France

Phénomène Zemmour : "Sur le plan juif, je suis épouvanté"

Mercredi 3 novembre 2021 par La Rédaction

Dans une tribune publiée dans Le Droit de vivre*, l’historien israélien Simon Epstein exprime son malaise face aux références à ses travaux sur les personnalités de gauche et d’extrême gauche de l’entre-deux-guerres ayant basculé dans l’antisémitisme et la Collaboration dont use et abuse Eric Zemmour pour discréditer la gauche, l'antiracisme, les dreyfusards et réécrire une histoire de France où l’extrême droite est réhabilitée.

Depuis qu’il apparait sans cesse sur les plateaux TV, le polémiste Eric Zemmour multiplie les références à l’histoire de France dont il prétend être un bon connaisseur. Pour ce faire, il aime truffe ses interventions de citations d’historiens ou le plus souvent de « name dropping ».

Parmi les historiens qu’il se plait à citer, il y a Simon Epstein. Dans un paradoxe français (éd. Albin Michel) Simon Epstein a remarquablement décrit deux phénomènes que la mémoire occulte encore en France : le basculement des antiracistes et des philosémites d’avant-

Simon Epstein

guerre dans la Collaboration et l’antisémitisme sous l’Occupation d’une part, et la présence d’antisémites dans la Résistance d’autre part.

« Il lui arrive, à ce sujet, de faire référence à deux de mes livres », constate Simon Epstein. « Zemmour me cite parfois à bon escient. Il me cite souvent en accentuant mon propos et en m’attribuant des conclu­sions qui sont siennes et non pas miennes. Il brandit de temps en temps un « comme l’écrit l’historien Simon Epstein » pour énoncer quelque chose que je n’ai pas écrit comme il le dit, ou pis encore, que je n’ai pas écrit du tout ».

Pendant longtemps, Simon Epstein n’a pas relevé ni contesté publiquement l’usage pour le moins particulier dont Zemmour fait de ses travaux. « Il n’était pas seul à brutaliser l’Histoire : c’était coutumier dans la vie intellectuelle en général et dans les débats politico-médiatiques en particulier. Enfin, parce que je trouvais drôle, vraiment drôle, que « ce vieux pays gallo-romain » qui est aussi « la fille aînée de l’Église » ait confié à un Juif – eh oui – la triple tâche de chanter sa grandeur d’antan, de pleurer son identité outragée et de hisser, à nouveau, sa vieille bannière. Zemmour avait remplacé Jeanne. C’était à lui, désormais, de ramasser « le tronçon du glaive » et de « sonner la charge » ».

Si Simon Epstein a décidé enfin de briser ce silence, c’est en raison des conséquences désastreuses que le phénomène Zemmour peut faire subir aux Juifs de France. « Je m’inquiète ici de la place qu’il tiendra, et qu’il tient sans doute déjà, dans la longue et tumultueuse histoire des Juifs de ce pays… Les Juifs de France, comme ceux de toute la Diaspora, savent qu’ils s’exposent à l’antisémitisme, ce phénomène irréductible qui alterne ses phases de rémission, parfois courtes et parfois longues, ses périodes de hausse, ses flambées d’exacerbation, puis de nouveau ses phases de rémission. Les Juifs savent aussi que certains d’entre eux – minoritaires, heureusement – ne résistent pas à la pression et composent avec l’antisémitisme. Dans certains cas, ils participent à sa propagation ».

