L'humeur

Plus fort que Trump : Pierre Galand

Mardi 15 septembre 2020 par Joël Kotek, Directeur de publication de Regards et professeur à l'ULB
Publié dans Regards n°1067

Un de mes amis m’a adressé le dernier éditorial publié ce 24 août par Pierre Galand sur le site de l’Association belgo-palestinienne (ABP). Ce texte est à ce point grotesque que son auteur s’est cru obligé de préciser, en post-scriptum, qu’il « dénie à quiconque le droit de le taxer d’antisémitisme ».

Cette mise en garde m’apparaît effectivement des plus judicieuses si l’on songe à la somme d’âneries et/ou d’infox alignés en si peu de lignes.

La thèse de l’article est, en effet, d’un simplisme absolu : Israël ne serait rien d’autre qu’un Etat colonial et ce, depuis non pas 1967 mais … 1948, date de sa création ! A le lire, un « triple malentendu » expliquerait la naissance de cet Etat incongru. Le premier, « la Grande Bretagne régnant sur la Palestine saisit l’occasion de la réparation consécutive à l’Holocauste pour remplir ses engagements vis-à-vis du Conseil Juif Mondial de créer un Etat pour les Juifs. Ce projet reçoit le soutien inconditionnel de tous les Etats coloniaux qui formaient à l’époque la majorité au sein de l’A.G. des Nations Unies ». Le deuxième, « Israël s’est construit en vendant sa propre politique sécuritaire comme essentielle à la sécurité des Occidentaux en s’alignant sur leur propre vision coloniale du Proche-Orient, du monde arabe et des Pays du Golfe ». Le troisième, « Israël, en faisant du sionisme l’unique projet fédérateur pour la communauté juive, s’engageait dans un processus qui dès le départ était en contradiction avec l’ensemble du corpus juridique autorisant sa création dans des frontières mal définies »

Quel salmigondis ! Et notre homme d’évoquer « la politique de terreur de la Haganah » (sic) et, bien évidemment l’actuelle politique israélienne de nettoyage ethnique (sic) que « certains juristes apparentent au crime de génocide ». Ben voyons ! Logiquement, Galand en appelle donc à la disparition de cet « Etat voyou … non souhaité mais imposé par la force brutale avec le soutien sans failles de l’Occident » (re-sic). Autant d’erreurs et/ou de mensonges tient de l’exploit. La vérité historique est bien différente.

C’est, en effet, en opposition à l’Empire britannique, oublieux de ses promesses de 1917, qu’Israël s’est finalement créé, non sans mal. La Grande-Bretagne était alors opposée à la création d’un Etat juif au cœur d’un Moyen-Orient qui, de l’Egypte à l’Irak, était sa chasse gardée. Sa politique antisioniste était fondée sur l’hypothèse que les Etats arabes étaient foncièrement pro-occidentaux et constitueraient, si on les traitait bien, des facteurs de stabilité dans la région face à la menace communiste alors que le sionisme signifiait l’intrusion d’un élément étranger, marxisant et désorganisateur. C’est la raison pour laquelle le gouvernement de sa Majesté en vint, en 1939, à interdire toute immigration juive en Palestine, même au plus fort de la Shoah, s’abstint ensuite, en 1947, de voter le partage de la Palestine et, enfin, devint en 1948 le principal pourvoyeur d’armes de ses principaux ennemis (Egypte, Jordanie, Irak).

La Belgique rechigna, elle aussi, à reconnaître Israël, compte-tenu de l’antisionisme rabique du Parti social-chrétien, le parti colonialiste par excellence, et des hésitations de Paul-Henri Spaak qui suivait aveuglement la politique britannique. En ce qui concerne les Etats-Unis, comment oublier que le général Marshall, alors secrétaire d’Etat, soucieux des liens économiques étroits avec l’Arabie Saoudite, menaça de démissionner en cas de soutien à la cause juive. Il en fut de même de James Forrestal, le secrétaire à la Défense. Si Truman en vint finalement à soutenir le plan de partage, il n’en promulgua pas moins un embargo total sur les ventes d’armes au Moyen-Orient, décision dramatique pour l’Etat juif.

Israël ne devra son salut qu’au soutien du bloc soviétique. Désireux de réduire l’influence britannique en Méditerranée orientale, Staline intima aux Tchèques de puiser dans leurs stocks d’armes issus de la Seconde guerre mondiale. C’est ainsi que des Messerschmitt fabriqués par les usines Skoda prirent le dessus sur des Spitfire fournis à l’Egypte par les Britanniques. D’autres éléments infirment encore la « thèse » colonialiste du Président à vie de l’ABP : le lien historique entre le peuple juif et la Terre d’Israël, caractéristique évidemment absente dans le cas des comptoirs coloniaux ; le refus des pionniers juifs d’exploiter le travail des paysans arabes et l’idéologie sioniste prônant le retour des Juifs au travail agricole et manuel ; l’absence de métropole : de quel pays Israël serait-elle la colonie ?

