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Les musulmans doivent-ils s'unir pour dire 'non' ?

Mardi 1 juillet 2014 par Perla Brener
Publié dans Regards n°802

Les faits L’attentat du Musée juif le 24 mai 2014 à Bruxelles a suscité une vague d’indignation au sein de la société belge et à l’étranger, avec un large soutien apporté à la communauté juive, qui n’a pas tardé à relancer, sur les réseaux sociaux notamment, les pires commentaires antisémites et antisionistes. Du côté de la communauté musulmane, plusieurs voix se sont fait entendre, mêlées de honte parfois, de tristesse le plus souvent. 

« Qu’attendent les musulmans pour condamner unanimement cet acte ? », a-t-on pu entendre au sein de l’opinion. La communauté musulmane doit-elle prendre ses responsabilités et se positionner ? Les musulmans de Belgique doivent-ils s’unir pour dire « non » à de tels actes ?, telles sont les questions que nous avons posées à nos interlocuteurs.

Faouzia Hariche, échevine de l’Instruction publique, de la Jeunesse et de la Petite enfance à Bruxelles-Ville, fervente laïque, refuse de parler au nom des Belges d’origine musulmane, dénonçant de façon plus générale « un phénomène de société » qui voit « l’embrigadement et la manipulation de nombreux jeunes qui ne sont pas forcément musulmans au départ, mais qui vivent un mal-être et sont à la recherche de sens. Qu’on soit d’ascendance musulmane ou non, quelle que soit la philosophie à laquelle on adhère, le rôle à jouer de l’école dans la formation est ici crucial. Nous n’avons d’ailleurs pas manqué d’y répondre, dans un premier temps en proposant quelques jours après l’attentat du Musée juif la lecture d’un texte dans toutes les écoles de la ville », rappelle celle qui poursuit actuellement ses contacts avec une plateforme de promotion du volontariat chez les jeunes, dans l’objectif d’instaurer à terme des stages d’éducation civique chez les élèves de 5et 6secondaires. « Nous réfléchissons en effet à quelque chose de plus structurel, mus par cette volonté de séparation du religieux limité à la sphère privée et de ce que la société peut offrir comme alternative à ces jeunes, de façon à favoriser le vivre-ensemble, mettre en valeur les fondements de notre société démocratique et aider à la construction d’une société solidaire ». Outre l’instrumentalisation de l’extrême droite qui contribue, selon elle, à la stigmatisation de l’une ou l’autre communauté, l’échevine bruxelloise regrette encore la centralisation des médias sur des groupuscules extrémistes tels que Sharia4­Belgium et la seule information sensationnelle. « Les modérés ne sont pas entendus, mais peut-être faut-il aussi aller vers eux », déclare-t-elle.

Rajae Essefiani est conseillère politique dans un cabinet ministériel. Si elle est très attachée à ses racines et à sa culture arabo-musulmane, en dehors de toute religion, c’est en tant que citoyenne d’une Bruxelles métissée qu’elle a vécu l’attentat du Musée juif. « J’ai été très choquée en apprenant la nouvelle, très triste aussi. Et j’ai tout de suite pensé à mes amis juifs et à leurs enfants. Aujourd’hui encore, l’idée qu’ils puissent avoir peur en allant à l’école ou au travail m’est insupportable ». Par ailleurs, Rajae Essefiani estime que cet acte antisémite est aussi un coup porté à la société multiculturelle que d’aucuns essaient de bâtir. « On ne peut pas accepter cette violence et on doit le dire ! Il est donc très important que les citoyens se mobilisent dans les mois à venir pour dire non à l’antisémitisme, non au racisme, non à tous ceux qui tentent de dresser des barrières entre nous ! ». Dans la mesure où certains attentats antisémites sont parfois commis au nom de l’islam, Rajae Essefiani comprend que la société attende de la communauté musulmane qu’elle les condamne. « Mais je pense que c’est d’abord et avant tout le rôle des instances musulmanes belges de s’exprimer publiquement en condamnant cet attentat. Certaines l’ont fait, mais à mon sens, elles doivent se faire davantage entendre. On peut d’ailleurs se demander pourquoi lors du rassemblement des imams de France devant le Musée juif, les imams de Belgique étaient absents. C’était un moment symboliquement fort, ils auraient dû être là ! ».