Et effectivement, Zemmour s’exprime beaucoup sur les Juifs tout en alimentant de vieux fantasmes antisémites et en réhabilitant systématiquement de grandes figures antisémites. « Ses petites phrases sur Dreyfus (qui, à ses yeux, n’était pas vraiment innocent) ont une mauvaise odeur de moisi. Son apologie de Pétain (qui, selon lui, n’était pas vraiment coupable) le localise dans l’extrême droite post-vichyssoise », déplore Simon Epstein. « Elle le positionne aux lisières (qu’il ne franchit pas, car Juif, il y serait mal reçu) de l’ultra droite néonazie. Il en va de même pour sa répudiation des lois Pleven et Gayssot, ces lois dont la suppression laisserait le champ totalement libre au racisme, à l’antisémitisme et au négationnisme. Quant à s’en prendre aux enfants juifs massacrés à Toulouse, et qui reposent en terre d’Israël, c’est tout simplement abject… Lorsque Zemmour fustige les femmes, les immigrés, les homosexuels, les socialistes, les centristes, les élites, les bobos, il le fait par conviction profonde, fasciné qu’il est par cette rhétorique d’extrême droite qu’il a lui-même enrichie, fort copieusement faut-il dire, d’élucubrations nouvelles ».

Curieusement, la judéité n’apparait comme un obstacle dans son ascension politique. « Quand il étrille les Juifs, il le fait aussi par ingéniosité médiatique », observe Simon Epstein. « Sa mission historique, telle qu’il la conçoit, est en effet de réconcilier la bourgeoisie patriotique et les classes populaires. En langage décodé, en politique de terrain, cela signifie qu’il mise à la fois, ce qui est difficile, sur les électeurs de la droite républicaine et sur ceux de l’extrême droite populiste. Or qu’il soit lui-même juif, voilà qui rassure les premiers (il n’est pas un fasciste, on peut voter pour lui). Et qu’il soit juif tout en malmenant les Juifs, voilà qui aguiche les seconds (il n’est pas un « vendu », on peut compter sur lui). Les premiers apprécient qu’il invoque Péguy et encense de Gaulle. Les seconds goûtent qu’il dénigre Zola et réhabilite Pétain… Son origine juive, dont il ne fait pas mystère, l’aide à programmer une marche sur Paris qui, en toute plasticité doctrinale, passerait à la fois par Londres et par Vichy ».

Pour conclure sa tribune, en fin connaisseur de l’histoire de l’antisémitisme en France, Simon Epstein ne voit pas dans le phénomène Zemmour quelque chose d’inédit. Des précédents existent. « Historiquement, il est de la lignée d’Arthur Meyer, le directeur du Gaulois, qui se convertit au catholicisme en 1901. Il prolonge aussi Edmond Bloch, qui fréquenta l’extrême droite française des années trente et qui, lui aussi, finit par se convertir au catholicisme », précise Simon Epstein qui nuance toutefois cette analogie : « Zemmour, qui aspire à un destin national quand ses deux devanciers n’avaient joui que d’une notoriété passagère, n’aura pas à les suivre jusqu’au bénitier. Loin d’être un handicap dans sa « résistible ascension », sa judéité lui sert, en quelque sorte, de joker imparable… C’est du grand-art et du jamais-vu, reconnaissons-le. Au plan politique, c’est passionnant à observer. Au plan juif, « j’avoue que je suis épouvanté » ».

* https://www.leddv.fr/opinion/tribune/zemmour-dun-point-de-vue-juif-20211102


 
 

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  • Par Roland Douhard - 4/11/2021 - 12:00

    Tout est dit de la haine de soi, de l’inversion des valeurs et de la chevauchée pitoyable d’un homme qui, exaltant une France fantasmatique, débarrassée de ses impuretés ethniques, retrouverait ses pures racines gallicanes. Lui, le petit juif séfarade quémandant à ses ennemis historiques un peu de considération. Le prix à payer à cette France respectable pourrait être fatal à la République, berceau des idéaux des Lumières, assombris dans son sillage. Et que dire de la guerre civile qu’il appelle de ses voeux en désignant une anti-France au travers des migrants qui ressemblent beaucoup à ses parents. Ne pas s'appeler François est désormais un crime. Ironie et tragédie que de le voir ainsi briller au firmament médiatique dans tant d’obscurité morale. Les ténèbres qu’il dénonce depuis vingt ans à longueur d’interviews et de livres, il les réserve en fait à sa chère patrie. Désastre en vue.