La route vers la paix

Jeudi 26 juin 2003 par Denis Charbit

 

Bien qu’il ait constitué un gouvernement incluant les ultra-nationalistes, Ariel Sharon a cependant accepté de rencontrer à Aqaba son homologue palestinien, Abou Mazen, qui semble déterminé à faire plier les organisations terroristes palestiniennes. Cette rencontre inespérée, destinée à appliquer la feuille de route, a été ardemment souhaitée par l’administration américaine, décidée à peser de tout son poids pour pousser les parties à un accord. Un revirement qu’Ariel Sharon laissait pressentir depuis quelque temps déjà.

Sharon a osé appeler un chat un chat, et une occupation une occupation, sans euphémisme, sans périphrase. Il ne s’est pas contenté de dire que l’exercice de l’autorité israélienne sur trois millions et demi de Palestiniens n’était plus tolérable, il a employé le mot-clé de Kibousch (synonyme de «conquête» et d’«occupation») que même Rabin et Peres avaient banni de leur vocabulaire et évité de reprendre à leur compte. Cette déclaration inattendue qui entrera dans l’Histoire des mots du conflit ne fut pas, visiblement, le point d’orgue d’un discours soigneusement pesé et préparé, mais un cri du cœur, ou plutôt de la raison. On peut toujours, à gauche, rester sceptique, renifler le bluff, exiger que le discours se transforme en actes; voire préférer, à tout prendre, que Sharon décline le rituel du «Grand Israël» pourvu qu’il gèle enfin une, deux, dix, cent implantations avant de les démanteler toutes; on peut toujours, à droite, prétendre que ce n’était là qu’un malheureux lapsus, expliquer que ces mots ont dépassé sa pensée, qu’on les a sortis de leur contexte, et produire une seconde version remaniée, corrigée, édulcorée; quelque chose d’irréversible a été dit et entendu de toutes parts, pour le salut du bon entendeur. Même si cet aveu s’avère lettre morte, même s’il n’en résulte rien de tangible qui modifie la situation sur le terrain, ces mots serviront désormais de caution à quiconque voudra et pourra en tirer les conséquences politiques si Sharon se montre incapable de le faire. Ils sont un pavé dans la mare. C’est cruel, mais c’est ainsi : mille discours en ce sens de Yossi Sarid, de Yossi Beilin et d’Ury Avnery n’auront jamais eu le poids d’une seule déclaration laconique prononcée par Sharon qui cumule le rôle de leader charismatique de la droite nationaliste et celui de chef du gouvernement (ce qui, au demeurant, ne retire rien au mérite des premiers d’avoir été les pionniers dans cette perception sans fard de notre présence en Cisjordanie et à Gaza).

Sharon dans l’arène

Ainsi donc se confirme ce que l’on ressentait confusément au lendemain des dernières élections : politiquement, le Likoud triomphe; idéologiquement, c’est la gauche qui l’emporte. Au moins dans le discours. En ce sens, il convient de faire montre de prudence. Des actes doivent suivre, impérativement. Le vrai test, c’est le démantèlement des extensions de colonies pratiquées depuis l’avènement de Sharon avec sa haute mais tacite bénédiction. Si c’est la voie qu’il prend, alors, Sharon, au bout du compte, ne serait pas le de Gaulle israélien; mieux, c’est de Gaulle qui apparaîtrait comme une pale copie de Sharon. Après tout, le Général n’avait jamais été un partisan déclaré de l’Algérie française, et la décolonisation qu’il a assumée ne semble pas avoir été pour lui une véritable remise en cause de son credo fondamental, tandis que Sharon, lui, a été et demeure le maître d’œuvre des implantations qui, plus que tout autre mot, rime avec occupation. Il ne fait pas de doute que Sharon manifeste une habileté politique incroyable. Sûr de son coup, il a souhaité que la séance d’explications avec les députés du Likoud soit ouverte aux caméras. Il fallait le voir descendre dans l’arène, affronter cette fosse aux lions, accepter sans broncher de se faire lyncher par quelques députés criant à la trahison, sachant qu’il n’en apparaîtrait que plus sage, modéré, pragmatique, réaliste, exactement ce que demande l’opinion dont 62 % considèrent comme lui et malgré deux ans et demi d’intifada, qu’il faut en finir avec l’occupation. Si son propos n’est qu’un exercice de virtuosité rhétorique, si le poing ne s’est revêtu que d’un gant de velours, Sharon aura été fidèle à la ruse qui a été son signe distinctif. Mais, si, en revanche, il est résolu à la paix, s’il est effectivement et pour de bon convaincu que l’occupation est nuisible à l’image, à l’économie, au moral et à la morale d’Israël, et en tire jusqu’à la lie toutes les conséquences pour en libérer les Palestiniens et nous en délivrer, alors tous ceux qui depuis vingt-cinq ans ont crié et réclament encore Shalom Archav (La Paix maintenant) s’écrieront avec la même ardeur : Sharon Archav.

