Humeur

Le PIR(E) est à venir

Vendredi 6 novembre 2020 par Joël Kotek, Directeur de publication de Regards et professeur à l'ULB
Publié dans Regards N°1069

Tout n’est pas à jeter s’agissant des thèses décoloniales. L’idée selon laquelle le racisme pourrait être d’ordre inconscient n’est pas à balancer d’un revers de la main. Oui, le racisme peut être inconscient et structurel.

Là, où je m’oppose radicalement aux thèses décoloniales ou indigénistes, c’est dans leur volonté de réduire le racisme au seul suprémacisme blanc, c’est-à-dire à la couleur d’une seule peau, entendez la blanche.

A les suivre, le racisme serait structurel pour tous les Blancs et, forcément, accessoire, secondaire, accidentel chez les « non Blancs ». L’interview de la journaliste et chroniqueuse d’origine rwandaise Sabrine Ingabire en juillet dernier dans le quotidien De Morgen témoigne de cette dérive raciste de l’antiracisme : « Ecoutez, tous les blancs sont racistes. N’utilisez pas cela comme un gros titre pour l’instant, hein. (rires) C’est aussi simple que ça. Vous faites partie intégrante d’un système blanc. Vous ne comprendrez jamais vraiment ce qu’est le racisme, parce que vous n’y avez jamais été confronté ». Constat étonnant de la part d’une ressortissante d’un pays où une politique raciste à l’état pur généra le dernier des génocides du 20e siècle, celui du million de Tutsi exterminés par ceux que Jean-Pierre Chrétien qualifia, non sans raison, de nazis noirs. Il est vrai que notre Bekende Vlaming est d’origine hutu, ceci expliquant évidemment cela.

Faudra-t-il une nouvelle fois le répéter, le racisme tient, bien moins de la couleur de la peau que de rapports de pouvoir, que de constructions sociales, de représentations de l’Autre (le Juif, la Femme, le Noir, l’Arabe) construit dans la longue durée. Comment nier que la représentation du Noir se trouve conditionnée en Europe par l’expérience coloniale, et aux Etats-Unis, comme d’ailleurs au sein du monde arabe, par l’esclavagisme systémique. Dire que le colonialisme et l’esclavage ont induit une image péjorative des Africains est une évidence. Il suffit de lire Tintin au Congo pour s’en persuader. Cette BD est une voie royale pour qui veut saisir la mentalité raciste des Européens et non des « Blancs » en tant que tels. Pourquoi ? Parce que le « Blanc » en tant que tel n’existe pas. On est toujours le Blanc ou le Noir de l’Autre. Si les Arabes sont considérés comme « colorés » par les racistes européens, ils n’en sont pas moins tenus pour ‘Blancs’ par les Africains subsahariens.

De même, les Nazis tenaient les Polonais comme des êtres inférieurs qui, pour leur part, n’en entendaient pas moins se débarrasser de leurs Juifs. Et, sincèrement, où placer les Juifs dans l’échelle des couleurs, eux qui furent –et je m’en excuse auprès de toutes les autres peuples victimes– comme le groupe le plus persécuté de tous les temps. Sont-ils vraiment des Blancs, comme l’avance Houria Bouteldja, l’égérie du Parti des Indigènes de la République (PIR) ou bien des Noirs comme le laisserait plutôt à croire leur infériorité structurelle tant dans la Cité chrétienne que musulmane (Dhimmi) ? A moins d’être indigéniste, poser la question revient à s’en désintéresser ! Manifestement, l’antisémitisme n’est pas affaire de couleur de peau mais bien de représentations collectives héritées du passé. L’actuelle crise sanitaire le démontre à l’envi. Elle n’a pas manqué, en effet, de ressusciter l’antisémythe du Juif empoisonneur. Dans le flot des thèses complotistes relatives au Coronavirus, la piste juive n’a pas manqué d’être mise en avant avec son lot d’accusation à l’encontre, ici, des Rothschild, là, de Soros ou encore dans le cas français de l’ex-ministre (juive) Agnès Buzyn et de ses acolytes, Lévy et Salomon. Cela ne s’invente pas.