Le comédien et humoriste Sam Touzani (copyright G. Lechat) rappelle que « la communauté musulmane est plurielle et pas réellement structurée. L’actuel Exécutif des musulmans a été constitué en lien direct avec le Maroc et la Turquie à des fins électorales étrangères et belges et n’intègre aucunement les variantes laïques et progressistes de la communauté musulmane de Belgique. Il est donc totalement illusoire d’attendre que la communauté réagisse au quart de tour et d’une seule voix. Elle ne peut le faire que lorsqu’on critique le prophète… je sais, c’est difficile à comprendre », relève-t-il. En tant qu’artiste, résolument athée, Sam Touzani continue de rencontrer des difficultés pour dénoncer les dérives, il l’a encore constaté avec son dernier spectacle « Les chaussures de Fadi ». Revenant sur l’attentat, il constate : « Bien sûr, les gens ont été choqués. Pris séparément cependant, il y a toujours le “oui, mais…” qui tue. Il reste difficile pour beaucoup d’assumer pleinement le fait qu’il s’agisse d’un attentat antisémite ». Quelques minutes après avoir eu connaissance de l’attentat, Sam Touzani publiait ces mots sur sa page Facebook : « L’innommable vient de se produire au Sablon à Bxl, que cet acte terroriste soit l’œuvre d’un islamiste, de l’extrême droite ou d’un écervelé isolé... c’est d’abord un acte antisémite dans sa forme la plus violente !!!!!!!! Mes pensées vont aux familles des victimes... ». Le travail de mémoire reste selon lui insuffisant : « Absorbé passivement par les paraboles de télévision qui déversent leur haine de l’Occident, ou acteur sur la toile alimentant un feu qui se multiplie alors de façon exponentielle, sans parler de la problématique du Proche-Orient qui s’invite à tout moment, chacun vient avec une grille de lecture des événements complètement faussée qui ne tient pas compte de l’histoire. Pour cela, le travail de mémoire est essentiel. Je ne supporte pas le déni. La négation de l’autre revient à la négation de l’humanité. Le meilleur vaccin contre l’antisémitisme est d’en avoir dans sa famille et c’est ce qui m’est arrivé. Malheureusement, les gens sont rarement prêts à se battre contre leur camp ». Sam Touzani conclut : « Ma grosse inquiétude est qu’un extrémiste qui marche avance beaucoup plus vite qu’un progressiste qui reste assis, et j’ai l’impression que dans la communauté musulmane, ils sont bien vissés sur leur chaise… »

Révoltés par la fusillade, certains n’ont pas hésité à réagir plus longuement sur les réseaux sociaux. Dès le lendemain des faits, FashionMama (lafashionmama.com) a partagé ses impressions dans son « compte-rendu post-traumatique d’une Bruxelloise arabo-musulmane », dont voici quelques extraits : « Hier soir, ma ville a été sauvagement agressée. De toutes les paroles antisémites qui se suivaient et se ressemblaient par leur impunité s’est dressé un acte barbare au cœur même de l’Europe. L’une des communautés les plus anciennes a été attaquée dans la représentation la plus atroce de la violence. La mort sans visage, celle qui prend la fuite dans une voiture de couleur corbillard. Celle qui tue sans discernement. (…) En tant qu’arabo-musulmane de deuxième génération, cet acte antisémite m’arrache les tripes, me brise d’autant plus le cœur. Je connais la peur et la douleur d’être différente, j’entends les regards suspicieux sur nos identités, je vois l’insécurité grandissante, je ressens les passions de conflits importés n’importe comment, mais je ne vois que des mesures temporaires, des têtes fourrées dans le sable, des silences aussi épais que lâches face à cette intolérable montée de haine antisémite. Il n’y a pas de pire aveugle que celui qui ne veut pas voir. Qui croyez-vous tromper, ignobles terroristes? Et vous, représentants politiques, ceux que nous allons élire ce matin, que ferez-vous pour que plus personne ne craigne pour sa vie parce qu’il est ce qu’il est ? (…) Ceux qui croient tuer leurs ennemis nous tuent tous. Hier, avec la communauté juive, nous avons tous été la cible de cet attentat barbare. Ce matin, notre cœur à tous est sémite, il saigne et pleure ».

Responsable des programmes d’Education permanente au sein du Centre d’Action laïque (CAL), Fatima Bourarach a appris la nouvelle de l’attentat par son amie Sarah. « Nous avons eu, elle et moi, le même sentiment d’horreur », confie-t-elle. « Mal au ventre et une étrange envie de vomir… Mais surtout un sentiment commun de peur. “Espérons que ce ne soit pas des jeunes de chez nous…”. Par “de chez nous”, voulions-nous dire “de chez nous, ici, de Bruxelles, de Belgique ? Nos propres voisins, propres enfants, propres élèves ?”. Non pas ça. Mais pourquoi un tel réflexe ? Parce qu’il y a eu un Mohammed Merah à Toulouse ? Parce qu’on entend ici et là que l’antisémitisme est de plus en plus présent chez les jeunes ? Parce que des jeunes de chez-nous partent “combattre” en Syrie et en reviennent entièrement endoctrinés, fanatisés, programmés à tuer ? Dans le contexte actuel, il me semble urgent de mettre en place une véritable pédagogie contre le racisme et l’antisémitisme. Les identités se crispent et se replient sur elles-mêmes. L’angoisse engendrée par un système économique et financier en crise conduit au réveil de pensées populistes, antisémites, racistes ou intégristes. Face à cette situation délétère, le défi est de taille : recréer des valeurs et des idéaux communs et faire en sorte que chaque individu, dans sa singularité, se sente reconnu. Mais aussi aider les jeunes à développer une analyse critique de la société, une prise de conscience et une connaissance critique et politique des conflits internationaux. Sur le plan juridique, il faudra par contre être plus que ferme envers les marchands de la haine, quelle que soit leur source d’“inspiration” ».

