Regards croisés : Les Juifs face à la diversité

Mardi 7 septembre 2010 par Nicolas Zomersztajn

Les sociétés occidentales sont marquées de nos jours par la diversité culturelle et religieuse alors que par le passé, les Juifs formaient la seule minorité ethnoreligieuse en France et en Belgique. Comment les Juifs de ces pays envisagent-ils cette nouvelle configuration ? Nous avons recueilli l’avis de deux spécialistes de l’intégration, Michel Wieviorka et Jean-Philippe Schreiber.
 
Par leur expérience, les Juifs constituent-ils un modèle d’intégration pour les autres communautés issues de l’immigration ?
Michel Wieviorka : En France, les autres communautés ne sont pas structurées comme les communautés juives. Les communautés arméniennes sont celles qui se rapprochent le plus du modèle communautaire juif. Elles sont denses et visibles dans certaines villes de France. Le monde noir est en revanche très différent, en dépit du Conseil représentatif des associations noires (CRAN), dont l’appellation, bien plus que le mode de fonctionnement, évoque celle du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF). Quant aux musulmans, ils formulent des revendications concernant le culte, mais peinent à s’organiser au niveau national, malgré les efforts du gouvernement pour les y encourager.
On est entré depuis plusieurs années dans un paysage marqué par la diversité religieuse et culturelle et l’on peut considérer à juste titre que les Juifs de France ont joué un rôle moteur dans l’invention de ce que j’appelle le modèle néo-républicain. Le vieux modèle républicain d’intégration ne tolérait pas qu’on puisse se présenter collectivement comme minoritaire dans l’espace public. A partir de la fin des années 1960, les Juifs de France ont commencé à revendiquer publiquement leur identité. Progressivement, ils se sont « ethnicisés » et sont devenus nettement plus visibles dans l’espace public. Sans le nommer ainsi, les Juifs de France ont donc forgé ce néo-républicanisme en cherchant à en finir avec l’idée d’un choix incontournable entre deux absolus, les valeurs universelles et les identités particulières, pour promouvoir le projet de les concilier. Peut-être plus exceptionnels qu’exemplaires au début, ils ont posé les premiers la question du rapport compliqué entre l’affirmation d’un particularisme identitaire et les valeurs universelles. Le dîner annuel du CRIF en présence de nombreux responsables politiques constitue le sommet de ce néo-républicanisme. A la fois moment d’apothéose républicaine et d’affirmation communautaire.
Jean-Philippe Schreiber : J’ai le sentiment qu’il fut une époque, qui me semble révolue, où il y a pu avoir dans le chef des communautés juives de Belgique une prétention, certes modeste, à montrer à quel point le parcours d’intégration des Juifs était relativement exemplaire. Il y avait certainement matière à inspiration pour d’autres populations immigrées arrivées ultérieurement en Belgique. Ce modèle d’intégration n’est plus mis en avant ces dernières années. Il y a une sorte de dépassement de la part des communautés juives. Les revendications particularistes portées par les minorités ethnoculturelles prennent tellement d’ampleur que les communautés juives ne s’y retrouvent peut-être plus dans l’analogie qui peut être faite avec leurs parcours d’intégration. Dès lors, il y a une prise de distance de la part des Juifs, moins enclins à se poser comme modèles car ils se placent au-delà de la question de l’intégration et des questionnements classiques sur les modes d’adaptation et d’acculturation.
 
Pensez-vous que les revendications particularistes ou communautaristes des autres minorités ethnoculturelles puissent entraîner les Juifs à se présenter en champions de la laïcité à la française pour marquer leur différence ou plutôt à suivre la voie plus communautariste ?
Michel Wieviorka : Le monde juif a trouvé un équilibre certes fragile et instable entre une affirmation visible et communautaire et sa participation au projet républicain. Il ne veut pas revenir au vieux modèle républicain où les Juifs sont des « israélites » et où les groupes minoritaires n’existent pas dans l’espace public. La communautarisation des Juifs de France s’est poursuivie en profondeur et le lien très étroit avec Israël rend difficile, voire impossible, le retour au vieux modèle. Il se peut que des tensions apparaissent entre les Juifs et d’autres minorités. Si elles mettent en cause directement Israël, et tant que le conflit israélo-palestinien ne sera pas réglé, ces tensions perdureront. D’autres conflits pourraient éclater plus fréquemment, sans que des Juifs soient en cause. Les tensions entre communauté chinoise, Arabes et Noirs pourraient se multiplier, et à Belleville, haut lieu symbolique de la présence juive à Paris jusque dans les années 70, des incidents de type intercommunautaire sont signalés sans que des Juifs y soient impliqués.
Jean-Philippe Schreiber : C’est en fonction des politiques publiques que les Juifs de Belgique vont envisager leur positionnement. Par pragmatisme, j’imagine que les uns et les autres vont s’éloigner du modèle français républicain d’intégration en raison de sa perte de légitimité au sein du monde politique belge. J’imagine que les Juifs laïques continueront de mettre en avant le principe d’égalité entre les individus afin d’éviter le délitement du corps social. C’est un des enjeux les plus importants des années à venir. Les communautés religieuses, comme celle d’Anvers, n’auront aucun mal à se couler dans une nouvelle configuration qui entérine les revendications particularistes collectives. En revanche, pour les Juifs laïques, notamment à Bruxelles, ce sera plus compliqué de porter leur message original, à la fois communautaire et laïque, dans une société où les crispations se jouent précisément sur ces questions.
 
