Regards croisés : La liberté d'expression, vitale

Mardi 6 avril 2010 par Géraldine Kamps

 

Michel Kichka vit à Tel-Aviv. Khalil Abu Arafeh habite Jérusalem-Est. Le premier est israélien, le second palestinien. Tous deux sont caricaturistes et ont participé à l’initiative de Plantu Cartooning for Peace en 2006. Quand le dessin se transforme en instrument de paix. On attribue un pouvoir aux médias, le dessin a-t-il un pouvoir particulier ?

Michel Kichka : Depuis la naissance de la presse, le dessin est un espace de liberté, d’irrévérence et de provocation. Il dénonce, dérange, fait rire et énerve. Il ne laisse jamais indifférent. Son droit à la dérision et à l’exagération est sa nature même. Son impact visuel le rend instantanément accessible à tous. Il se livre. Il s’offre au regard et à la critique. Il dit souvent une vérité. En tout cas, il met la réalité à nu. C’est pour cela qu’on le recherche. Il vit sur papier, mais surtout sur internet où il voyage d’un bout à l’autre du monde. Pour le meilleur et pour le pire. Car il peut être mal compris hors de son contexte, détourné ou manipulé. Un dessin, une fois publié, nous échappe et tombe en quelque sorte dans le domaine public, chacun « se l’approprie », le voit et le comprend à travers ses propres références culturelles. C’est pour cela qu’on dit que l’on peut blaguer de tout mais pas avec tout le monde.

Khalil Abu Arafeh : Je pense que le dessin a un réel pouvoir effectivement, parce qu’il transmet le message de façon satirique, ce qui le rend souvent plus attractif que ne le serait n’importe quel autre média.

Comment l’initiative Cartooning for Peace lancée par Plantu en 2006 sous l’égide de l’ONU, a-t-elle été accueillie par vos concitoyens ?

M. Kichka : En juin 2008, Plantu et moi avons organisé une quadruple rencontre de trois jours entre les villes de Jérusalem, Ramallah, Bethléem et Holon (près de Tel-Aviv), avec le soutien du Consulat français de Jérusalem, le Musée du Cartoon de Holon et le Centre Peres pour la Paix. Les médias étrangers ont montré un vif intérêt, plus que les médias israéliens. La secrétaire d’Etat française Rama Yade a prononcé un émouvant discours d’ouverture. L’impact a surtout été puissant pour les participants. Ali Dilem était venu en Israël pour la première fois de sa vie et avec son passeport algérien, et Bahgory, Egyptien copte, était aussi parmi nous. Nos collègues palestiniens Baha Boukhari et Khalil Abu Arafeh nous accompagnaient. Les Israéliens ont été les hôtes de l’Alliance française de Bethléem où le public nous a fait une ovation. Beaucoup d’appréhension et de préjugés se sont estompés de toutes parts. C’est la vocation même de Cartooning for Peace. Jusqu’à ce jour, beaucoup en reparlent avec une vive émotion. Objectivement, c’était une goutte d’eau, mais qui a fait beaucoup de remous. K. Abu Arafeh : A Jérusalem-Est comme à Bethléem, les Palestiniens ont accueilli chaleureusement les deux expositions Cartooning for Peace. De nombreux caricaturistes célèbres y participaient, venus des Etats-Unis, d’Europe, du Japon, d’Algérie, d’Egypte et d’Israël. Ces activités sont fréquentes en Palestine, on voit venir chaque jour du monde entier des activistes pacifistes, qui prennent part aux manifestations de paix contre le mur ou les implantations. J’ai rencontré mon ami Michel Kichka à cette exposition. Notre situation à tous les deux est très différente. Je pense que la liberté d’expression est beaucoup plus forte en Israël. Ce n’est pas si facile en Palestine, et faire rire avec les leaders, en particulier du Hamas, peut même être dangereux. On peut dessiner les représentants du Fatah, mais qu’il s’agisse du Fatah comme du Hamas, il arrive régulièrement que notre dessin soit supprimé par l’éditeur du journal. La distribution d’Al Quds pour lequel je travaille a été interrompue à Gaza, notamment parce que des caricatures anti-Hamas y avaient été publiées.

Quand avez-vous pour la dernière fois souffert de la censure ?

