A votre avis

Polanski: Peut-on séparer l'homme de l'oeuvre?

Mardi 3 décembre 2019 par Perla Brener
Publié dans Regards n°1055

Les faits. Le 13 novembre 2019 sortait sur les écrans le très attendu J’accuse de Roman Polanski, alors que quelques jours plus tôt un nouveau témoignage d’une femme accusant le réalisateur de l’avoir violée faisait le tour des médias. Entre « film de génie » pour les uns, « devoir de boycott » pour les autres, d’inévitables questions se posent : le propos du film (l’antisémitisme) vaut-il que l’on s’y attarde en séparant l’œuvre de son auteur ou celle-ci ne fait-elle qu’un avec l’artiste ? Aller voir le film équivaut-il à se rendre complice des actes de son réalisateur ? Journalistes, philosophe et militante féministe nous ont donné leur avis.

 

« Je ne vois pas au nom de quoi, de quelle censure et de quel critère, on interdirait une œuvre d’art », relève Samuel Blumenfeld, journaliste culturel au Monde. « Le critère qui nous est avancé ici, c’est la moralité supposée ou non avérée du créateur de J’accuse. Mais si on commence à mettre son doigt là-dedans, on risque de rentrer dans un engrenage infernal et de ne plus voir grand-chose. S’il faut interroger la moralité d’Alfred Hitchcock par exemple, on va être très déçu, parce qu’il traitait extrêmement mal une partie de ses comédiennes. Alors va-t-on arrêter de regarder les films d’Alfred Hitchok ou alors à chaque fois les faire suivre d’un débat sur la maltraitance des comédiennes ? Que va-t-on faire avec Le Caravage qui serait possiblement un meurtrier ? Interdire les expositions de ses tableaux ? L’interdiction des œuvres n’est pas possible ni admissible selon moi. Si on ne sépare pas les œuvres des artistes, on va devoir prévoir une enquête de moralité sur chaque artiste ! » Samuel Blumenfeld affirme en outre son incompréhension quant au sujet des débats réclamés. « Dans le cas précis de J’accuse, il y a des manifestations contre la tenue des projections du film, mais aussi des demandes pour que le film soit encadré de débats sur la maltraitance des femmes, je trouve ça hors sujet. Si débat il doit y avoir autour de ce grand film, cela devrait être sur l’antisémitisme. C’est le plus grand film jamais réalisé sur l’affaire Dreyfus -il y en a eu une dizaine-, et c’est aussi le premier long métrage de fiction français pour le cinéma réalisé dans l’histoire sur le sujet, ce n’est pas une question anodine dans la France de 2019. Je trouve stupéfiant qu’en Seine Saint-Denis, par exemple, un élu socialiste monte au créneau pour faire interdire un film sur l’antisémitisme ! Avec quels critères ? Polanski n’est pas sous la coupe d’une enquête de justice en France. Je reste donc perplexe face à ces réactions. Je pense en même temps que c’est lié à l’époque dans laquelle on vit, une époque où l’interdiction devient de plus en plus courante… ».

« L’affaire Polanski pose plusieurs questions fondamentales, occultées par des prises de position précipitées », estime Guy Haarscher, philosophe et professeur à l’ULB. « De  nombreuses œuvres ont dans l’histoire été créées par des auteurs dont la moralité n’était rien moins qu’exemplaire. Rousseau, par exemple, a abandonné ses enfants. Mais le droit d’accès à l’œuvre doit être préservé si l’on ne veut pas vivre dans un monde où chacun prendrait la justice entre ses mains et censurerait ce qu’il jugerait constituer un produit “impur” à cause de la conduite du créateur. Toute activité visant à empêcher la libre diffusion de J’accuse serait de ce point de vue délétère. A juste titre, on ne banalise plus aujourd’hui les comportements dont est accusé Polanski. Il a plaidé coupable en 1977 pour “rapports sexuels illégaux avec une mineure”. L’affaire est assez sordide, il a fait de la prison, puis fui les Etats-Unis quand le juge a voulu revenir sur l’accord entre l’accusation et la défense. Cela fait plusieurs années que la victime, Samantha Geimer, a demandé qu’on le laisse désormais en paix. Mais d’autres accusations ont été portées contre lui, tout récemment par l’actrice et photographe Valentine Monnier. Nous ne connaissons pas le fond du dossier. Ne nous précipitons pas soit pour absoudre Polanski a priori, comme l’ont fait, au risque du ridicule, Bruckner et Finkielkraut, soit pour tenter d’empêcher la diffusion d’un film au contenu d’intérêt général manifeste, en ces temps de remontée de l’antisémitisme. Allons voir le film, discutons-en, ne nous transformons ni en avocats aveugles du cinéaste ni en nouveaux censeurs ».