Audace et détermination

On le voit bien, c’est une partition américaine qui a été jouée à Akaba. Est-ce à dire que les deux protagonistes locaux n’étaient que des instrumentistes disciplinés? Certes, ils ne se sont pas risqués à émettre une fausse note sous le regard et la baguette de George W. Bush qui donnait le la. Mais au-delà des apparences, on sentait sur l’un et l’autre le poids, sinon le fardeau des responsabilités. George W. Bush occupe désormais la place et le rôle qu’il avait longtemps redoutés et refusés : ceux du médiateur actif qui plonge les mains dans le sang et la fange et tend aux deux parties le garrot rédempteur. Il se montre ici le digne successeur de Clinton. C’est dire que si les personnalités et les tempéraments peuvent varier, les impératifs demeurent. Le sommet qui s’est tenu à Akaba vient-il pour autant sonner la fin de la seconde intifada? Il est trop tôt pour le dire. Tout le monde le souhaite, personne ne l’affirme. Il ne faut guère s’étonner de ce scepticisme. Après cette plongée aux enfers, chacun reste vigilant et lucide, se gardant bien de passer pour idéaliste ou naïf. Les discours politiques n’ont plus l’effet magique d’une parole révélée : ils sont requis de passer l’épreuve de la réalité. Or, celle-ci est en partie déterminée par les forces hostiles au processus qui, comme en 1993, au moment des accords d’Oslo, sont sur le pied de guerre pour torpiller la paix. Ces forces-là conservent les mêmes objectifs, disposent des mêmes moyens, mais alors qu’on sous-estimait leur poids il y a dix ans, on aurait plutôt tendance à le surestimer aujourd’hui. Plus exactement, on sait d’expérience qu’il suffit d’une poignée pour embraser le terrain et perpétuer le pire. Car dans cette course-là entre les forces de construction et celles qui se vouent à la destruction, ce sont toujours les premières qui apparaissent les plus faibles. Comme l’écrivait Charles Peguy : Il suffit d’un coup pour tuer un homme, un coup de sabre, et ça y est. C’est dans le genre de la charrue de travailler vingt ans. C’est dans le genre du sabre de travailler une minute. Ils sont le parti du sabre, nous sommes le parti de la charrue. Seulement voila, si une minute est insuffisante à ce dernier pour l’emporter, il n’a pas, il n’a plus vingt ans devant lui pour accomplir sa tâche. Sans recommander la précipitation susceptible aussi d’être mauvaise conseillère, il n’en reste pas moins que la maîtrise du temps par les forces de paix est capitale. En ce sens, il faut se féliciter que moins de deux mois après le succès de l’opération américaine en Irak se soit tenu le sommet d’Akaba. Toutefois, les factions palestiniennes voudront et sauront tirer parti des premiers allégements concédés par Israël pour semer la terreur. La tentation sera grande pour le gouvernement israélien de considérer que les concessions sont, une fois de plus, prématurées et nuisibles. N’oublions pas, cependant, que les attentats ont également lieu lorsque les allégements sont supprimés. Il importe que l’objectif d’un Etat palestinien soit réalisé, coûte que coûte, au début, et non en fin de processus. C’est quand l’occupation aura cessé de facto que le conflit pourra se transformer en antagonisme frontalier entre deux Etats souverains, et cesser d’être l’enjeu capital aux extrêmes qu’il est encore aujourd’hui. Nous n’oublierons pas que l’Histoire est tragique. Mais gardons-nous de jubiler si l’on devait assister au triomphe réitéré de la violence rebelle à tous les plans de paix qui souhaitent rendre la vie des humains de cette région plus respirable.


 
 

Ajouter un commentaire

http://www.respectzone.org/fr/