Humeur

Quand on perd le Nord...

Mercredi 10 mars 2021 par Joël Kotek, Directeur de publication et professeur à l'ULB
Publié dans Regards N°1072

D’aucuns, tel le dépité Michaël Freilich (N-VA), m’accusent de m’acharner en tant que francophone sur mes infortunés voisins flamands. L’accusation est facile et absurde. Ce n’est pas le francophone qui s’émeut de certaines dérives et lâchetés mais bien le spécialiste de la Shoah qui se trouve être un « rien » flamand pour être né dans la ville où naquit Charles Quint.

Oui, et je le confesse volontiers, j’ai un réel souci avec la bonne conscience de mes ex-compatriotes qui semblent vouloir solder à vitesse grand V la mémoire flamande de la Seconde Guerre mondiale. Je ne reviendrai pas sur les 
lamentations de ce fils de nazi qui…, mais sur le tout récent épisode révisionniste dont s’est rendu coupable le Parlement flamand. On se souviendra qu’à l’occasion de son jubilé, ce parlement s’est cru autorisé, dans une édition spéciale qu'il a commandée à Newsweek, d’honorer, aux côtés de l’éminent socialiste Camille Huysmans, deux des plus emblématiques collaborateurs flamands, en l’occurrence August Borms et Staff De Clercq. Le plus inquiétant dans cette affaire est que cette énormité a été, plus que certainement, validée par son Bureau, c’est-à-dire son instance suprême, qui comprend non seulement la N-VA et le Vlaams Belang mais aussi le Spa et Groen.

Inquiétant (n’est-il pas ?) mais aussi explicatif du quasi-silence radio politique et médiatique. Partout ailleurs, hormis la Hongrie, une telle bévue aurait provoqué une crise politique. N’étaient-ce les protestations de la Communauté juive et de rares personnalités flamandes, cette tentative de réhabilitation de la Collaboration serait passée comme une lettre à la poste. Pris la main dans le sac, après avoir tenté dans un premier temps de noyer le poisson en invoquant une erreur de mise en page (!), le Parlement flamand, a dû se résoudre à s’excuser auprès de la communauté juive anversoise. Comme s’il s’agissait là d’un problème juif et non flamand. C’est, en effet, au peuple flamand que le Bureau du Parlement flamand aurait dû présenter ses excuses pour avoir associé, de la plus irresponsable des manières, la (juste) cause de l’émancipation flamande à celle du nazisme. De Clercq et Borms n’étaient pas tant antisémites que fascistes et pronazis.

Assurément, cet incident laissera des traces d’abord parce que les 20.000 exemplaires de l’édition spéciale de Newsweek commandé par le Parlement flamand seront bel et bien distribués, notamment dans les établissements scolaires de Flandre (bonjour les dégâts !) et, ensuite, parce qu’il a révélé au grand jour, le jeu pour le moins trouble du seul député juif flamand. Ce dernier, non content de se taire tout au long de l’affaire, en est venu à communautariser le débat et ce, en réplique à mon dernier éditorial publié dans Regards. Dans une posture qui rappelle celle d’un certain Donald T. (je suis mal donc j’attaque), le voilà qui, dans 
un tweet vidéo qui devrait faire date, en vient à accuser 
« la presse francophone » (c’est-à-dire le mensuel… juif 
Regards !) tout à la fois de partialité à l’égard d’une Flandre désormais vertueuse et de révisionnisme historique. Si vous ne le saviez pas (et pour cause car les archives auraient été détruites, dixit M. F.), des Wallons auraient collaboré avec le régime nazi. Et notre député de dévoiler au grand jour le nom d’un certain Degrelle, Léon de son prénom. Quel scoop, aussitôt relayé sur un site proche du Vlaams Belang, agrémenté de ma photo. Sans pouvoir déterminer si ce scoop lui vaudra des menaces de mort de méchants francophones, ne doutons pas qu’il en sera récompensé. Pourquoi pas par un strapontin dans le prochain gouvernement flamand, lui, qui avait déjà défendu la position (insensée) du bourgmestre N-VA dans l’affaire du Carnaval d’Alost. M. Freilich est un homme honorable qui n’a pas oublié d’organiser ce 27 janvier dans l’enceinte du Parlement une minute de silence pour les victimes juives des copains de… Borms et De Clercq. Comprenne qui pourra !

