Le point de vue

La mise à mort d'un musée en Pologne

Mardi 3 mai 2016 par Elie Barnavi
Publié dans Regards n°840

Le gouvernement polonais a décidé de faire avorter un projet de musée consacré à la Seconde Guerre mondiale à Gdansk. Cette décision brutale illustre à nouveau la dérive autoritaire du gouvernement PiS et sa volonté obsessionnelle de propager une « tradition nationale et étatique ».

Depuis huit ans, une équipe d’historiens, de scénographes et d’architectes polonais et étrangers travaille à la création d’un Musée de l’Histoire de la Seconde Guerre mondiale à Gdansk. Avec un budget de 120 millions d’euros, c’est un projet énorme, le plus important jamais réalisé en Pologne sur ce thème, et en fait dans le monde entier. Installé tout près des chantiers navals de Gdansk, là où a commencé la révolution qui a fini par balayer la dictature communiste, en face du Centre européen dédié à Solidarnosc, à une encablure du célèbre bureau de poste polonais de Dantzig et à trois kilomètres de la presqu’île de Westerplatte -les deux lieux emblématiques du déclenchement de la Seconde Guerre mondiale-, le bâtiment du futur musée est déjà debout et la scénographie pratiquement installée, puisque l’inauguration devrait avoir lieu en octobre prochain. L’équipe bruxelloise de Tempora/Musée de l’Europe n’est pas peu fière d’avoir emporté le concours international de scénographie. Impliquée dans tous les stades de l’édification du bâtiment et de la conception du parcours, elle aura été l’une des fondatrices de ce remarquable ouvrage.

C’est au cours de ces années que j’ai découvert une autre Pologne, libérale, démocratique et pleinement européenne. A l’évidence, cette Pologne-là l’emportait sur l’autre, celle des prêtres réactionnaires et de Radio Maryja, de la paysannerie rétrograde et des partis antisémites. Une survivance du passé, croyions-nous, que la sortie du communisme et l’accession à l’Europe allaient avoir définitivement consigné aux poubelles de l’Histoire.

C’était aller vite en besogne. Aux élections d’octobre 2015, le PiS de Jaroslaw Kaczynski a obtenu la majorité absolue à la Diète, et l’autre Pologne, revancharde et obscurantiste, s’est installée au pouvoir. L’un après l’autre, les bastions de la démocratie, la presse et la télévision publique, l’enseignement supérieur et le Tribunal constitutionnel sont investis par le régime. C’est le triomphe de la démocratie « illibérale », où de la démocratie il ne reste que les élections.

Surtout, le pouvoir s’est mis en tête de remodeler la mémoire collective des Polonais. Ne s’apercevant pas à quel point il se met dans les pas du régime communiste honni, il a fait de l’histoire un outil de propagande. Nicolas Zomersztajn avait déjà montré dans ces colonnes de Regards comment le musée de Markowa (Galicie) dédié aux Justes parmi les nations a gommé la contribution des Polonais à la Solution finale. Le Musée de Gdansk constitue un enjeu d’une autre envergure. C’est son tour maintenant.

Par un communiqué du ministre de la Culture et du Patrimoine national publié le 15 avril 2016 dans le Journal Officiel, on apprend que le ministre « entend procéder à la fusion du Musée de la Seconde Guerre mondiale de Gdansk […] et du Musée de la Westerplatte et de la Guerre de 1939 […] ». Une nouvelle institution culturelle d’Etat sera ainsi créée : le Musée de la Westerplatte et de la Guerre de 1939. La formulation bureaucratique évoque « l’utilisation optimale du potentiel des établissements de profil similaire localisés à Gdansk » et la « rationalisation des dépenses des moyens financiers puisés dans le budget de l’Etat ». En fait de rationalisation de la dépense, des dizaines de millions d’euros seront passés par pertes et profits. On ne change pas impunément la destination d’un bâtiment de cette envergure. Mais l’argent ne pèse rien face à l’idéologie.

Car c’est bien d’idéologie qu’il s’agit, puisqu’il importe de « maintenir et de propager la tradition nationale et étatique ». En effet, s’en tenir à la campagne de 1939, ce n’est pas uniquement ignorer la dimension mondiale du conflit, c’est choisir de glorifier le splendide isolement d’une Pologne héroïque et martyre, abandonnée par les grandes puissances aux convoitises de ses puissants voisins. Et c’est faire l’économie de tout ce qui fait tache dans ladite « tradition nationale et étatique », notamment la libération du pays par les Russes et l’armée polonaise en exil sur le sol soviétique.

Evidemment, il y a loin de la coupe aux lèvres, et le communiqué du ministre semble pour le moins prématuré. Que les amis étrangers, institutionnels et individuels du projet se mobilisent, il n’y a pas là de quoi impressionner le gouvernement de Varsovie. Plus embêtant pour lui, le maire de Gdansk a dit vouloir récupérer son terrain, concédé par la ville pour le projet particulier qu’on veut arbitrairement modifier, pas pour un autre. Enfin, certains objets de très grande taille, notamment un char russe et un wagon d’Auschwitz, ont été placés avant la complétion du bâtiment, et le seul moyen de les enlever serait de les découper au chalumeau. Un wagon d’Auschwitz traité de la sorte, il fera bon voir.

Bref, tout est décidé, mais rien n’est encore fait. Cependant, la décision, même si elle n’est pas exécutée en l’état, s’inscrit dans une tendance qui bafoue sans vergogne les valeurs du club européen auquel ce pays est censé appartenir. Une tendance que l’Europe médusée contemple sans réagir, ou si peu. Pauvre Pologne. Et pauvre, pauvre Europe.


 

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