Humeur

le retour de la bête au nom du Bien

Lundi 19 octobre 2020 par Joël Kotek, Directeur de publication de Regards et professeur à l'ULB
Publié dans Regards N°1068

L’antisémitisme de papa est de retour. L’accalmie de l’après Shoah n’aura-t-elle duré qu’un court printemps ? On doit le supputer au regard de la réactivation, ici et là, à droite comme à gauche, des pires préjugés antisémites, antisionisme radical compris.

Israël, dont la superficie est plus proche de la Belgique que de la Chine, est le seul parmi les 193 Etats que compte l’ONU qui serait de trop sur Terre. Oui, le seul ! Cette obsession mortifère (et non la critique légitime) d’Israël pose 
évidemment question… antisémite. Sa cause : bien moins un amour immodéré de la Palestine qu’une haine obsidionale de l’Etat des Juifs qui pousse des milliers de nos concitoyens, toutes classes sociales, appartenances ethniques et religieuses confondues, à se mobiliser sans compter pour cette seule et unique cause.

Jugez du peu : au moment où vous lirez cet article, l’Association Belgo-Palestinienne (ABP) aura organisé son 401e rassemblement hebdomadaire devant l’Ambassade d’Israël. Chapeau ! Cette mobilisation anti-israélienne n’a aucun équivalent dans le temps et dans l’espace. Il suffit de songer à toutes les autres causes : arménienne, kurde, tibétaine, chypriote, tchétchène ou encore sahraoui. Question : ne serait-il pas temps pour le président de l’ABP qui est aussi celui du Comité de soutien au peuple sahraoui, d’organiser un premier rassemblement hebdomadaire devant l’Ambassade du Maroc ? Evidemment non, comme le confirme la très pathétique page Facebook dédiée à la noble cause. Je cite : « le Comité Belge de soutien au peuple Sahraoui n’a aucun évènement à venir ».

Manifestement le Belge, qu’il soit flamand, wallon ou Bruxellois n’entend se mobiliser que contre le seul Etat d’Israël. Passe encore que les causes sahraouie, chypriote, arménienne, syrienne ou encore kurde ne suscitent aucun enthousiasme particulier mais comment comprendre que la cause des Ouïghours musulmans soit à ce point négligée. Les (très) rares manifestations en faveur des Ouïghours n’ont mobilisé à ce jour qu’une poignée de militants et ce, d’Anvers à Bruxelles. On se rappellera pourtant que, depuis plus de trois ans, le parti communiste chinois mène dans le Xinjiang une politique de stérilisations et d’enfermement massif des citoyens chinois issus des minorités musulmanes, Ouïghours mais aussi Kazakhs ou Kirghizes, au nom de la lutte antiterroriste.

Comment comprendre ce manque d’empathie à l’égard des musulmans chinois qui, faut-il le souligner, n’est pas le propre des seuls Belges. Il est général. C’est ainsi qu’en 2019, le Comité des Droits de l’Homme de l’ONU, qui compte pourtant de nombreux Etats musulmans en son sein, a pris soin de ne pas condamner la Chine, évidemment au contraire d’Israël. L’année dernière, en effet, sept résolutions ont épinglé Israël par rapport à une seule contre la Corée du Nord, l’Iran et la Syrie et aucune contre la Turquie et la Chine. Mieux encore, le 1er juillet dernier (2020), 46 Etats ont été jusqu’à signer, à Genève, lors de la 44e session dudit Conseil une lettre officielle de soutien à la politique chinoise visant les Ouïghours. Parmi ces pays … la Palestine aux côtés de la Syrie, de l’Arabie Saoudite et de l’Iran. Est-il admissible que l’Etat d’Israël récolte autant de résolutions négatives que l’ensemble des Etats fautifs de la planète ? Ce double standard est la caractéristique même de l’antisémitisme comme le souligne, non sans à propos, la définition de travail de l’IHRA. Je cite est antisémite le fait « d’exiger d’Israël un comportement qui n’est attendu ni requis d’aucun autre pays ».

S’agissant du retour des pires clichés antisémites, je pourrais encore citer l’un ou l’autre exemple de complotisme antisémite sous couvert de critique d’Israël. C’est ainsi qu’un think tank européen, basé à Bruxelles, l’Institut Européen des Relations Internationale-Academia diplomatica Europaea affiche sur son site dédié et sans la moindre vergogne, deux documents de travail aux relents nauséeux 
signés Giorgio Spagnol, Le premier attribue l’explosion du port de Beyrouth aux Israéliens, le second plus ancien, publié en juillet 2019*, pose les Rothschild en fauteurs de guerre (warmongers) et banksters, mot-valise popularisé dans les années Trente par un certain… Léon Degrelle. Reprenant les pires clichés antisémites, notre « expert » en relations internationales va jusqu’à reprendre une fausse citation de Nathan Rothschild, fréquemment citée à l’appui des théories du complot qui mettent les banques centrales du monde sous la coupe des Rothschild : « Je me moque de savoir quelle marionnette est placée sur le trône d’Angleterre pour diriger l’Empire sur lequel le soleil ne se couche jamais. L’homme qui contrôle la masse monétaire de la Grande-Bretagne contrôle l’Empire britannique, et je contrôle la masse monétaire britannique ». Pire encore, notre expert va jusqu’à reprendre cet autre « antisémythe » qui pose les Rothschild en soutiers du nazisme. Je le cite : « On dit aussi que les Rothschild, avec d’autres banquiers et industriels occidentaux, ont financé la montée d’Hitler comme un rempart contre les Soviétiques tout en étant imbriqués dans l’Église catholique, la mafia traditionnelle, la CIA et la Banque du Vatican ».

Quel salmigondis ! On croit rêver ! Imaginez du peu un Institut Européen des relations internationales qui propose comme document de travail un texte qui paraît tout droit sorti de Je suis partout, sinon de Mein Kampf. Les antisémites s’affichent chaque jour davantage plus que jamais décomplexés.

*http://www.ieri.be/en/publications/wp/2019/juillet/banksters-and-warmongers


 

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