International/Analyse

Le "miracle" de la réconciliation israélo-allemande

Mardi 2 juin 2015 par Delphine Nerbollier
Publié dans Regards n°821

C’est le 12 mai 1965 qu’Israël et la République fédérale d’Allemagne ont établi des relations diplomatiques. Il y a tout juste cinquante ans. Si ces relations très particulières sont encore marquées par le poids de la Shoah, elles ont aussi évolué vers une réconciliation réelle entre les deux peuples et la multiplication des échanges commerciaux, culturels et… militaires.

Le Président allemand Joachim Gauck et le Président israélien Reuven Rivlin, en visite à Berlin, 11 mai 2015

Trois jours de visite officielle pour le Président israélien, de multiples conférences, un congrès de la jeunesse, des expositions, un concert à la prestigieuse Philharmonie de Berlin, le programme berlinois des festivités du 50e anniversaire de l’établissement des relations diplomatiques entre Israël et l’Allemagne était chargé en ce mois de mai. Les représentants des deux pays ont tenu à rappeler le caractère unique des relations entre « le pays de la Shoah » et « celui des victimes ». « Nous savons que le passé, avec les crimes de l’Holocauste, nous lie de manière indissoluble », a constaté le président allemand Joachim Gauck lors d’une conférence de presse avec son homologue israélien, le 11 mai 2015. « Nous savons aussi qu’au-delà du passé, les valeurs dans lesquelles nous croyons nous relient ». S’il est célébré cette année, très peu croyaient, il y a cinquante ans, en ce « miracle de la réconciliation ». Pour preuve, l’accueil glacial réservé en août 1965 au premier ambassadeur allemand en Israël. Rolf Friedemann Pauls fut hué par la foule lors de son arrivée à Tel-Aviv. « Quel chemin parcouru, entre le trou le plus sombre de l’Histoire, l’ombre de la Shoah, et ces relations d’aujourd’hui, uniques, dynamiques et pleines de confiance », reconnaît l’actuel ambassadeur israélien en Allemagne, Yakov Hadas-Handelsman. « L’établissement de ces relations est un événement presque incroyable que certains appellent miracle. En fait, c’est plus que cela. C’est la preuve de la force d’esprits humains qui se lèvent des cendres des morts ».

Wiedergutmachung  (réparations)

L’ouverture d’ambassades respectives en 1965 fut rendue possible, côté allemand, par la volonté de Konrad Adenauer. En 1951, ce chancelier démocrate-chrétien évoque « les crimes indicibles » commis « au nom du peuple allemand » et « l’obligation de réparations matérielles ». Cette politique de Wiedergutmachung (réparations) aboutira un an plus tard au Traité de Luxembourg par lequel la République fédérale d’Allemagne accepte de verser 3 milliards de marks en nature (820 millions de dollars) au jeune Etat israélien et à la Jewish Claims Conference. Ce traité sera vivement critiqué. En Allemagne, pays alors exsangue, il est perçu comme une manière d’acheter le pardon des victimes juives du nazisme et de se payer une nouvelle place dans le concert des nations. En Israël, pays tout récemment fondé, il est vu comme un moyen d’acheter un peu de sécurité sur le dos des victimes de la Shoah. Dans les faits, il ouvre une brèche. Les premiers échanges commerciaux, sportifs et politiques peuvent débuter. Durant la crise de Suez, en 1956, malgré l’embargo américain sur Israël, Adenauer poursuit l’envoi de marchandises vers l’Etat d’Israël. Un an plus tard, dans le plus grand secret, ont lieu les premières livraisons d’armes allemandes qui n’ont pas cessé depuis. Le Premier ministre israélien David Ben Gourion est évidemment l’autre grand architecte de ce « miracle ». En 1954, il déclare que « l’Allemagne a changé ». Il oppose le concept de responsabilité collective des Allemands à celui de culpabilité collective. Ce message sera très apprécié en Allemagne de l’Ouest, notamment par Konrad Adenauer. Les deux hommes s’apprécient et se rencontrent à New York en 1960. Ils acceptent alors l’idée d’une collaboration économique et sécuritaire. Il faudra toutefois attendre encore cinq ans pour que ces relations diplomatiques s’officialisent, influencées par la Guerre froide. Au départ, ce sont les Israéliens qui tendent la main vers Bonn pour ouvrir des ambassades. Une offre en ce sens est faite en 1956. Mais à l’époque, Konrad Adenauer redoute de voir la division de l’Allemagne se pérenniser. Il refuse l’offre israélienne, de crainte que les pays arabes reconnaissent alors la République démocratique d’Allemagne (RDA). La position de l’Allemagne de l’Ouest bouge lorsque ses livraisons d’armes en direction d’Israël deviennent publiques en 1963. Mais c’est en 1965, lorsque le Président égyptien Nasser invite officiellement le leader est-allemand Walter Ulbricht, que Bonn passe à l’action. Ludwig Erhard, le nouveau Chancelier de l’Allemagne de l’Ouest, propose alors au Premier ministre israélien Levi Eshkol d’établir des relations officielles. La Guerre froide et une bonne dose de Realpolitik auront donc contribué au rapprochement inimaginable entre les deux pays. Les années qui suivent marquent un approfondissement de ces relations et la multiplication des échanges commerciaux et militaires. En revanche, les liens sont inexistants avec l’Allemagne de l’Est. La RDA refuse l’héritage de l’Allemagne nazie et néglige les victimes juives au profit d’une sacralisation des « résistants antifascistes ». Sur le plan idéologique, elle soutient les Palestiniens. Ce n’est qu’une fois le mur de Berlin tombé qu’elle engage un rapprochement avec Israël. Quant à la réunification allemande, elle effraie Tel-Aviv qui y voit le retour possible de la puissance allemande. Les années 1990 sont aussi marquées par une certaine crispation en raison de la multiplication d’incidents antisémites en Allemagne et des polémiques autour des ventes d’armes allemandes à des pays arabes. L’arrivée en 1998 du social-démocrate Gerhard Schröder et d’hommes politiques parfois proches des Palestiniens fait craindre une crise.