Personnellement, je ne sais pas si Monsieur Galand est antisémite. Ce qui est sûr en revanche, c’est sa monumentale mauvaise foi et/ou son abyssale ignorance des tenants et aboutissants d’une cause dont il se targue d’être un spécialiste et/ou son obsession délirante d’Israël que de nombreux historiens et politistes apparentent, à tort ou à raison, à de l’antisémitisme. L’hypothèse d’un antisémitisme culturel, largement inconscient, est en tout cas à retenir. L’obsession d’Israël frapperait tous ceux qui, chrétiens ou désormais laïques, ont été nourris durant leur jeunesse au catéchisme préconciliaire qui, rappelons-le, posait les Juifs en assassin du christ. Dans cette acception, l’antisionisme radical doit être compris, pour paraphraser Clausewitz, comme la continuation de l’antijudaïsme par d’autres moyens. A suivre.

PS. Pierre Galand est évidemment un fervent soutien de BDS, un mouvement qui prône la destruction de l’Etat d’Israël, notamment à travers un discours antisémite bien compris. Cette affirmation n’est pas gratuite. Elle est développée dans mon dernier ouvrage, co-écrit avec Alain Soriano, qui devrait sortir cette rentrée aux éditions la Boîte à Pandore.


 

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  • Par Robert Plasman - 15/09/2020 - 12:28

    Je partage très largement l'analyse de Pierre Galand.

  • Par TontonMordechai - 15/09/2020 - 16:06

    Ah le sinistre coquin ! Cette version à peine modernisée du brontosaure nous prouve à souhait que l'antisionisme version marxisme soixante-huitarde a une longue tradition, toujours bien en cours au PS, PTB et Ecolo...Rien à faire, malgré les évidences des récits historiques, loin de l'affect et du militantisme qui envoient par le fond la notion même de Libre Examen. Mais bon, les occasions de rire sont rares, ne boudons pas notre plaisir !

  • Par Joel Kotek - 15/09/2020 - 23:14

    M. Plasman, cher Confrère, vous avez tout les droits de ne pas aimer Israël. La question n'est pas d'être ou non anti-israélien mais de savoir si Israël est le fruit de l'impérialisme occidental. Et la réponse est non. Israël est l'un des enfants de la décolonisation. Lisez Albert Memmi: la condition juive en diaspora, de Berlin à Rabat était celle de colonisé, de sous-homme, de dhimmi. Les Britanniques ne voulaient pas d'un Etat juif dans leur arrière-cour. La Belgique catholique craignait la présence de ces athées près du St sépulcre. C'est tout. L'histoire comme les sciences économiques à ses lois et ses exactitudes. Pour le reste, je vous laisse à vos opinions.

  • Par Jean Vogel - 16/09/2020 - 11:13

    Israël est-il le fruit de l'impérialisme occidental ? A l'âge de 14 ans j'avais trouvé une réponse dans le long article de Maxime Rodinson "Israël, fait colonial ?" publié dans le n° spécial des Temps modernes sur le conflit israélo-arabe (mai 1967). Une réponse longuement étayée et une réponse complexe.
    En bref, au niveau international, dès sa fondation, les perspectives du mouvement sioniste "s'insèrent indiscutablement dans le grand mouvement d'expansion de l'Europe au XIXe et au XXe siècles, dans la vague de fond impérialiste européenne. Le monde d'alors était dominé par les grandes puissances impérialistes européenne. Toute action visant à une transformation politique devait obtenir, au minimum leur accord, et, bien mieux, leur soutien. Pour cela, elle devait présenter des avantages pour ces puissances, s'insérer dans leurs plans".
    Au niveau interne de la Palestine, "on peut parler de colonisation quand il y a et par là même qu'il y a occupation avec domination ; quand il y a et par là même qu'il y a émigration avec législation. Les Juifs attirés par le sionisme ont émigré en Palestine, puis l'ont dominée. Il l'ont occupée en fait et ont légiféré pour justifier en droit cette occupation. Tout y est".
    Mais de cette reconnaissance du "fait colonial" inhérent à l'histoire d'Israël, Rodinson se refusait à tirer une condamnation politique et morale imprescriptible : "Les colons et colonisateurs ne sont pas des monstres à face humaine, au comportement stupéfiant, comme on le croirait souvent à lire les intellectuels de gauche. Je suis anti-colonialiste et anti-raciste, mais ne puis renoncer pour cela à expliquer le colonialisme et le racisme par des facteurs sociaux et psychologiques des plus répandus et des plus banaux, auxquels nul ne devrait jurer qu'il est inaccessible. Le fait d'appartenir à un groupe colonisateur n'est pas le crime indicible et irrémissible qu'on imagine dans les cafés des boulevards Saint-Germain et Saint-Michel. Qui en est innocent ? Seul le temps passé depuis l'usurpation varie. La conscience humaine accepte plus ou moins tard qu'il y ait prescription".
    Ce qui me frappe, c'est qu'aujourd'hui la première moitié de ce que dit Rodinson est inaudible par les partisans d'Israël et la deuxième moitié par ses adversaires. Nous sommes dans un temps de "terribles simplificateurs".

