Regards croisés : Le libre examen malmené

Mardi 8 juin 2010 par Nicolas Zomersztajn

Peut-on projeter sur le campus de l’Université libre de Bruxelles (ULB) un film à la gloire de Dieudonné ? André Nayer et Claude Javeau s’y opposent catégoriquement. Pour ces deux professeurs de l’ULB, le libre examen ne peut être invoqué à tort et à travers.

 

La programmation par le Cercle du libre examen (Librex) d’un film réalisé par un journaliste sympathisant de Dieudonné, en sa présence, a-t-elle sa place sur le campus de l’ULB ?

André Nayer : S’il s’agit de faire l’apologie de Dieudonné, je ne vois pas l’intérêt d’organiser cette conférence. Je ne vois pas pourquoi on prêterait un campus universitaire à une non-pensée de ce type. Un débat contradictoire sur Dieudonné peut être intéressant mais encore faudrait-il voir dans quelles conditions il est organisé. Par qui et pourquoi on débat sur cette question. Les manières d’aborder un phénomène doivent être dignes d’intérêt. Quand on parle de Dieudonné, je pense évidemment à cette pantalonnade atroce aux côtés du négationniste Faurisson. Cela n’a pas sa place sur le campus d’une université et il ne faut pas perdre son temps à ce propos.

Claude Javeau : Quand des sympathisants de Dieudonné, ouvertement négationniste, sont appelés par le Cercle du libre examen à faire son apologie, j’estime qu’il y a un problème. Interdire cet événement ne relève pas de la censure. C’est le respect de la décence, ce qu’Orwell appelait « common decency ». On ne peut pas tout dire en démocratie. L’antisémitisme de Dieudonné n’est pas une opinion. C’est une prise de position insupportable.

Comment expliquez-vous cette dérive ?

A. Nayer : On assiste à un processus d’abandon de certaines valeurs. Parce qu’elles sont les fondements d’une tradition de liberté, ces valeurs apparaissent de plus en plus rigides aux yeux de certains. Elles ne permettent pas tout et sûrement pas n’importe quoi et n’importe comment. Cet abandon touche le Cercle du libre examen mais aussi d’autres milieux militants qui peuvent se revendiquer d’une optique progressiste. L’impertinence et l’insolence ne me
dérangent pas du tout mais elles nécessitent toutefois des repères. La valeur même de ce qu’est la représentation de l’Humanité par Dieudonné ou ses défenseurs n’est plus posée.

Cl. Javeau : Cette dérive est le produit d’un rapport de force. Si la majorité des étudiants laisse un boulevard à une minorité agissante bénéficiant du soutien d’idiots utiles pour s’emparer du Cercle du libre examen, il ne faut pas s’étonner que des personnages aussi peu recommandables que Tariq Ramadan donnent des conférences à l’ULB. La salle est composée essentiellement de supporters inconditionnels. Vous y verrez peu d’étudiants. C’est ce qui leur permet d’insulter Caroline Fourest comme ils l’ont fait en 2007 et de placer le recteur dans une position difficile. Ce n’est pas la liberté d’expression absolue qui les anime. Ils veulent proclamer ce qu’ils ont envie de dire. C’est tout.

Pourtant, le libre examen est à chaque fois invoqué…

Cl. Javeau : Robert Leclercq, secrétaire général de l’ULB au début des années 60 et héros de la Résistance, m’a enseigné une chose fondamentale : le libre examen, c’est l’éloge du parti pris. Les partis pris qui ne respectent pas la réciprocité des perspectives ni le dialogue fondé sur le rapport dire/écouter sortent du champ d’application du libre examen. On entre alors dans le domaine de la propagande. La liberté d’expression, c’est évidemment la liberté de parler mais c’est aussi la liberté d’écouter. Lorsque quelqu’un parle, on l’écoute. Ensuite, on lui répond. Si on brouille cela, alors il n’y a plus de débat. Quand on empêche dans une salle de l’ULB Caroline Fourest ou Philippe Val de parler, la liberté d’expression ne peut plus être invoquée par ceux qui l’empêchent de parler.

A. Nayer : Une des premières questions à reposer est de savoir en quoi consiste le libre examen et ce qu’il a représenté dans l’histoire de l’ULB. Est-il encore pratiqué et vécu d’une manière qui serait en lien avec un passé riche d’ouverture sur une autre façon de voir le monde ? Est-il conçu comme un apport critique constructif ? C’est-à-dire comme une démarche. Avec ces incidents, j’ai le sentiment que la question de la démarche n’est plus du tout posée non plus. Le libre examen est une démarche et non pas un slogan qu’on scande. C’est aussi une manière de se comporter dans les relations humaines, de telle sorte qu’on puisse exiger la réciprocité. Malheureusement, les empoignades l’ont emporté sur cette réciprocité.

Ne faut-il pas voir dans l’organisation de conférences en présence d’invités sulfureux une forme de provocation ?