Cela pose-t-il un problème aux Juifs de ne plus être la seule minorité ethnoreligieuse ?
Michel Wieviorka : Sur de nombreux aspects, il n’y a aucun problème majeur. Mais les Juifs ont subi un traitement historique unique et exceptionnel avec la Shoah. Or, quand d’autres minorités parlent des destructions qu’elles ont subies dans le passé en des termes qui semblent mettre en cause l’unicité de la Shoah, cela risque de mal passer. En dehors de cette question où la charge symbolique est lourde, je ne vois pas de problèmes particuliers - je laisse de côté l’antisémitisme qui peut surgir au sein de n’importe quelle minorité.
Si une minorité veut ouvrir une école, les Juifs en tant que tels ne s’y opposeront pas. Mais s’il s’agit de dire d’un autre génocide qu’il est identique à la Shoah, on touche à de vives sensibilités au sein de la communauté juive. La dimension victimaire et historique marque une différence irréductible du point de vue des Juifs. Même s’ils éprouvent de la compréhension et de la solidarité à l’égard des autres peuples victimes de génocide, on peut considérer que pour l’ensemble des Juifs de France, la Shoah doit rester un épisode historique unique et exceptionnel.
Jean-Philippe Schreiber : Aujourd’hui, les autres communautés d’origine étrangère se pensent et se structurent comme des minorités avec des revendications très fortes dans certains cas. Ce qui n’était pas le cas par le passé lorsque leurs revendications étaient principalement socio-économiques. Comme les communautés juives, elles sont ethnoculturelles et religieuses : on parle de l’islam marocain, de l’islam turc. On aura un paysage assez fractionné où les communautés juives pourraient se sentir mal à l’aise dans la mesure où elles n’apparaîtront plus comme l’enfant chéri des pouvoirs publics dont elles ont pu bénéficier de l’appui pour développer leurs institutions. Tout dépendra de la façon dont les communautés juives vont se positionner. Vont-elles se singulariser en refusant de suivre le mouvement des revendications communautaristes portées par les autres minorités, ou vont-elles les soutenir en considérant qu’elles ne peuvent qu’en bénéficier ? Aujourd’hui, rien n’est encore très clair. Les choses vont se dessiner dans les années à venir.
 
 

Sociologue, Michel Wieviorka est directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS). Il y dirige le Centre d’analyse et d’intervention sociologiques fondé par Alain Touraine en 1981. Ses recherches portent sur la notion de conflit, le racisme, l’antisémitisme, les mouvements sociaux, la démocratie ainsi que sur les phénomènes de différence culturelle. Il a publié de nombreux livres sur ces thématiques. A la demande du ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, il a rédigé un rapport sur la diversité en France, publié en 2008 chez Robert Laffont où il anime par ailleurs la collection « Le monde comme il va ». En 2010, il a publié Identité nationale, quel débat ? dans le livre collectif L’Etat pyromane (éditions Delavilla).

J.-Ph. Schreiber et M. Wievorka

 
Historien, Jean-Philippe Schreiber est professeur à l’Université libre de Bruxelles. Il dirige le Centre interdisciplinaire d’étude des religions et de la laïcité (CIERL) de cette université. Il y enseigne notamment l’histoire des religions. Ses recherches sont consacrées princi-palement à l’histoire du judaïsme moderne et contemporain, à l’histoire de l’immigration et aux rapports entre Mémoire et Histoire. Il a notamment publié en 1995 Politique et Religion. Le Consistoire central israélite de Belgique au XIXe siècle (éditions de l’ULB) et en 1996, L’immigration juive en Belgique du Moyen Age à la Première Guerre mondiale (éditions de l’ULB). Ses projets de recherche en cours portent sur les origines du mythe du complot judéo-maçonnique.

 
 

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