Regards croisés : La mémoire en question

Mardi 2 mars 2010 par Nicolas Zomersztajn

 

Les rescapés sont depuis quelques décennies les gardiens de la mémoire de la Shoah. Leur disparition progressive entraînera-t-elle des conséquences sur la transmission de cette mémoire ? Nous avons recueilli l’avis de deux historiens spécialistes de la Shoah, Annette Wieviorka et Maxime Steinberg. La disparition progressive des survivants de la Shoah est-elle un obstacle à la transmission de la mémoire de cette tragédie ?

Annette Wieviorka :Je suis consciente que personne n’est prêt à accepter que les derniers survivants de la Shoah meurent sans laisser d’héritage mais la mort est le lot commun de notre condition humaine. Certains s’imaginent qu’après le décès du dernier survivant, il n’y aura plus de mémoire dans la mesure où il n’y aura plus personne qui portera en lui l’événement. Pour ma part, je ne pense pas que la disparition des survivants sonne le glas de la transmission de la mémoire de la Shoah. Elle se fait de manière multiple et tous les débats à son sujet ont déjà été posés en présence des survivants. Cela peut éventuellement poser des problèmes pour les médias qui ont besoin de personnes vivantes pour couvrir l’évocation d’un événement. Ils devront faire appel à d’autres personnes pour l’évoquer à la télévision. Mais cela ne constitue pas nécessairement un obstacle. Ainsi, on n’a jamais autant parlé de la Première Guerre mondiale qu’aujourd’hui et on n’a jamais autant publié de témoignages de combattants de 14-18. Or, tous les anciens combattants de cette guerre ont disparu. Ce qui prouve que la présence dans l’espace public et médiatique n’est pas nécessairement liée à la présence physique des personnes ayant fait l’expérience personnelle de l’événement.

Maxime Steinberg : Annette Wieviorka a raison. La disparition des derniers survivants ne menace pas la mémoire de la Shoah. Ils n’ont d’ailleurs pas pu empêcher la banalisation de la Shoah et les amalgames. Les morts du génocide des Juifs donnent leur consistance aux autres morts des camps de concentration. Dans ce processus d’amalgame en cours depuis une dizaine d’années et où entrent toutes les victimes du Darfour et de la guerre en Bosnie, la Shoah se perd.

Vous considérez même que l’intervention des témoins n’est pas sans poser certains problèmes…

M. Steinberg : Lorsque les enseignants se font accompagner de témoins pour la visite d’Auschwitz, ils considèrent à tort que cela les dispense de faire de l’Histoire. Ils s’en remettent aux témoins en prenant l’histoire par le bout le plus inconfortable de la connaissance historique : la souffrance. Or, celle-ci n’apparaît pas comme un critère historique. Les rescapés ne peuvent pas faire l’histoire de la Shoah. Ayant vécu dans des conditions inhumaines, ils peuvent témoigner d’une expérience de l’extrême. Ils sont porteurs d’une vérité humaine mais pas d’une vérité historique sur le génocide en tant que tel.

Pourquoi êtes-vous perplexe à l’égard d’une mémoire consensuelle de la Shoah ?

A. Wieviorka : Je ne suis pas sûre que toutes ces grandes messes internationales et ces discours consensuels prononcés lors des commémorations soient une bonne chose. Lorsque tout le monde dit « Plus jamais ça » et répète sur tous les tons « les droits de l’homme », Poutine y compris, j’y vois une certaine manière d’enterrer la mémoire de la Shoah. Tant qu’il y a une bataille pour la mémoire et qu’il y a des gens pour s’élever contre certains usages de la mémoire, cette dernière maintient vivante l’histoire de la Shoah. Une mémoire consensuelle, un rituel unique fixé à jamais signeraient sans doute la mort des questionnements sur la Shoah.

M. Steinberg : Je partage ce scepticisme à l’égard d’une certaine forme de consensus. En revanche, je suis beaucoup plus pessimiste. Le discours de l’amalgame est en train de triompher. Le président israélien du Comité international d’Auschwitz s’associe aux différentes commémorations où tout est dans tout. Il cède à l’amalgame des morts pour des raisons qui peuvent se justifier sur le plan politique mais pas sur le plan historique. Ce n’est pas sans effet sur la mémoire de la Shoah. Comme si nos gardiens de la mémoire se sentaient menacés, ils cèdent à la banalisation en cherchant le discours le plus consensuel pour évoquer encore la Shoah. Tout le monde est convié pour autant que les Juifs et leur génocide conservent encore une petite place. Cette évolution est inquiétante. Les discours paraissent sympathiques mais ils jouent malheureusement sur l’interchangeabilité entre le génocide des Juifs et les camps de concentration. Cette mémoire où l’extermination des Juifs est assimilée à la détention en camp de concentration est inacceptable. Qu’est-ce donc que cette présentation falsifiée de l’histoire de la Shoah ? Une simple tentative d’obtenir un rassemblement unanime à Auschwitz. Il est temps de commencer à ramer à contre-courant et d’apprendre à être dépositaire de son histoire sans la déléguer aux témoins. Comme si en l’absence des discours des témoins, on n’avait rien à dire. Or, il y a énormément de choses à dire sur l’histoire de la Shoah. Les historiens doivent se mouiller et poursuivre leurs recherches. Si on ne le fait, on obtient des falsifications horribles comme celle de Misha Defonseca (Survivre avec les Loups). Cette femme s’est présentée comme une rescapée de la Shoah. Quelle mémoire malade où cette escroquerie est possible ! Ce problème était déjà posé avant que les témoins ne commencent à disparaître.