Cl. Javeau : Oui. Il y a un aspect ludique qui consiste à contester tout ce qui relève de la culture classique et de l’héritage européen pour s’installer dans la valorisation de tout ce qui suscite le scandale et embête les vieux bourgeois. Le Cercle du libre examen ne défend pas le libre examen. Il défend une position pour laquelle il invoque le libre examen. Ce n’est pas la même chose et cela n’empêche pas de confisquer ce principe. Quand ce cercle est dominé par un groupe d’étudiants animés par la défense des damnés de la terre et que parmi ceux-ci il y a les Palestiniens opprimés par les Israéliens, ils font flèche de tout bois. Ils vont alors faire de la provocation culturelle et frapper un bon coup dans la bonne conscience des mous d’en face en affirmant qu’Israël est une aberration. Cet antisionisme peut entraîner des dérapages antisémites qu’il faut bien assumer quand on invite les amis de Dieudonné ou d’autres individus tout aussi infréquentables.

Les autorités universitaires sont-elles mal à l’aise à l’égard de mesures d’interdiction ?

A. Nayer : Dans certains cas, oui. Il y a dans la démarche du libre examen le risque de se réfugier derrière l’idée qu’il ne faut rien interdire. Comme s’il fallait nécessairement laisser tout dire. C’est une confusion grave. Face à ce qui s’est passé avec Philippe Val ou Caroline Fourest, nous aurions dû intervenir en tant qu’autorité pour signaler en quoi ce déferlement de haine était inacceptable. Nous avons peut-être perdu l’habitude de nous battre pour des choses qui nous paraissent essentielles et dont on ne se rend pas suffisamment compte qu’elles sont en train de fondre. Comment
allons-nous réagir pour ce qui va venir ? Cette question est essentielle car le combat ne fait que commencer. On voit se dessiner une pensée unique, aux antipodes de la pensée unique de droite, se situant dans un autre espace que je ne sais toujours pas qualifier tellement il est nébuleux et imprécis quant aux grandes références historiques et aux luttes actuelles.

André Nayer est docteur en droit et professeur à l’ULB. Il a occupé la fonction de vice-recteur et il dirige le Centre de recherche en droit social. Il enseigne, entre autres, le droit du travail et le droit social international. Expert auprès d’organisations européennes et internationales, il est régulièrement appelé pour se prononcer sur les aspects juridiques des créations littéraires, artistiques et audiovisuelles ainsi que sur le statut de l’étranger.

Claude Javeau est diplômé de l’Ecole de commerce Solvay et docteur en Sciences sociales. Professeur émérite de l’ULB, il a dirigé le Centre de sociologie générale de l’Institut de sociologie de l’ULB. Sociologue et écrivain, il préside le Centre culturel arabe à Bruxelles.

Le librex suscite la polémique

Le 27 avril 2010, le Cercle du libre examen a programmé la projection d’un documentaire sur Dieudonné suivi d’une discussion avec son auteur. En apparence, rien d’extraordinaire d’autant plus que la mise en garde de l’historien français Pierre Vidal-Naquet est évidemment d’application : « On ne discute pas avec Dieudonné mais on discute de lui ». A défaut, on risque d’introduire ses délires antisémites dans le débat public et de le légitimer. « Nous n’avions jamais invité Dieudonné et il ne s’agissait pas de lui offrir une tribune », précise Louis Bersini, président fraîchement élu du librex. « L’invitation était faite à Olivier Mukuna, un journaliste indépendant, auteur d’un documentaire sur Dieudonné qui pose la question suivante : “Est-il permis de débattre avec Dieudonné ?”. Nous avions souhaité qu’un débat contradictoire se tienne après la projection mais faute de trouver des intervenants, il nous a semblé judicieux de transformer les modalités de l’événement en une projection unique suivie d’un débat en présence du réalisateur ». Si la démarche peut paraître acceptable, on peut émettre des réserves sur le choix du « journaliste indépendant ». Depuis que Dieudonné s’est transformé en propagandiste antisémite, Olivier Mukuna a consacré beaucoup d’articles, de livres et de reportages visant à le défendre et à le présenter comme la victime d’un acharnement médiatique injuste. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle de nombreuses voix se sont élevées pour dénoncer cette activité qu’elles jugeaient contraire aux valeurs du Librex. Une situation qui surprend curieusement le président de ce cercle prestigieux : « Je pense qu’il est conforme au libre examen de pouvoir reconsidérer les propos de chaque personne et d’en débattre. Pourquoi ne pas s’interroger sur la pertinence de débattre avec Dieudonné même si on en conclut qu’on ne peut pas le faire ». Bien que le Cercle du libre examen ait été contraint par les autorités de l’ULB d’annuler cet événement, Louis Bersini est décidé à projeter ce documentaire en septembre et de la faire suivre d’un débat contradictoire. Errare humanum est, perseverare diabolicum.

 


 
 

Ajouter un commentaire

http://www.respectzone.org/fr/