Antiracisme

Racisme : quels mots pour quelles réalités ?

Lundi 7 juin 2021 par Alejo Steimberg
Publié dans Regards N°1075

Le recours à des concepts américains comme le racisme institutionnel et structurel posent problème. Difficilement applicables à la Belgique, ils sèment la confusion et qualifient de raciste des mesures dépourvues de racisme mais veillant notamment au respect de la laïcité et de la neutralité des agents de la fonction publique.

En tant qu’idéologie, le racisme ne peut pas être réduit à un phénomène purement individuel. Aux Etats-Unis, où les lois ségrégationnistes font partie de l’histoire récente, deux concepts ont été particulièrement utilisés pour rendre compte de la dimension sociale du racisme : le racisme institutionnel et le racisme structurel. Le racisme institutionnel est assez simple à définir : il s’agit du racisme inscrit dans la loi. Les lois “Jim Crow”, qui limitaient les droits civiques de la population afro-américaine, ainsi que les lois de Nuremberg, en sont des exemples évidents. Le racisme sociétal ou structurel est beaucoup plus difficile à cerner, car il vise les structures sociales (pas nécessairement institutionnelles) qui pérenniseraient les discriminations envers des groupes. Ainsi, la surreprésentation de personnes d’origine non-européenne dans les couches les plus fragilisées de la population témoigne de cette forme de racisme. Un troisième concept, « racisme systémique », est parfois utilisé comme synonyme des deux autres, pourtant différents. On peut comprendre que l’idée de système inclut tant les institutions que d’autres dimensions d’une société. Il conviendrait néanmoins, pour éviter des confusions, de n’utiliser ce troisième concept que comme un hypéronyme (qui englobe les deux autres) et non pas pour remplacer aléatoirement l’un ou l’autre terme. Ces considérations concernent l’utilisation des concepts définissant différentes formes de racisme dans l’espace anglophone. Or, leur circulation dans l’espace francophone et néerlandophone montre que les termes sont employés de manière interchangeable, ce qui ajoute une couche de confusion aux débats1. En effet, le concept de racisme institutionnel est inapplicable actuellement dans la société belge, où les lois ségrégationnistes sont absentes du paysage institutionnel depuis longtemps, sauf pour l’interrègne de l’occupation nazie. Ceci mérite d’être signalé car, lors des deux premières séances des Assises de lutte contre le racisme au Parlement bruxellois, on a pu constater un usage répété du concept de racisme institutionnel comme synonyme (ou comme élément constituant) du racisme structurel, signalé comme le phénomène à combattre. L’assimilation des deux concepts a été le fait des représentantes de la coalition NAPAR lors de leurs interventions2. La position de cette coalition d’associations antiracistes implique une accusation implicite de racisme contre l’Etat, mais elle n’a pas été accompagnée jusqu’à présent d’argumentations ou d’éléments probants. Le caractère indirect de l’accusation lui permet de passer inaperçue. Ce fait pourrait expliquer le manque de réaction des députés, alors que l’accusation de racisme institutionnel les vise directement en tant que représentants de l’Etat.

Délégitimer la laïcité

L’analyse du Mémorandum NAPAR donne quelques pistes au sujet de la justification donnée par la coalition à ce signalement de racisme institutionnel. Ainsi, l’interdiction du port des signes convictionnels de la part du personnel enseignant y est montrée comme mesure discriminatoire, au même titre que la discrimination sur base d’un critère dit racial. Le texte préconise sa levée générale de la part des gouvernements et des pouvoirs locaux, et ce à tous les niveaux de l’enseignement. L’autorisation du port de ces signes est également proposée dans tous les services publics, sans distinction3. Cette identification absolue de l’interdiction du port de signes convictionnels au racisme est très problématique, car elle délégitime les positions de la mouvance laïque. Rien ne saurait empêcher quiconque de prendre position en faveur du port des signes convictionnels dans tous les domaines. Mais le bât blesse quand on qualifie de raciste et discriminatoire toute posture allant dans un sens différent, car alors la lutte contre le racisme risque de devenir une attaque en règle contre la neutralité et la laïcité qui ne dit pas son nom.

1- “Comprendre le racisme (https://www.unia.be/fr/criteres-de-discrimination/racisme/comprendre-le-...)”, de l’agence Unia, parlera ainsi du “racisme « structurel », ou « institutionnel » ou de domination ou encore systémique” comme des synonymes.

2- http://www.parlement.brussels/assises-de-lutte-contre-racisme/

3- https://www.naparbelgium.org/post/nos-propositions-pour-l-%C3%A9tablisse..., pages 21, 41-4, 52-54.


 
 

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