Nouveaux espoirs

Jeudi 8 mai 2003 par Denis Charbit

 

Les Israéliens s’apprêtent à fêter le cinquante-cinquième anniversaire de l’Etat d’Israël. Cinquante-cinq ans déjà… C’était hier : en 1948, disposant d’une seule voix de majorité, David Ben Gourion, alors président du Conseil provisoire, proclamait la naissance de l’Etat juif en Palestine. Mille huit cent soixante-dix-huit ans après la destruction du Second Temple, quatre cent cinquante-six ans après l’Inquisition espagnole, cinquante-et-un ans après la réunion du premier congrès sioniste, mais surtout trois ans seulement après la Shoa. N’était-ce pas un pari incroyable, une leçon de ténacité formidable, une preuve indéniable du rôle essentiel de la détermination dans l’Histoire? Quiconque a vécu cette époque révolue ou s’y penche par l’étude sait bien que l’existence du jeune Etat d’Israël était, en 1948, précaire. Assurément, la société israélienne, moins individualiste, semblait soudée; les divisions -il y en avait- apparaissaient atténuées. Et cependant, l’existence d’Israël tenait à un fil. En écrivant cela, il ne s’agit pas pour moi de minimiser ou de relativiser le désenchantement actuel, mais de reconnaître ce que la nostalgie peut présenter d’illusoire et d’incongru. Certes, après deux ans d’intifada doublée d’une crise économique sérieuse, le cœur ne semble pas prêt aux réjouissances - tout au plus, au soulagement avec la chute du régime de Saddam Hussein. L’âge de la maturité s’avère difficile, pénible, parfois désespérant. Le sentiment général est celui d’une immense régression. Dans le camp de la paix, il s’additionne à un désarroi profond dont on n’est toujours pas délivré. A tort ou à raison, l’on est convaincu que la situation, demain, sera pire ou égale à celle d’aujourd’hui. Mais voila, cette torpeur, dont nous avons relevé les symptômes depuis ces deux dernières années, ne peut être tenue pour définitive. C’est la nature même de l’Histoire que de n’être jamais finie. Justement, elle bouge en ce moment même : les Irakiens se retrouvent débarrassés d’un des derniers tyrans de notre planète; les dictatures, trop nombreuses encore dans le monde arabe, commencent à trembler, tandis que le Front du refus opposé à toute paix avec Israël perd là son plus solide pilier.

Reprendre l’initiative

Ce qui vient de se passer en Irak, on le pressent déjà, ne restera pas sans effet sur les destinées de notre région meurtrie. On se prend à espérer. Pour la première fois depuis deux ans. Le retour à la négociation semble moins chimérique désormais. On se prend à espérer qu’Abou Mazen puisse disposer réellement des moyens de faire une autre politique, que Sharon relève le défi qu’attendent de lui ses nombreux électeurs, qu’enfin Bush se montre aussi déterminé à faire advenir la paix qu’il l’a été pour mener la guerre. C’est tout le cours de l’histoire qui, au Moyen-Orient, pourrait bien changer. Pour que cette évolution advienne, l’effet Saddam doit avoir en Israël comme en Palestine l’ampleur d’une révolution. Certes, la tâche est immense : repenser la paix, rebâtir la confiance. Munis de cette feuille de route-là, les trois leaders pourraient réactiver pour le bien de leurs peuples respectifs une Histoire qui, depuis deux ans, semblait profondément enlisée... Il convient en effet de rappeler que la seconde intifada et l’échec des négociations de Taba ont précipité la région dans un bain de sang et une violence permanente où attentats et représailles militaires se succèdent et n’en finissent pas de meurtrir chaque jour un peu plus les deux peuples, de radicaliser les opinions publiques et de grossir les rangs des plus extrémistes. Mais au-delà des difficultés énormes qu’a provoquées le démembrement progressif des réseaux ayant jadis engagé un dialogue, et de la réactivation des vieux schèmes que l’on pensait avoir dépassés depuis longtemps, le pire était probablement le singulier enlisement de la situation entre les anciens partenaires, qui ne voyaient plus d’horizons, de perspectives permettant d’espérer de meilleurs lendemains. Quoi que l’on pense de l’intervention américaine en Irak, il faut cependant tirer profit de la nouvelle dynamique que la chute du régime de Saddam Hussein pourrait enclencher entre Israéliens et Palestiniens. Tout doit être fait pour que cette opération ait les retombées positives souhaitées. A défaut de retrouver les armes chimiques qui avaient fourni le casus belli au déclenchement de l’opération américaine, on apporterait avec la reprise des négociations une justification postérieure de compensation exemplaire. C’était là, d’ailleurs, une pomme de discorde entre l’Europe continentale et la coalition anglo-américaine. La France laissait entendre qu’une opération militaire alliée rendrait impossible toute solution négociée au Proche-Orient. Tony Blair était convaincu du contraire : les Américains seraient tenus de donner le change, comme après la première guerre du Golfe. Mais quand bien même, objectivement, la reprise des négociations semble plus probable maintenant, une telle dynamique doit s’appuyer sur la volonté des peuples concernés et, notamment la mobilisation de toutes les forces de paix en Israël. Face à cette nouvelle conjoncture, le camp de la paix ne peut se contenter d’être un spectateur attentif et bienveillant; il ne peut se réfugier dans la prudence sous prétexte qu’on ne le reprendra pas deux fois à faire du zèle et à annoncer prématurément un horizon pacifique encore dans les limbes. A droite, on s’est depuis longtemps résolu à faire de l’occasion manquée par Arafat à Camp David le point final de l’Histoire pour repousser définitivement toute initiative. Arafat s’étant à bien des égards disqualifié, la nomination d’Abou Mazen est le signe que ce message venu du Quartet a été entendu. C’est le moment pour le camp de la paix de rétablir au plus vite sa vigueur, sa pertinence, d’affirmer que le temps est revenu de retrouver l’esprit propice à la réconciliation.