  • Par Maurice e. - 16/09/2020 - 21:32

    Monsieur Plasman,

    votre expertise en "sciences" économiques ne vous a pas visiblement immunisé des divagations des croyances paléo-marxistes.
    Pierre Galand n'est pas un libre penseur, mais bien un croyant paranoïaque en ce qui concerne les Juifs et le sionisme.
    Il semblerait que vous partagez avec lui une méconnaissance des racines du sionisme, consternante pour un enseignant honoraire d'une université libre exaministe.
    Je vous renvoie à August Babel qui disait il y a plus d'un siècle que "l'antisémitisme est le socialisme des imbéciles".

  • Par Maurice e. - 17/09/2020 - 6:02

    Monsieur Vogel,

    Puisque vous faites allusion à Maxime Rodinson, je vous rappelle que celui-ci ,avec le temps , a progressivement revisité de nombreux éléments de sa thèse et en particulier l'aspect "moralement condamnable" du "colonialisme" sioniste.
    Vous avez cosigné avec d'autres membres de l'ULB (et notamment Robert Plasman), une opinion justifiant la reconnaissance par notre alma mater du cercle BDS-ULB qui appelle au boycott d'un Etat et de ses institutions universitaires .
    Vous aviez de ce fait cautionné des arguments de ce cercle dignes de la pire casuistique jésuistique, comme la participation supposée du très renommé Technion à la conception d'armes "destinées à tuer des civils palestiniens".

    Dans cet ordre d'idées, pensez-vous, comme le récit nationaliste le prétend, que les francophones bruxellois soient des colonialistes ?

  • Par Joel Kotek - 17/09/2020 - 14:09

    Cher Jean, en tant que Marxiste, et c'est tout ton honneur, je comprends que tu te bases sur la thèse d'un historien, certes éminent, mais communiste. Il fut même stalinien. Tu n'es pas sans savoir que Rodinson accrédita l'idée du complot contre Staline dit des blouses blanches. Pour lui, le complot des médecins juifs était un fait indéniable. Errare humanum est. Quant à sa thèse, elle est dans l'ordre de ce que fut la vulgate soviétique ... Je n'arrive pas intellectuellement à lier le mouvement socialisant des premiers sionistes à l'impérialisme français, britannique ou encore turc. Les premiers sionistes sont venus sans capitaux, sans armes (sinon leur faux à herbe)et sans puissance tutélaire pour rejoindre une Terre qui fut celle de leurs ancêtres. Le hic est qu'elle était aussi habitée par des Arabes depuis des siècles. Pas besoin d'utiliser de grands concepts tels que colonialisme ou impérialisme pour comprendre que les Palestiniens ont des droits.

  • Par Maurice e. - 18/09/2020 - 8:44

    A Jean Vogel (suite)

    Tout d'abord il faut ajouter au terme "récit nationaliste " le qualificatif "flamand" dans le dernier paragraphe de mon commentaire précédent relatif aux "colonialistes" de l'agglomération bruxelloise et de sa périphérie.

    Ce qui suit peut paraître éloigné d'Israël Etat Colonial, mais tout me semble lié. Ainsi, en relisant les termes du texte intitulé "Un procès en sorcellerie" publié en 2018 dans le journal le Soir (au moment de "l'affaire Ken Loach) et que vous avez cosigné en qualité de "Président de l'Institut Marcel Liebman (toujours en compagnie de Robert Plasman), je constate que non seulement ce texte témoigne de la part des signataires d'une foi de charbonnier dans (je cite: en parlant du parti travailliste britannique) le Labour qui serait depuis l'élection de Jeremy Corbyn à sa tête " la plus importante force dynamique et novatrice de la gauche européenne aujourd'hui" mais encore des allusions complètement inappropriées au livre Perfidy de Ben Hecht dont se serait inspiré Jim Allen dans sa pièce Perdition.
    Cette foi du charbonnier me rappelle celle que j'ai connue à l'ULB ( sur d'autres sujets que les racines coloniales d'Israël) il y a 60 ans dans les cercles estudiantins maoïstes (et avant cela au sein du PCB et du PCF aujourd'hui disparus).
    Ce n'est pas du Trump mais çà y ressemble

    En ce qui concerne le "dynamisme" du Labour sous Corbyn, on en voit les résultats sur le plan électoral (la plus sévère défaite depuis 1983) et en ce qui concerne la référence à Perfidy de Ben Hecht, il faut savoir que ce livre a été très contesté (fake story) par les historiens dès sa sortie aux USA et que Ben Hecht était très lié à ce qu'il y avait de plus extrémiste à la droite du mouvement sioniste. On peut faire mieux comme caution à un auteur de gauche comme Jim Allen.