui a beaucoup donné, pour la Russie, via la Belgique. C’est tout le contraire de Victor Hugo : l’ami des dictateurs a remplacé l’ami de la liberté.

Où est le progrès -la « rose » hégélienne- dans cette régression ?Les complaisances à l’égard des tortionnaires sont un tout petit peu moins acceptées qu’auparavant. Allons, encore un effort, Monsieur Ayrault : le mot « minable » est trop gentil. Ici, le langage gagnerait à se durcir un peu.


 
 

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