Exigence morale

Certes, il ne s’agit pas de tracer un trait sur les années écoulées et de faire comme si elles n’avaient pas eu lieu : le ralentissement sinon l’éradication du terrorisme doivent être une condition de la reprise du dialogue politique. Mais, d’ores et déjà, le moment est venu en Israël de se préparer, de se mobiliser - en un mot, de retrouver la parole après deux ans de mutisme forcé. D’être de nouveau ce qui a fait du camp de la paix un mouvement social des plus actifs et effectifs en Israël. La première tâche politique doit consister à mettre Sharon à l’épreuve. Lorsqu’on entend les inquiétudes, les mises en garde qui proviennent de son entourage, on a l’impression que la «feuille de route» est la nouvelle menace qui plane sur Israël, alors qu’elle constitue la seule ouverture qui permettrait d’entrevoir un avenir plus serein. Mais depuis sa naissance, le camp de la paix ne s’est pas doté seulement d’une vocation politique. Il a eu aussi à son actif une exigence morale, elle aussi mise en veilleuse depuis deux ans. Nous avons enterré trop de morts et bien des rêves. C’est peu de dire que le sort de nos voisins palestiniens fut plus pitoyable encore. Or, nous admettrons sans gloire que nous n’avons jamais été aussi indifférents à leur sort. Les attentats-suicides et les bombes humaines expliquent assurément cette insensibilité grandissante. Le principe «la fin justifie les moyens» a résumé le point de vue général. Ce n’est pas, on en conviendra, la meilleure devise en matière de morale politique. Mais pour convaincantes qu’elles soient, les justifications de notre comportement par celui d’autrui, par celui de l’ennemi, à force d’en user, ont perdu de leur virginité et de leur fraîcheur et sont devenus progressivement des prétextes, des automatismes pour finir par se dégrader en alibi. Le même phénomène a joué également pour les Palestiniens qui, en invoquant pour toute action de leur part la maudite occupation, ont fini par justifier l’injustifiable. Tout ce temps, la diaspora a largement témoigné de sa solidarité à l’égard d’Israël. Et cependant, si elle croit trouver sa raison d’être dans cette défense d’Israël inconditionnelle, elle n’est, pour ma part, jamais aussi valeureuse et significative que lorsqu’au cœur de sa défense d’Israël, elle se montre envers lui exigeante, comme une sœur aînée envers son frère turbulent qui a la jeunesse pour lui, mais pas toujours la sagesse.


 
 

Ajouter un commentaire

http://www.respectzone.org/fr/