Des racistes sous le masque laïque

Mardi 3 novembre 2009 par Nicolas Zomersztajn

 

Pour exprimer impunément leur haine des populations arabo-musulmanes, des mouvements racistes et nationalistes européens adoptent une posture laïque. Champions de la laïcité lorsqu’il s’agit de l’islam mais très attachés aux traditions pour le christianisme, leurs agissements n’ont pas échappé à la vigilance des tenants d’une vision humaniste et antiraciste du combat laïque.

Depuis que le voile islamique fait l’objet du débat en Europe, deux camps se sont constitués. Le premier est celui des musulmans traditionalistes ou des islamistes. Ils défendent le port de signes religieux à l’école et dans les administrations publiques. Ils bénéficient du soutien de non-musulmans, adeptes du respect au droit à la différence. Le second camp est constitué de musulmans pour qui la laïcité est un cadre de vivre-ensemble compatible avec l’islam. Ils s’opposent au port du voile dans des espaces publics comme l’école ou les administrations. Ils sont soutenus par les défenseurs de la laïcité, du féminisme et les adversaires du communautarisme. Dans cet affrontement bipolaire, un troisième camp se glisse dans le débat pour le polluer. Ses préoccupations sont bien loin de celles des militants laïques. Des groupes et des réseaux animés d’une hostilité à l’égard des Arabes et des musulmans transforment la vigilance laïque en un discours intolérant et raciste. Ils défendent en apparence la laïcité, qu’ils n’invoquent qu’à l’égard des populations arabo-musulmanes essentialisées comme porteuses de problèmes pour l’Europe. Pour ces mouvements proches ou issus de l’extrême droite hostile à la laïcité, il n’existe aucune différence entre l’islam et l’islamisme, ni entre un musulman laïque et un intégriste. Sur des sites comme Riposte Laïque, Bivouac, Observatoire de l’islamisation…, des militants martèlent sans cesse que les musulmans ne peuvent être heureux que dans un Etat islamique. Ce phénomène n’a pas échappé à Dominique Sopo, président de SOS Racisme : « On se situe face à des esprits réactionnaires effrayés par les évolutions de la société. Je trouve toujours ahurissant de les voir se référer aux grands principes laïques qu’ils ont toujours combattus ». Le mode opératoire est toujours le même d’ailleurs. Ils viennent défendre toute personne qui porte une parole négative envers les musulmans quelle que soit la nature de cette parole. « Certains n’hésitent pas à défendre Geert Wilders au nom de la défense de la laïcité et de la liberté d’expression alors que ce député néerlandais ne se situe absolument pas dans le blasphème ni dans le propos désagréable à l’égard de la religion », précise Dominique Sopo. « Wilders dit clairement que le problème réside dans les populations musulmanes qui devraient plutôt retourner dans leurs pays d’origine. De ce point de vue, cela s’apparente clairement aux propos de Jean-Marie Le Pen ». La laïcité devient donc un masque politiquement correct pour afficher sa haine des musulmans. Contrairement aux tenants sincères de la laïcité, ces réseaux anti-musulmans ne s’intéressent guère au racisme ni aux discriminations diverses. Or, comme le fait justement remarquer Dominique Sopo, « si l’on est animé par l’idéal laïque, c’est parce qu’on inscrit sa démarche dans un combat global pour l’émancipation des consciences et des individus. Cela signifie qu’on lutte aussi contre le racisme, l’antisémitisme et toutes les formes de discrimination. Il devrait donc exister une cohérence systématique entre le combat laïque et l’antiracisme lorsque ce combat est mené sur des bases saines ».