Manifestement nombre de nos compatriotes n’ont pas fait du passé table rase. En témoigne encore cette étrange séquence où l’on voit notre Agence Belga illustrer une dépêche relative à la pandémie mondiale par la seule illustration d’un jeune hassid devant le Kotel, c’est-à-dire le mur dit des lamentations. Qu’est-ce qui a bien pu motiver le metteur en page de choisir cette photo alors que l’article n’évoque pas plus les Juifs qu’Israël. Le plus étonnant de cette affaire est que de nombreux médias (RTL, Proximus, LLB, DH, etc.) ont repris la dépêche, sans s’interroger sur le lien entre l’illustration et le corps du texte. Merci à Rudi Roth de l’avoir signalé et plus encore d’avoir amené ces différents médias à corriger le tir. Il existe manifestement un inconscient collectif européen hérité du Moyen-âge, qui pose le Juif, en fauteur de maladies infectieuses.

L’antisémitisme comme le racisme sont affaire d’héritage culturel, de rapports de domination inscrits dans la durée. Cela explique la persistance d’un racisme résiduaire envers les Juifs comme des Noirs tant au Nord qu’au Sud de la méditerranée. La dhimmitude, c’est-à-dire le statut d’infériorité des Juifs en Terre d’Islam, explique en grande partie l’image négative des Juifs et pas seulement des Israéliens dans la Cité et/ou les banlieues de l’Islam. C’est notamment ce que démontre l’étude Les Juifs et l’Autre que je viens de publier à Paris pour la Fondation Jean Jaurès et dont je vous parlerai dans le prochain numéro de Regards.


 

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http://www.respectzone.org/fr/
  • Par Patrick Nathan Muntz - 10/11/2020 - 23:01

    Je t'informe Joël que j'ai aussi signé la plainte de Rudi Roth pour cette affaire de l'agence Belga qui semble être un racisme inconscient qui ne dérange pas les médias de Belgique. Ceci dit, j'écris divers articles ou des réponses sur des réseaux sociaux que je signe "Nathan le Toqué" en hommage à ce prof. juif du ghetto de Varsovie.... Je n'ai pas de faiblesse envers le président Trump mais je trouve immoral le comportement des médias européens qui mentent, cachent des choses, envoient des informations partielles avec retard et montrent leur détestation de ce personnage en contradiction avec leur supposé rôle d'informateurs du public. Les votes par correspondance sont bien une invitation implicite à tricher, à "perdre" des votes, à en bidouiller d'autres... Des milliers de cas doivent exister qui font de ces élections une caricature de démocratie comme le furent autrement les interdictions de vote des noirs dans les Etadurant des décennies après leur "guerre civile".

  • Par Maurice e. - 12/11/2020 - 1:03

    Nathan le Toqué,
    La plupart des médias qu'ils soient américains ou européens n'ont effectivement pas ménagé Donald Trump (qui le leur a bien rendu en les appelant "fake news").
    Il méritait selon moi la plupart de leurs critiques.
    Son refus actuel de nier sa défaite en propageant des nouvelles de fraude sans la moindre preuve démontre une fois de plus son mépris total de la démocratie et sa pratique pathologique du mensonge.
    Le vote par correspondance est une pratique courante dans les élections américaines et son usage important dans les élections actuelles se justifie par la peur de la contamination au Covid 19 dans les files d'attente aux bureaux de vote.
    Et rien ne permet de penser que les votes n'ont pas été réguliers.
    Accréditer le contraire témoigne ,au mieux des cas, d'une grande ignorance et au pire d'une mauvaise foi manifeste.
    J'ose croire, Nathan, qu'il s'agit de la première raison en ce qui te concerne
    Je pense que c'est Donald Trump et ses affidés qui représentent une caricature de démocratie.

  • Par Daniel Stern - 2/12/2020 - 13:05

    Merci Joël Kotek pour ce bon article. Je pense que Soros se fait plus remarquer par ses positions politiques, alors que la famille Rothschild est très discrète. Je suis donc sidéré et même dégouté par les remarques concernant Macron et son pseudo lien avec cette famille.
    "Le PIR(E) est à venir", c'est vrai, surtout si certains de la communauté ramènent le débat sur l'antisémitisme avec des histoires de l'ex-président Trump.

