Portrait du mois

Philippe Mesnard : "La Shoah? Un événement central pour l'Humanité"

Mercredi 2 mars 2011 par Géraldine Kamps

 
Différencier les violences, enseigner la spécificité de la Shoah, les objectifs du nouveau directeur de la Fondation Auschwitz, Philippe Mesnard, démontrent une nette rupture avec le message de son prédécesseur. La Fondation serait-elle à un tournant de son histoire ?
 
Professeur en littérature comparée, engagé depuis une vingtaine d’années dans le travail de mémoire, auteur et éditeur pour être à l’origine des premières publications des écrits enfouis de Sonderkommandos, Philippe Mesnard a succédé le 1er juillet 2010 à Yannis Thanassekos, au poste de directeur de la Fondation Auschwitz. L’homme sait de quoi il parle. C’est d’ailleurs par le questionnement intellectuel qu’il a démarré ce travail en consacrant sa thèse à Maurice Blanchot. « Ce grand intellectuel de la littérature française, qui a connu un passé à l’extrême droite antisémite avant la guerre et s’est retrouvé après guerre à l’extrême gauche, s’est à partir de 1968 démarqué complètement de cette tendance qu’il jugeait trop pro-palestinienne, pour entrer d’une manière presque christique dans une compassion pour Auschwitz », explique-t-il.
D’origine française, laïque, Philippe Mesnard orientera la suite de ses recherches sur les questions de mémoire et de témoignages. « Rien ne me prédéterminait à m’engager dans cette voie », sourit-il. A la question du « pourquoi ? » qui lui revient depuis vingt ans, il répond : « C’est assez symptomatique, on en arrive presque à trouver douteux qu’un non-Juif s’intéresse à la Shoah et à la mémoire… A partir du moment où on entre dans ces œuvres, ces témoignages qui sont aux portes mêmes des chambres à gaz comme celui du Sonderkommando Zalmen Gradowski, la question du pourquoi ne se pose même plus ». Il poursuit : « Cela renvoie aussi à la place actuelle de cette question et de sa réception dans nos sociétés, aux tensions qui rendent l’approche délicate, qu’elle soit liée aux interprétations et discours d’une mémoire résistante face à une mémoire des déportés civils juifs non résistants, ou liée aux enchaînements des polémiques suscitées par l’actualité en Israël. L’événement de la Shoah étant central, et pas seulement pour les Juifs ni l’Europe mais pour toute l’humanité, en raison de la charge philosophique que suggère l’étroite relation entre la civilisation et la barbarie, il est extrêmement important que nous soyons tous, juifs comme non juifs, appelés à nous interroger sur ce qui a eu lieu, et que ni le temps qui a passé ni le présent ne suffisent à résoudre ».
De la Pologne aux Marolles
Après avoir organisé en 2008 un colloque sur « La réception de Primo Levi » (ISTI - Haute école de Bruxelles), Philippe Mesnard s’est vu confier par la Fondation Auschwitz la responsabilité de transformer son bulletin en une véritable revue. Deux ans plus tard, l’institution lui proposait de succéder à Yannis Thanassekos, parti en retraite. La revue, avec une nouvelle ligne éditoriale et une nouvelle maquette, a été rebaptisée : le n°109 de Témoigner. Entre Histoire et Mémoire sortira en avril. Et les changements ne s’arrêtent pas là.
Philippe Mesnard confie travailler « dans la rupture » par rapport à son prédécesseur, en choisissant de réorienter la Fondation, devenue comme le CCLJ centre de ressources. Il y a son souci « nouveau » de s’adresser à la Belgique entière, aux trois communautés linguistiques, en traduisant notamment tous les outils pédagogiques et expositions mis à disposition du public. Indépendamment des missions fondatrices de la Fondation de préservation des témoignages et de récolte de nouveaux témoignages (des enfants cachés), il y a aussi et surtout ce changement radical de conception de la mémoire d’Auschwitz. Une conception qui refusait la singularité de la Shoah admise par l’ensemble de la communauté juive. « Il est essentiel de travailler sur la différenciation des violences de façon à pouvoir enseigner la spécificité de la Shoah, en distinguant le système concentrationnaire des centres d’extermination », affirme le nouveau directeur. « Cette approche était indissociable de mon projet. En tant que professeur, je lutte contre ce confusionnisme qui, aujourd’hui, voudrait voir des camps de concentration et des génocides là où il n’y en a pas ».
Philippe Mesnard a également rétabli les contacts avec les Territoires de la Mémoire, le CCLJ, le Musée de Malines… « Le voyage annuel à Auschwitz organisé par la Fondation passera désormais par Malines », affirme-t-il. Et les projets sont nombreux : après une nouvelle expo sur Primo Levi présentée en début d’année aux Facultés Saint-Louis, Philippe Mesnard souhaite concentrer ses travaux sur le quartier des Marolles et la vie juive avant Auschwitz, dans le cadre d’une exposition prévue pour janvier 2012 qui reviendra sur le parcours de témoins juifs partis de Pologne dans les années 20 et réfugiés à Bruxelles, avant d’être déportés à Auschwitz. Enfin, le Prix de la Fondation Auschwitz a été « réajusté » pour encourager la recherche des étudiants et ne pas s’intéresser qu’aux produits finis. « Prôner le travail de mémoire sans miser sur l’avenir serait paradoxal ». De bien bonnes idées dont on se réjouit de voir les effets.          
Séminaire 
« Usages de la propagande dans les sociétés totalitaires et dans les sociétés démocratiques »
par Luba Jurgenson et Philippe Mesnard
 
Jeudi 17 et vendredi 18 mars 2011
 
Haute Ecole Francisco Ferrer
rue de la Fontaine 4, 1000 Bruxelles
Plus d’infos : 02/512.79.98 ou www.auschwitz.be

 
 

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