L’affaire du gîte rural 

L’affaire Truchelut illustre parfaitement ce phénomène. En août 2006, Fanny Truchelut, propriétaire d’un gîte rural dans les Vosges, avait refusé de louer des chambres à une famille marocaine dont deux femmes portaient le voile. Elle exigeait de ses clientes qu’elles retirent leur voile dans les parties communes du gîte. En octobre 2007, la justice l’a condamnée à payer une amende et à verser des dommages et intérêts répartis entre la plaignante et les parties civiles, dont des associations antiracistes. Caroline Fourest, journaliste et essayiste spécialisée dans l’analyse des intégrismes, avait dénoncé l’attitude de Fanny Truchelut et mis en garde contre ses soutiens douteux : « Le Mouvement pour la France de Philippe de Villiers et le réseau Riposte laïque ont pris la défense inconditionnelle de Fanny Truchelut alors que les associations laïques et antiracistes considéraient que son attitude était raciste. Fanny Truchelut s’est prise pour une école publique en croyant qu’elle pouvait interdire le voile dans son gîte. Elle aurait pu le faire si c’était un club privé ou une association. Or, c’est un commerce où elle ne peut refuser la prestation de service. Dans ses arguments, Fanny Truchelut n’a pas fait valoir le concept de laïcité; elle a invoqué la tradition et son propos se limitait à affirmer qu’ici, c’est chez nous et chez nous cela se passe comme ça ». Faute de saisir cette nuance importante entre un espace d’apprentissage à la citoyenneté comme l’école et un commerce qui ne peut trier ses clients en fonction de leurs signes religieux, on peut se laisser facilement emporter par cette vague traditionaliste et nationaliste. D’autant plus qu’aujourd’hui, des pays européens qui ont été trop loin dans une vision confuse du multiculturalisme, où l’on devient tolérant face à l’intolérance, connaissent un retour de flamme mono-culturaliste : une tentation passéiste et réactionnaire qui consiste à penser que c’était mieux avant lorsqu’il n’y avait que des gens de même culture et de même religion. Pour Caroline Fourest, cette dérive est dangereuse : « On invoque des notions ambiguës comme le respect de la tradition ou de l’identité nationale pour dénoncer le communautarisme ou l’intégrisme. Or, ce n’est pas au nom de la tradition illusoire ou reconstruite, ni au nom de l’identité nationale passéiste et figée que l’on doit se mobiliser contre l’intégrisme. C’est précisément au nom de la laïcité et de l’égalité, et ce, dans une perspective antiraciste et anti-intégriste. Cela n’a l’air de rien, mais ce sont des nuances qui tracent des chemins totalement différents, voire complètement opposés ». Malheureusement, les médias se plaisent à mettre en scène le choc des civilisations dans les débats qu’ils organisent. Cette évolution laisse peu de place aux tenants de la laïcité dont le propos est plus nuancé que celui d’un islamiste ou d’un nationaliste. Caroline Fourest a suivi cette évolution avec regret : « Cela fait plus de six ans que je suis Tariq Ramadan à la trace et je note que chaque fois qu’il apparaît dans les médias, il incarne toujours la posture modérée face à des extrémistes. On n’a le choix qu’entre Tariq Ramadan et Philippe de Villiers, Tariq Ramadan et Geert Wilders, ou Tariq Ramadan et Eric Zemmour. L’islamisme face au nationalisme rance. En Europe, il existe pourtant un large spectre de citoyens qui sont attachés à l’égalité et à la lutte contre le racisme mais qui ne veulent pas que cette lutte soit confisquée par des islamistes qui jouent les modérés, ni par des nationalistes archaïques qui se cachent derrière la laïcité ».