Omar Louzi est le président de l’Observatoire marocain de lutte contre l’antisémitisme créé à Rabat le 3 juin 2014, tenant compte des attaques répétées, agressions physiques et verbales dont les Juifs marocains font l’objet, notamment depuis les attentats de Casablanca le 16 mai 2003, qui les obligent à vivre dans la discrétion. L’Observatoire a désigné comme « Ambassadeurs de la Paix » quelque 20 personnalités issues d’une dizaine de pays et actives dans le domaine de la promotion de la paix entre les peuples en général et entre les Palestiniens et Israéliens, en particulier. A la question « Les musulmans doivent-ils s’unir pour dire « non » à de tels actes ? », la réponse d’Omar Louzi est sans appel : « Oui, les musulmans doivent dire haut et fort : “Halte à l’antisémitisme” », affirme-t-il. « La communauté musulmane doit absolument réagir et dénoncer les panarabistes islamistes racistes antisémites. Ils sont une minorité. Mais si la communauté musulmane ne fait rien, l’amalgame se poursuivra. Il est donc essentiel que nous dénoncions systématiquement ces actes de barbarie pour montrer le vrai message de paix de l’islam. Un positionnement de notre communauté qui soit humaniste, tolérant et ouvert vis-à-vis des autres cultes est indispensable ». L’Observatoire marocain de lutte contre l’antisémitisme s’est notamment engagé à dénoncer toutes les organisations et personnes antisémites, à se porter partie civile pour mener des poursuites devant les tribunaux nationaux et internationaux, et à sensibiliser les partis politiques sur la réalité de la montée de l’antisémitisme pour les convaincre de voter une loi pénalisant tout acte antisémite et raciste.


 
 

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http://www.respectzone.org/fr/
  • Par Lyoubi Fouad - 7/07/2014 - 19:25

    Tous les crimes sont condamnables avec force et énergie .
    Il est vrai qu'il faille s'organiser et se structurer pour qu'une seule voix s'élèvent
    contre tous ces actes barbares .
    Un lobby puissant impactera davantage l'image des indignés du monde arabo musulman .
    La place vide laisser a ces extrémistes quiétude rendent service a personne .

  • Par van Winnendaele... - 18/07/2014 - 10:13

    Monsieur Benichou, voilà, les faits: hier, jeudi 17 juillet à 19h45, j'ai assisté à une prière de rue! parfaitement, une prière de rue. Un jeune homme, avec une barde jusqu'à l'estomac, dirigeait une prière avec quatre adeptes derrière lui. C'était au parc Astrid à Jambes (Namur) Je reconnais que je n'ai pas été très adroite en criant "Allah est au bar? c'est cela ?" , c'est con de de ma part; j'ai pris des photos, car, on ne me croit pas quand je parle de prière de rue! Ils s'en sont aperçus, et, après leur séance, sont entrés dans la salle où mes amis et moi jouons au scrabble. Ils m'ont interpellée vivement, ont exigé que j'efface mes photos, ca, d'après eux, je n'ai pas le droit de les photographier à leur insu. J'ai répondu que la veille, j'étais sur CANAL C, filmée à mon insu et que je ne voyais pas le problème. Pour éviter l'escalade, j'ai effacé, j'ai expliqué qu'ils n'avaient pas à prier dans la rue, qu'il y a des espaces pour cela (des mosquées, ou à domicile) . Nous vivons dans un pays neutre, (laïque), et l'espace public ne peut être occupé à ce genre d'activités. J'ai été traitée d'handicapée (le hic, c'est que c'est vrai, j'ai un handicap aux yeux!), de bizarre (vous êtes connue à la Maison des Jeunes pour votre comportement bizarre...) j'ai 64ans, qu'irais-je faire dans une maison des jeunes où des types comme lui fréquentent des sites inquiétants! Je suppose que la semaine prochaine, ils seront 8 à suivre une prière avec un bon homme qui se prêtent imam.... je suis perplexe pour le moins.