M. Kichka : Paradoxalement, c’est arrivé l’an dernier aux Etats-Unis. J’avais envoyé une caricature de Hugo Chavez au site CWS/New York Times avec lequel je collabore depuis des années. Chavez venait de faire voter une loi le rendant éligible à vie. Je l’ai dessiné avec un large sourire d’autosatisfaction, brandissant le bras, mais au lieu du signe de victoire « V », il lançait à son peuple un doigt d’honneur. CWS l’a modifiée sans me demander mon avis pour le mettre en ligne, le doigt a été effacé avec Photoshop. Le « politically correct » est un ennemi sournois de la liberté d’expression. Il faut le combattre.

K. Abu Arafeh : Après la victoire du Hamas à Gaza, j’ai publié quelques caricatures des leaders et la réaction de leurs partisans a été très virulente. J’ai alors cessé de représenter des leaders spécifiques et je me suis mis à dessiner des hommes à barbes, parfois masqués, pour les symboliser. Mais même pour cela, je continue de recevoir des réactions très agressives.

Peut-on, selon vous, « tout » dessiner ou vous est-il déjà arrivé de vous autocensurer ?

M. Kichka : Il faut essayer de tout dessiner, tout en ayant ses codes moraux, son « bon sens ». Les limites de ce qu’il est permis de dessiner ne sont écrites nulle part. Il faut les chercher. C’est entre le dessinateur et sa conscience. Le terme d’autocensure me paraît trop fort et inapproprié. Du moins pour les dessinateurs vivant dans des démocraties. Il y a des esquisses qui une fois dessinées nous paraissent trop osées, trop dures, trop violentes, trop vulgaires. Et on décide de ne pas les achever. Mais il faut les esquisser. Ca libère, ça permet de se poser des questions et de vérifier ses propres limites.

K. Abu Arafeh : On ne peut pas « tout » dessiner, non, il y a de nombreux tabous, en particulier dans notre pays. Il y a Israël et ses tabous, la culture musulmane et ses tabous, et tous les groupes militaires autour qui se montrent incapables d’accepter la moindre critique explicite. La religion fait également partie des sujets tabous.

L’humour et la caricature sont-ils indissociables ?

M. Kichka : Oui, mais il arrive qu’on n’ait pas du tout envie de rire ni de faire rire. La violence, le sadisme, la cruauté, la haine, la mort ne me font personnellement pas rire. En revanche, quand on est capable de rire de quelque chose de très dur, ou de rire de soi, on atteint des sommets d’une qualité supérieure.

K. Abu Arafeh : Oui, je pense que la caricature dépourvue d’humour n’est rien de plus qu’une illustration. Il y a bien sûr des choses avec lesquelles on ne peut pas faire rire et dont on ne peut pas rire, comme le décès d’un leader politique ou la souffrance de quelqu’un.

La liberté d’expression peut-elle avoir raison des extrémismes ?

K. Abu Arafeh : La liberté d’expression doit gagner contre les extrémismes.

M. Kichka : En général cela les braque encore plus. Et c’est très bien comme ça ! J’estime toutefois que la liberté d’expression s’arrête quand la caricature devient de la propagande pure ou une incitation à la violence.

Michel Kichka est né en Belgique en 1954. Il s’installe en Israël en 1974 et enseigne aujourd’hui la BD à l’Académie Bezalel de Jérusalem dont il est diplômé. Caricaturiste politique, il publie dans Yediot Aharonot, Courrier International, L’Arche et sur le site du New York Times. Il est présent sur la 1ère et la 2e chaîne de TV israélienne et dans l’émission « Kiosque » de TV5MONDE. En 2007, il devient président de l’Association des cartoonistes israéliens. Engagé dans le mouvement pacifiste israélien, il vient de publier Dessins désarmants, préfacé par Plantu (éditions TV5 Monde-Berg International). Blog : http://kichka.com/blog

Khalil Abu Arafeh est né à Jérusalem en 1957. Après l’obtention d’un diplôme en architecture (Kiev), il mène une double carrière d’architecte et de caricaturiste politique. Réalisateur d’une émission télévisée pour enfants, il est nommé en 1994 caricaturiste éditorialiste du principal quotidien de Jérusalem-Est Al Quds. Ses coups de crayon contre le Hamas et le Fatah lui valent d’être régulièrement menacé de mort. Partisan de la résistance pacifique, son activisme politique lui fera passer 14 mois de prison en Israël entre 1986 et 1992. Site : www.abuarafeh.net


 
 

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