  • Par François Braem - 3/12/2020 - 18:23

    L'étude "Les Juifs et l'Autre " publiée par la Fondation Jaurès me semble devoir être vue comme une contribution plus qu'utile au débat belgo-belge. Et à ce titre, on peut sans doute s'interroger sur les raisons pour lesquelles elle n'aura pas été publiée en Belgique même. Il est bien exact qu'un antisémitisme arabo-musulman existe et qu'il se perpétue - entre autres - au sein de la jeunesse bruxelloise. Et il s'agit bien trop régulièrement d'un angle mort négligé par toute une série d'associations en charge de la "nouvelle" lutte antiracisme. Peut-être bien pour partie parce que nos concitoyens de religion et/ou de culture juive peuvent malaisément se voir réduits au statut de "racisés" et/ou d'ex-colonisés. Smiles ... Mais il n'en reste pas moins regrettable que l'étude pêche par certains procès d'intention menés. Ce qui contribue malheureusement à entacher sa crédibilité scientifique. A titre d'exemple, je reprends l'extrait suivant de l'étude : "(...) On le comprend aisément, les conclusions de l’enquête furent rapidement refoulées comme le confirme le résumé qu’en fit, quelques années plus tard, Benjamin Peltier de Be-Pax dans une
    brochure dédiée à la lutte contre l’antisémitisme :« En Belgique aucune donnée comparable n'existe, on peut juste citer cette étude de
    plusieurs universités belges en 2011 concernant la jeunesse bruxelloise qui livrait des résultats assez surprenants. Les chercheurs, sur base d'un échantillon de 2.800 jeunes issus de l'enseignement flamand à Bruxelles, arrivaient à la conclusion qu'environ10% d'entre eux étaient ouvertement antisémites». Le résumé de l’enquête de Benjamin Peltier est plus surprenant encore si l’on songe qu’il occulte tout simplement ce qui avait réellement surpris les enquêteurs de la VUB: une forte prévalence antisémite double chez les catholiques pratiquants et triple chez les jeunes
    musulmans. Il est vrai que Be-Pax est la nouvelle mouture de Pax Christi, un mouvement chrétien que d’aucuns qualifieraient d’islamo-gauchiste. S’il n’est pas de notre ressort de le confirmer ou de l’infirmer, il est vrai que ce mouvement soutient la thèse selon laquelle le port du voile n’est autre que l’expression de la prise de pouvoir des femmes musulmanes".

    La formulation adoptée laisse entendre qu'en tant qu'association liée à la mouvance chrétienne - et pour cette raison même -, BePax tiendrait pour négligeable une prévalence plus forte de l'antisémitisme chez les catholiques pratiquants. Il est sans doute bien exact que les catholiques pratiquants - souvent âgés, et conservateurs - héritent pour partie de l'anti-judaïsme qui a prévalu dans l'Eglise jusqu'aux années du Concile de Vatican II. Mais chercher à accuser BePax de "couvrir " cette frange de catholiques pratiquants me semble assez hasardeux. Par ailleurs, BePax ne soutient pas selon moi la thèse selon laquelle le port du voile reviendra nécessairement à une prise de pouvoir des femmes musulmanes. Mais bien plutôt que ceci pourra - dans certaines situations - être le cas. Ce qui n'est pas véritablement la même chose. Enfin, évoquer le terme d'islamo-gauchisme demanderait sans doute une définition précise. Et faire adosser à "certains" ce vocable - et au simple conditionnel - s'agissant d'une association comme BePax me semble peu rigoureux. Et proche du procès d'intention. Pour me résumer, il me semble dommage que cette étude - qui semble bien être menée grâce à une méthodologie sérieuse et qui fournit des ordres de grandeurs significatifs d'un point de vue scientifique - puisse à plus d'une reprise s'aventurer dans des micro-polémiques qui - à mes yeux - relèvent d'une approche avant tout militante. Et donc, pour partie partisane. Mélange des genres, donc.
    Sans doute aurait-il été plus pertinent de chercher à se pencher plus avant sur les critères à rattacher - ou non - à l'antisémitisme tels que les exposent l'IHRA. Car c'est bien de la distinction entre anti-sionisme -,et quel(s) sens bien pouvoir donner à ce vocable? - et antisémitisme qu'il importerait avant tout de pouvoir débattre afin approfondir votre propos. Merci de votre aimable attention.