Augurant de la réaction outrée de certains collègues ou amis flamands, je reconnais volontiers qu’il est plus facile d’être enfant de victimes que de bourreaux, sauf que ceux-ci sont tout de même (et je dirais pour cause) beaucoup plus nombreux que les victimes. Rappelons, à toutes fins utiles que, tandis que furent assassinés 65% des Juifs d’Anvers du fait des nazis et de leurs émules flamands (contre 35% à Bruxelles), un René Lambrichts, l’initiateur du pogrom d’Anvers d’avril 1941, mourut dans son lit à Uccle, en 1993. Qui sait, peut-être honteux de son passé ? « Vous êtes, chers Allemands très nombreux à pouvoir en pleurer, mais nous nous sommes très peu nombreux à en rire », lançais-je, à la bravade, voilà 30 ans, à la petite-fille d’un officier supérieur nazi qui s’offusquait de mes traits d’humour relatifs à la Shoah. Que ne savait-elle que « l’humour est la politesse du désespoir » (Chris Marker). 

1. Sont membres du Bureau du Parlement flamand, Liesbeth Homans (N-VA), Filip Dewinter (VB), Joke Schauvliege CD&V, Nadia Sminate (N-VA), Bart Tommelein (Open Vld), Lorin Parys (N-VA), Jeremie Vaneeckhout (Groen) et Caroline Gennez (sp·a).


 

Ajouter un commentaire

http://www.respectzone.org/fr/
  • Par Rabinovitsj Gloria - 10/03/2021 - 13:39

    Ne pas rester silencieux et continer à informer et publier.
    Merci à toi,
    Joël Kotek

  • Par René PAILLOUCQ - 11/03/2021 - 20:57

    Cher Joël Kotek,

    Merci pour votre combat incessant et courageux pour la vérité historique. Je ne veux pas m'impliquer dans les polémiques linguistiques et autres entre Flamands et Wallons ou Francophones. Des torts sont parfois d'un côté, parfois de l'autre. Ils concernent des peuples certes estimables comme tous les autres mais différents du mien qui est une des autres composantes (modeste) des populations constituant la Belgique. La minorité à laquelle j'appartiens a subi plus de 25 000 assassinats d'hommes, de femmes et d'enfants entre 1940 et 1945. On m'excusera donc si mes préoccupations sont autres que celles des problèmes linguistiques, aussi justifiés que puissent être certains d'entre eux.

    En ce qui concerne les honneurs rendus par le Parlement flamand à August Borms et Staf De Clercq, qu'on me permette de rappeler des propos tenus par un personnage qui n'était en principe ni du côté flamand, ni du côté wallon ou francophone puisque c'était le chef de l'Etat en personne, au niveau hiérarchique suprême de la Belgique, rien de moins.

    29 novembre 1940. Le Roi des Belges, Léopold III, au comte Capelle:
    Vous connaissez mes idées au sujet des juifs. Je vous en ai souvent parlé. Le mal qu'ils ont fait n'est pas suffisamment connu. Ils sont les grands coupables de nos malheurs. Ils ont comme paravent les maçons. C'est la clique "judéo-maçonnique". Mais il ne faut pas mettre tous les maçons dans le même sac; certains sont inoffensifs; ils sont entrés dans la loge, parce qu'ils croyaient y trouver un avantage et un appui, ils n'y jouent aucun rôle. Les dirigeants seuls sont dangereux.

    8 août 1941, un mois et demi après le début de l'invasion de l'U.R.S.S. par l'armée allemande qui donne à la Shoah ses véritables proportions. Le Roi des Belges, Léopold III, toujours au comte Capelle:
    Sans être admirateur d'Hitler, il faut reconnaître qu'il essaye de mettre de l'ordre dans son pays et d'inculquer l'esprit de discipline dans la jeunesse. Il veut redresser les fautes de tous côtés, chez les prêtres autant que chez les civils; il n'admet pas que, sous le couvert de la religion, on fasse de la politique.

    Extrait de: Jean Stengers, "Léopold III et le gouvernement. Aux origines de la Question royale, les deux politiques belges de 1940", Editions Duculot, vers 1980. Nouvelle édition augmentée (vers 1994?)

    Je ne suis pas historien mais si je l'avais été, je ne risquais pas d'avoir appris ceci dans une Université belge.