Quel regard portez-vous sur les voyages d’adolescents juifs et israéliens à Auschwitz organisés par les autorités israéliennes ?

A. Wieviorka : Cette façon triomphante de se rendre à Auschwitz ne correspond pas au sentiment que j’ai par rapport à ce lieu. Il ne faut jamais penser que nous sommes meilleurs que ne l’étaient les générations précédentes, et tout particulièrement celle qui a subi directement la Shoah. Les drapeaux israéliens que les jeunes brandissent et le sentiment que certains peuvent avoir que leurs arrières grands-parents étaient des imbéciles ou des lâches me dérangent. La visite d’Auschwitz est-elle un outil pour faire connaître, faire comprendre et prévenir les crimes liés au racisme et à l’antisémitisme ? Il est difficile de répondre à cette question même si je suis sceptique quant aux conséquences positives des visites de ces lycéens. Personne n’a encore mené d’enquête sérieuse sur l’impact de ces voyages sur les jeunes. Qui se préoccupe, au-delà des mots creux et consolants, de savoir ce qu’ils ont compris d’Auschwitz et s’ils ont transformé leur vision en actes ? Tout ce qu’on peut donc en dire aujourd’hui relève d’impressions. Depuis que ces voyages sont organisés, je n’observe pas auprès de la jeunesse israélienne d’élan particulier de tolérance et d’ouverture d’esprit qui se traduirait par une diminution éclatante du racisme en Israël. Tout comme j’ignore si les lycéens non juifs sont immunisés à jamais contre le racisme ou l’antisémitisme après leur visite.

M. Steinberg : On doit s’interroger sur la validité de ces visites si elles ne sont pas précédées d’une préparation, d’une mise en perspective historique. Le survol d’Auschwitz par la force aérienne israélienne et les drapeaux israéliens brandis par les jeunes ne me paraissent pas une bonne chose. Quel message veut-on délivrer ? Qu’ils auraient bombardé le camp et le centre d’exterminations s’ils en avaient eu l’occasion? Cela signifie que la mémoire est articulée par la politique et non par l’histoire. Malheureusement, l’opinion publique n’en a pas toujours conscience et prend la mémoire pour l’histoire.

Dans quelle modalité faut-il envisager la Shoah ?

A. Wieviorka : Celle de l’Histoire. C’est ce que j’ai tenté de faire avec Auschwitz expliqué à ma fille (Seuil), en donnant une leçon d’Histoire. On peut partir d’une empathie à l’égard des victimes pour autant qu’elle fournisse une analyse, qui à son tour rend plus intelligent et plus lucide. C’est à cela que doit servir l’Histoire. La compréhension du passé doit nous permettre de mieux envisager les événements présents. La mémoire ne remplit pas ce rôle. Ses usages d’ordre politique ou identitaire sont différents de ceux de l’Histoire.

M. Steinberg : C’est vrai, il faut tout simplement faire de l’Histoire en sortant d’une pédagogie de l’émotion et de la généralisation. Malheureusement, les historiens ne font pas toujours leur travail car ils abordent ces questions en généralistes. Or, ce sont justement des questions qui échappent aux généralisations. C’est le détail qui fait la vérité historique. Annette Wieviorka est agrégée d’histoire et directrice de recherche au CNRS, elle a été membre de la Mission d’étude sur la spoliation des Juifs de France, dite Mission Mattéoli, et elle a rédigé le scénario de l’exposition du pavillon français d’Auschwitz en 2005. Elle a notamment publié Déportation et génocide. Entre la mémoire et l’oubli (Hachette, coll. Pluriel, 2003) et Auschwitz, 60 ans après, (Robert Laffont, 2005). Elle vient de terminer une biographie croisée du couple Thorez, Maurice et Jeannette (Fayard, 2010). Maxime Steinberg est docteur en histoire, professeur associé à l’Institut d’études du judaïsme de l’ULB, conseiller scientifique du Musée juif de la Déportation et de la Résistance de Malines. Il a participé à la conception et la réalisation du nouveau pavillon belge d’Auschwitz. Il est l’auteur de L’Etoile et le fusil (Vie ouvrière, 1983-1987, 4 vol.), Les Yeux du témoin ou le regard du Borgne (Cerf, 1990), La Persécution des Juifs en Belgique (Complexe, 1940-1945), coauteur de Auschwitz-Mechelen 1942-1945 (VUBPress, 2009).


 
 

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