Disparition

Paul Sobol n'est plus, son témoignage lui survivra

Mercredi 18 novembre 2020 par Ina Van Looy, directrice du Centre d'éducation à la citoyenneté du CCLJ

Paul Sobol, 94 ans est mort ce mardi 17 novembre en soirée. Avec sa disparition, c’est un des derniers témoins, rescapé d’Auschwitz-Birkenau, qui s’éteint.

 

Depuis son premier retour à Auschwitz-Birkenau en 1987 avec la Fondation Auschwitz, témoigner de son vécu concentrationnaire occupait une place centrale dans sa vie.

En 2009, je découvrais son témoignage sur le net. Impressionnée par la rigueur et la précision de son propos, je lui avais téléphoné pour le rencontrer. Paul m’a reçue chez lui, droit, derrière son bureau, intrigué par ma démarche, lui qui ne s’était jamais senti juif, que lui voulait donc le CCLJ ?

Nous avons pris le temps de nous connaître et de nous apprivoiser. Il a vite souscrit à la proposition de notre programme « La haine, je dis NON ! » : éduquer à l’histoire de la Shoah avec sérieux et rigueur. Dès cette première rencontre, Paul a toujours répondu présent à toutes nos demandes de témoignages et plus encore.

En 2011, nous revenions vers lui avec une idée : un film et un carnet pédagogique qui nous permettraient de poursuivre la transmission de l’histoire de la Shoah lorsque les témoins auront disparu *. C’était le grand avantage de Paul, sa force de caractère, sa dureté diraient certains, nous permettait de parler de tout, même de sa fin.

Il a tout de suite approuvé le projet et en compagnie de Valentine Roels, réalisatrice, soutenu par la Fondation Auschwitz, un long travail a débuté. Les premières images ont été filmées à Auschwitz-Birkenau. Je me souviens du regard et du silence de Paul dans le minibus qui nous conduisait vers le site : « Tu sais, c’est mon cimetière, c’est là que se trouve les miens, c’est là que je les retrouve et que je peux me recueillir ». Nous étions en octobre, Paul marchait vaillamment, conscient de sa mission : ce qu’il avait à nous montrer, à nous faire comprendre, à nous transmettre. Jamais une plainte, jamais « j’ai froid », jamais « je suis fatigué ». Toujours actif, soucieux de dire et surtout de bien dire.

Un témoin exceptionnel, un témoin qui évoquait les faits et rien que les faits. Jamais d’émotion. Ce registre-là était réservé aux intimes et encore. Sa tendresse m’a été donnée à voir lorsqu’en compagnie de sa petite-fille, Caroline, nous avions filmé les lieux de son enfance, de sa cache à Ixelles et enfin les noms des siens sur les murs du Mémorial d’Anderlecht. Une grande pudeur aussi. Une volonté de ne pas dire car comme il le confiait à son fils, Alain : « Je ne voulais pas te parler de moi quand j’étais esclave, je voulais que tu voies un homme ». Par ces mots, Paul traduisait précisément l’injustice dont il avait été victime, ce que les nazis avaient fait de lui simplement parce qu’il était né juif.

A l’écouter, nous comprenions que ce vécu avait été pour lui, une terrible humiliation. Une humiliation qu’il passera sa vie à vouloir effacer mais aussi à raconter. C’est dans cette contradiction que s’expriment les terribles conséquences que la Shoah a occasionnées et qui poursuivent les familles des survivants, de génération en génération. Paul insistait beaucoup sur sa reconstruction, comment il était redevenu un homme : sa famille, sa vie professionnelle dense et multiple, toujours tournée vers le futur, sa passion pour la plongée et sa fierté de me dire, à plus de 90 ans : « Je reviens de la piscine, j’ai fait un saut à Nemo ! ».

Paul va nous manquer, terriblement. 

Toute l’équipe du CCLJ présente ses plus sincères condoléances à sa famille.

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Brève biographie :

Le texte infra figure dans notre dernière exposition « Garder les yeux ouverts. Mémoire de la Shoah ». Sur le panneau dans lequel figure ce texte nous avons eu à cœur de mettre la photo de Paul et la petite photo de Nelly, envoyée à Paul lorsqu’il est emprisonné à la Caserne Dossin, côte à côte. Cette petite photo que Paul a réussi à préserver pendant toute sa captivité a sûrement contribué à sa survie. Les positionner côte à côte rend hommage à leur amour. Aujourd’hui, Paul a retrouvé Nelly.