  • Par Jan Bernheim - 11/03/2021 - 23:37

    Amen à cette nouvelle dénonciation des égards témoignés par le Parlement flamand à des figures de proue de la collaboration. L'admission qu'i s'agisssait d'une bévue n’a pas dissipé le malaise et les excuses étaient dues à toute la Flandre plutôt qu’à la seule ommunauté juive. Joël Kotek a raison de fustige (avec verve et véhémence) le révisionisme et/ou la désinvolture imbécile de trop nombreux Flamands, à condition de renoncer à l’amalgame injurieux avec LA Flandre. Le contraste avec la Belgique francophone est aussi frappant qu'interpellant. Les descendants de collaborateurs ne sont guère moins nombreux en Francophonie qu'en Flandre, mais ils ne manifestent aucune nostalgie. L'aversions du nazisme et sa répression sont presque parfaites en Belgique francophone.
    (Pourquoi pas en Flandre? Une différence dont la valeur explicative des bavures flamandes est sous-estimée est que si en Belgique francophone tous les collaborateurs politiques étaient nazis, un certain nombre en Flandre ne l'étaient pas, mais ont en se pinçant le nez soutenu la cause fasciste par ressentiment contre les humiliations culturelles subies.)
    Où Kotek versait dans la paranoïdie, c'est lorsqu'il a dénoncé comme une manifestation de plus du négationnisme flamand l'octroi par la VUB et L'ULB de doctorats honoris causa aux camarades que sont les joyeux drilles Simon Grnowsky (l'enfant du 20e convoi) et Koenraad Tinel (le grand sculpteur qui vômit le nazisme de ses parents). Kotek et Regards devraient se rendre compte que de tels excès 'anti-flamands' sont humiliants et en tant que tels des aubaines ('gefundenes Fressen') pour l'xtrème-droite. Ils desservent péniblement la juste cause de l'anti-fascisme.
    L'historien Kotek devrait sérieusement prendre en considération ma conviction que, si entre les peuples, violences et injustices se révèlent pardonnables, l'humiliation ne l'est jamais.
    Jan Bernheim
    Prof émérite, Faculté de Médécine, VUB

  • Par Kotek Joël - 22/03/2021 - 10:06

    Cher Jan, formidable ami de mes parents,En toute amitié, permets-moi de te dire que tu ne m'as pas vraiment lu. C'est presque une habitude. Tous mes articles rappellent, soulignent, dénoncent la vision manichéenne selon laquelle il n'y aurait eu que des résistants en Wallonie et des collabos en Flandre. Il y a près de 20 ans j'avais écrit un article sur l'antisémitisme d'Hergé, l'icone francophone par excellence, qui comme tu le sais n'était pas flamand. Beaucoup de tintinolâtres ont été embarrassés mais personne ne m'a accusé "d'humilier" les francophones.Quant à la Flandre, je tente (sans guère de succès) de rappeler qu'il y eut aussi des résistants, des antifascistes, des nationalistes humanistes tel Nico Gunzburg, bref de dénoncer le piège (pervers) des ultra-nationalistes flamands qui font tout leur possible pour que l'on croit que TOUTE la Flandre fut derrière les nazis, certes pour la bonne cause. Le fait d'honorer deux des pires collaborateurs participent précisément de ce piège. Relis mon texte et surtout ce passage:"C’est, en effet, au peuple flamand que le Bureau du Parlement flamand aurait dû présenter ses excuses pour avoir associé, de la plus irresponsable des manières, la (juste) cause de l’émancipation flamande à celle du nazisme. De Clercq et Borms n’étaient pas tant antisémites que fascistes et pronazis."Ce passage démontre précisément que je n'attaque pas (humilie, à te lire) le peuple flamand mais, au contraire, le défend de cette identification scandaleuse: "flamand = collabo". Pourquoi sinon demanderais-je que le Parlement flamand s'excuse auprès du peuple flamand plutôt que juif ? C'est bien le peuple flamand qui est insulté lorsqu'on associe "sa juste cause" nationaliste (ce sont mes mots, cher Jan) à celle des collabos. C'est bien le Parlement flamand qui "humilie" le peuple flamand.Pas moi, crénom de Dieu.Bien à toi,Joël Kotek

  • Par ezekiel - 24/03/2021 - 18:16

    Merci Monsieur Kotek pour cette brillante analyse.

    Vous voyez, Monsier Zomerstajn, que je ne fais pas que critiquer les articles publiés sur ce forum.

    E.M.