Un décryptage s'impose

Pour d’autres militants laïques, l’émergence du discours pseudo-laïque de l’extrême droite est un effet pervers des lois antiracistes qui l’oblige à ne plus tenir ouvertement des propos racistes. « L’extrême droite dissimule son racisme sous une critique de l’islam. Ce qui contribue à brouiller les cartes », explique Nadia Geerts, initiatrice du Réseau d’Action pour la Promotion d’un Etat laïque (RAPPEL). Elle ajoute : « Des militants d’extrême droite tiennent un discours qui en apparence a des sonorités laïques. Un décryptage s’impose. Les tenants de la laïcité affirment clairement que les règles sont les mêmes pour tous alors que l’extrême droite ne veut rien accorder aux musulmans -pas même ce qui accordé aux autres religions- et nie l’existence du racisme à leur égard. Elle ne se focalise que sur la dénonciation de l’islam sans jamais remettre en cause les privilèges accordés aux autres religions, et en particulier à l’église catholique ». Présidente de Ni Putes Ni Soumises (France), Sihem Habchi estime que ce phénomène doit inciter les associations laïques à faire preuve de clarté : « Il faut appeler tous les laïques à remettre le curseur au bon endroit, c’est-à-dire sur les valeurs démocratiques. Mais aussi rappeler que la laïcité n’est pas contre l’islam. Toutes les religions doivent être respectées tant qu’elles demeurent dans la sphère privée et qu’elles ne cherchent pas à opprimer les individus. Ce renversement des valeurs est navrant car les tenants de la laïcité sont présentés comme anti-musulmans. Que deviennent alors les musulmans comme moi qui défendent la laïcité ? Suis-je d’extrême droite ou islamophobe ? On mine le combat laïque en le piégeant sur la question de l’extrême droite ou de l’islamophobie ». Dans cette perspective, chacun a un rôle à jouer. En rappelant les valeurs portées par la laïcité, le tri s’opère assez rapidement. La laïcité est incompatible avec le racisme. C’est son meilleur antidote. Chaque fois qu’il y a eu un camp laïque pour se mobiliser contre l’intégrisme, la tentation raciste et mono-culturaliste s’est trouvée marginalisée.


 
 

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http://www.respectzone.org/fr/
  • Par ElCid - 9/02/2011 - 14:28

    La laïcité est une valeur au coeur de la chrétienté comme le rappelait le président du MoDem François Bayrou en citant l'évangile :"Rendez à César ce qui est à César et a Dieu ce qui est à Dieu".

    L'islam n'inclut pas cette distinction entre église et état qui sont pour lui au contraire intimement mêlés. Dès lors la laïcité en tant tant que principe fondateur de la république Française pose un problème spécifique à l'islam auquel les musulmans eux même doivent répondre.

    La récente accaparation de cette valeur par le front national ne doit en aucun cas la déprécier. La "haine des musulmans" est elle réellement un racisme ordinaire ou plutôt un refus du citoyen Français de devoir se soumettre à des règles édictée par une religion qui n'est pas la sienne ?

    L'impact du fait religieux musulman sur le quotidien des Français est réel, avec en particulier les formes visibles de l'extrémisme islamique par les attributs vestimentaires qui sont totalement inexistants chez les chrétiens.
    Les exigences des musulmans en matière de restauration collective (substitution du porc, voire viande hallal) impactent également directement le citoyen Français qui soutien financièrement les cantines scolaires et se voit ainsi obliger à se soumettre aux directives d'une religion et même les financer.

    L'épisode des fast food d'une grande chaîne intégralement hallal dans certaines région montrent que le citoyen Français est mis en position de soumission aux préceptes d'une religion en se faisant servir sans qu'il en soit informé de la nourriture Hallal, alors que les musulmans ont par le bouche à oreille eu connaissance des certifications et y vont en connaissance de cause.

    Défendre sa culture et surtout ses valeurs n'est pas moins légitime en Europe occidentale actuellement qu'il ne l'était en son temps pour les pays colonisés.
    Le multi-culturalisme n'est ni un droit, ni une solution, c'est juste une possibilité pour une nation qui a le droit de choisir. La France ayant effacé son multi-culturalisme régional est une mauvaise cliente pour un multi-culturalisme aux relents communautaristes qui agressent sa vision universaliste républicaine. Aligner sous une étiquette extrémiste ceux qui brandissent peut être opportunément la laïcité ne retire rien au fond de cette exigence dont il ne faut pas s'interroger sur qui la demande mais pourquoi ?

    Les partis de pouvoir ont en leur temps délaissé les valeurs de la nation, intimement liées à la république, pour récemment les réintégrer au discours républicain, l'enjeu de la laïcité sera le prochain.