Paul Sobol est né en 1926. Il a deux frères et une soeur. Ses parents, Rywen et Marjem Sobol viennent de Pologne. En 1941, la famille est inscrite au registre communal des Juifs. En 1942, Paul a 15 ans et est obligé de porter l’étoile jaune. Sa bande de copains le surnomme le “shérif”. Après la rafle de Bruxelles, son père décide de cacher sa famille. La famille Sobol s’installe sous une fausse identité à Ixelles. Paul possède des faux papiers. Il découvre un complexe sportif où il passe ses journées. Il y rencontre Nelly Vandepaer, une jeune fille catholique. Le 13 juin 1944, la famille est dénoncée, arrêtée à son domicile et emprisonnée à la caserne Dossin. Paul y reçoit un colis de Nelly avec une photo d’elle. Le 31 juillet 1944, la famille Sobol quitte le territoire belge avec le dernier convoi, le 26ème. Paul parvient à jeter un billet sur les voies. Ces quelques mots parviendront à Nelly.

Dès sa descente du train à Auschwitz-Birkenau, la famille Sobol est séparée : les femmes d’un côté, les hommes de l’autre. Paul est sélectionné pour le camp de concentration d’Auschwitz I. Il est d’abord dirigé vers le Zentral Sauna de Birkenau, où comme il le dit : « Il entre être humain, en sort esclave ». Il est rasé, tatoué, doit revêtir un uniforme et porter des galoches. Paul porte le tatouage B-3635. Il est dépouillé de tout mais il parvient à dissimuler la photo de Nelly. Paul est mis en quarantaine puis il va intégrer différents commandos de travail. En janvier 1945, le camp est évacué. Il entame la “marche de la mort”. Après moult péripéties, Paul s’échappe, il est libre. Le 16 mai 1945, il arrive à Bruxelles, affaibli et malade. Il retrouve Nelly. Personne ne l’interroge sur son vécu, personne ne veut savoir. Huit jours plus tard, sa soeur rentre en Belgique. Ils sont les seuls survivants de leur famille. Petit à petit, Paul va se reconstruire physiquement et psychiquement. Il reprend des études et travaille en même temps. En 1947, il se convertit au catholicisme pour épouser Nelly, ils ont deux enfants. En 1969, il obtient enfin la nationalité belge.

En 1987, avec la Fondation Auschwitz, il retourne pour la première fois à Auschwitz-Birkenau avec sa soeur. Ce voyage lui fait comprendre qu’il est indispensable qu’il raconte son vécu. Depuis, il témoigne sans relâche. En 2010, son livre autobiographique paraît : Je me souviens d'Auschwitz... De l'étoile de shérif à la croix de vie, éditions Racine.

*Paul et Sophie, témoigner entre ombre et lumière. Un film de Valentine Roels

Info : [email protected]


 
 

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http://www.respectzone.org/fr/
  • Par Mico - 18/11/2020 - 19:37

    Je suis très choqué d'apprendre le décès de Monsieur Sobol que j ai eu l honneur de rencontrer à de nombreuses reprises.

    Je possède deux photos sur lesquelles on peut nous voir lui et moi.

    Je suis disposé à les offrir au Musée Juif de Belgique.

    Elles pourront trouver leur place dans le hall d entrée du bâtiment. Ces photos pourraient être dévoilées lors de l inauguration du Musée une fois les travaux de rénovation achevés

    Mico

  • Par Jacques Wirtgen - 20/11/2020 - 16:39

    Lors du JT de 1930 heures de la RTBF, la journaliste a évoqué le décès de Mr. Sobol en 52 secondes. Puis, sans transition, elle a évoqué la carrière du malfrat "Petit Robert" en 2 Min 12 Se, en soulignant sa réhabilitation sociale. Quelle muflerie! Honte à la RTBF. J'ai déposé une protestation auprès de l'Ombudsman de la RTBF. JW

  • Par Regina Suchowol... - 21/11/2020 - 18:51

    j'ai connu Paul car mon mari Georges fesais de la polonges sous marine avec lui .
    Quelle homme !
    Merci pour tous
    Régine