Pour Camille De Rijck, journaliste culturel à la RTBF (Musiq3), « le droit de se positionner individuellement par rapport aux grandes thématiques sociétales est un acquis infiniment précieux. En matière de moralité et d’art, il est étonnant qu’on appelle au boycott d’une œuvre au nom de la compromission d’un artiste. Cette compromission, pour faire sens, devrait être étayée par des instances indépendantes et supérieures. A défaut, libre à chacun d’estimer si sa propre consommation d’une œuvre est polluée ou non par le casier judiciaire de son auteur. C’est un choix profondément intime qui -par nature- se fait individuellement et au cas par cas. Et puisqu’il est simple de décider pour soi de voir ou de ne pas voir un film, de lire ou de ne pas lire un livre, pourquoi tenter de mutualiser une décision dont l’essence repose sur une pluralité de lectures et une pluralité de légitimités ? L’œuvre d’art devrait connaître sa juridiction propre et répondre seule aux procès de ses contemporains et de la postérité. La justice, elle, se saisira des hommes. Ainsi me semble-t-il erroné d’interroger la collectivité sur l’interdiction d’une œuvre. C’est une question qui ne se pose qu’à l’individu ».

« Il n’y a pas dans la loi de statut d’artiste qui, sous prétexte de génie artistique, autoriserait un metteur en scène à abuser sexuellement de femmes ou de jeunes filles », pointe pour sa part Shirley Hicter, photographe et militante féministe. « Ce film est probablement excellent et parle d’un fait majeur, mais personnellement, je n’irai pas le voir. Si j’y allais, j’aurais l’impression de faire comme si je ne savais pas, je cautionnerais ce système qui permet à des hommes de continuer à mener une carrière, à recevoir des prix d’institutions du cinéma, malgré les faits graves qui leur sont reprochés. Une prise de conscience de la gravité des violences sexuelles subies par les femmes et des enfants est nécessaire. Les manifestations devant les cinémas ont ce rôle : la conscientisation. Par contre, je ne soutiens pas l’appel à l’interdiction du film, le choix doit rester personnel. Au-delà du cas Polanski, la violence sexuelle dans le milieu du cinéma est un problème systémique. Si nous ne nous montrons pas solidaires en boycottant l’œuvre d’un metteur en scène (dont les accusations sont nombreuses) de son vivant, nous nous faisons complices selon moi de l’omerta généralisée qui est en place face à des faits qui sont loin d’être anodins. Deux ans après l’affaire Weinstein, il est de ma responsabilité personnelle de me sentir solidaire de Valentine Monnier, Adèle Haenel, et toutes les autres ».

On aurait pu se réjouir de la sortie d’un film de cette qualité consacré à une affaire qui résonne de façon douloureuse à une époque où l’antisémitisme semble de nouveau en recrudescence en Europe. Difficile de dire que l’on est clairement passé à côté du sujet. Ce qui est sûr, c’est que les accusations de plus en plus nombreuses et insupportables dont le réalisateur Roman Polanski fait l’objet auront pris le dessus et fait parler du film plus pour la maltraitance des femmes que pour son objet principal, l’antisémitisme. On ne peut que déplorer cette occasion manquée sans pour autant nier les plaintes de celles qui accusent le réalisateur de les avoir violées. Les tentatives de mouvements féministes de le faire interdire dans les salles ne semblent en tout cas pas avoir porté leurs fruits. Malgré ou grâce à la polémique, ce qui sera sans doute le dernier film de Polanski, Prix du Jury à la Mostra de Venise, bat des records au box-office. Le choix d’aller voir J’accuse restera aujourd’hui individuel, comme celui de lire Céline ou d’admirer les tableaux de Gauguin.

 
 

Ajouter un commentaire

http://www.respectzone.org/fr/
  • Par Thierry - 6/12/2019 - 15:23

    Personnellement, avec l'âge, je n'arrive plus à dissocier l'oeuvre de l'artiste et je fais primer l'éthique sur l'esthétique, même si je suis en partie d'accord avec l'analyse de Samuel Blumenfeld qui pointe la difficulté à mettre un curseur "moral" pour chaque artiste.
    Exemple: peut-on apprécier le style de l'écrivain Céline, comme le font certains esthètes du monde littéraire francophone, tout en sachant qu'il était un antisémite virulent, un collaborateur des nazis pendant la seconde guerre mondiale, et qu'il est resté farouchement antisémite jusqu'à son dernier souffle ? N'étant pas schizophrène, je ne préfère pas avoir de livres de cet individu dans ma bibliothèque. Quant à Polanski, je crois qu'avec ce film il parle en fait de lui-même et a le culot de se comparer au capitaine Dreyfus qui fut injustement condamné.

  • Par Roland Douhard - 6/12/2019 - 18:14

    Thierry dit des choses très justes, comme il m'est aussi impossible de distinguer l'esthétique artistique d'un être humain de son éthique de vie. Céline, pour prendre le cas le plus débattu, fut pour moi un salaud par l'écriture, et peu importe le style novateur des horreurs écrites, ainsi qu'une ordure par son comportement et ses déclarations. Je ne pense pas que Polansky ait voulu se comparer, en tant que personne, à Dreyffus, si ce n'est une judéité partagée au travers le destin d'un peuple persécuté. Je ne pourrais pas non plus établir un quelconque parallèle entre Céline et Polansky. Il est établi que les preuves de l'innocence de Dreyfus étaient irréfutables. Polansky a été relaxé des accusations aux Etats-Unis et doit répondre aujourd'hui des accusations graves d'une personne qui aura mis plus de 40 ans à les porter, au moment même de la sortie du film. Film qui montre d'ailleurs qu'un antisémite culturel peut se mouvoir en avocat déterminé d'un homme, juif au demeurant, injustement accusé. L'énorme temps écoulé, qui laissa passer de multiples occasions à ces accusations d'être formulées, oui, me met mal à l'aise. Tous les "J'accuse" doivent être entendus. Cela ne fait aucun doute. Mais accuser ne constitue pas une preuve. J'ai connu des professeurs de secondaire accusés d'actes pédophiles sur des élèves, accusations totalement fantasmatiques ou revanchardes, enseignants blanchis, certes, mais détruits après des sanctions administratives étrangères à toute notion de présomption d'innocence et de procédures judiciaires trop longues et fortement médiatisées ...

  • Par Thierry - 11/12/2019 - 17:00

    Je voudrais dire à Mr. Roland Douhard que : 1) je n'ai pas voulu faire de comparaison entre Dreyfus en Polanski. 2) je ne crois pas que Polanski ait été relaxé des accusations portées contre lui aux Etats-Unis puisque si il y met les pieds, il sera traduit, je pense, devant les tribunaux. 3) je suis d'accord avec vous, et avec Mr. Haarscher, pour dire que nous ne connaissons pas la teneur du dossier judiciaire dans le cas de l'affaire Valentine Monnier, et que, la présomption d'innocence jouant, il ne faut pas se lancer dans une chasse aux sorcières, surtout dans une affaire de moeurs. 4) mais je voudrais quand même souligner que Pascal Bruckner, qui est un ami de Polanski, l'a interviewé en lui demandant si "après avoir survécu aux persécutions nazies pendant la seconde mondiale et à celles du stalinisme en Pologne après 1945, il allait pouvoir survivre au harcèlement des mouvements féministes actuellement ! " Quand j'ai lu cela, je n'y croyais pas : oser comparer les mouvements féministes(dont il est vrai que certains sont radicaux et peuvent détruire une réputation) aux nazisme et stalinisme, il fallait oser. Donc je crois que Polanski adopte bien une attitude victimaire.

  • Par PIROTTE Raymonde - 11/12/2019 - 21:54

    1°/ Je ne veux pas me passer de voir un film exceptionnel par un réalisateur exceptionnel.

    2°/ J'avais 25 ans :lors du "viol" aux US : m'informant de tout/ politique, cinéma, théâtre etc...( l'assassinat de Sharon Tate) toutes les histoires politiques ET cinéphiles rappelez-vous que la mère américaine a littéralement amené sa fille à Polanski et SI il l'avait engagée dans un film je DOUTE qu'il y ait eu plainte PAS que je nie une forme de viol et je ne suis pas en train de dire qu'il n'y a jamais viol mais se "rappeler" 40 ans après d'un soi disant viol est à mourir de rire (que ce soit exact ou non) j'ai eu une vie très très excitante (vous savez les 1960-1980 c'était le plaisir avant tout: grâce à la pillule contraceptive et les mini-jupes!) de sorties, de voyages, de jobs divers je suis moi même surprise de n'avoir jamais été "violée"...je hais le terme "féministe" qui rime avec "extrémisme" - j'imagine que Mme Simone Veil ait eu la moindre envie de prononcer ce mot...Je pense que TOUTES les femmes (et jeunes femmes) DOIVENT se méfier de TOUS les hommes mais pas besoin de tous les haïr...Franchement actuellement..je les plains : pour faire court je suis sur la même ligne/philosophie que Catherine Deneuve et Elisabeth Levy! Le pire se passe en général dans les familles par rapport à leurs propres enfants...
    3°/ Enfin c'est bizarre cet acharnement..Polanski est Juif non? Il y a bien une recrudescence de l'antisémitisme en France...en Belgique je ne sais pas? Quoique je me suis déjà trouvée en position de "défendre "les Juifs LES....n'est ce pas tous dans le même panier, la même haine!) et je ne suis même pas juive moi-même...mais j'ai une immense admiration pour leurs culture, intelligence, résistance etc...la haine à laquelle le "peuple juif" est voué est due précisément...à leur supériorié intellectuelle!!!