« La sécurité d’Israël est non négociable »

Les relations entre les deux pays restent toutefois stables et prennent même une nouvelle dimension en 2008, lorsque la Chancelière Angela Merkel prononce un discours historique à la Knesset. Pour la première fois, un chef de gouvernement allemand prend la parole au Parlement israélien. La Chancelière tient à rappeler le soutien fidèle de l'Allemagne, qui « n’abandonnera jamais Israël et demeurera son partenaire et réel ami ». Elle rappelle aussi que la « sécurité d’Israël est non négociable et fait partie de la politique fondamentale de son pays ». C’est avec une standing ovation que les députés israéliens saluent son discours. « Cette déclaration est une posture morale qui n’implique pas que l’Allemagne est désormais liée à Israël par un traité de défense comme dans le cadre de l’OTAN. Mais c’est une phrase très forte », explique Hajo Funke, professeur à l’Université libre de Berlin. La même année ont lieu les premières consultations gouvernementales bilatérales annuelles. Uniques et intenses, ces relations ne sont toutefois pas sans tensions. Les plus récentes sont liées à la gestion du conflit israélo-palestinien. Angela Merkel est très critique par rapport à la politique de colonisation menée par Benjamin Netanyahou et défend résolument une solution à deux Etats, comme elle l’a encore rappelé le 12 mai dernier au président de l’Etat d’Israël Reuven Rivlin. L’autre pomme de discorde concerne les négociations avec l’Iran. La Chancelière souhaite qu’un accord soit trouvé avec Téhéran, au grand dam de son homologue Benjamin Netanyahou. « Nous sommes proches d’une crise politique avec Israël », estime Hajo Funke, de l’Université libre de Berlin. Au-delà de ces liens diplomatiques, la réconciliation se mesure par le niveau inégalé des relations entre les deux peuples à travers des jumelages, des échanges scolaires et universitaires, des rencontres culturelles, et l’essor du tourisme. Berlin attire ainsi de plus en plus de jeunes Israéliens qui s’installent pour y travailler ou y étudier. « La jeune génération des deux pays est nettement moins dépendante du passé », confirme Hajo Funke. « Elle ne l’oublie pas, mais préfère l’interaction ». Les échanges commerciaux révèlent aussi l’ampleur du trajet parcouru en cinquante ans. L’Allemagne est devenue le troisième partenaire commercial d’Israël qui est lui-même son deuxième partenaire commercial au Proche-Orient. « Les collaborations commerciales entre Israéliens et Allemands sont très spéciales », concède Itai Ben Jacob, un jeune consultant israélien qui vit depuis trois ans à Berlin. « On y trouve une émotion et un malaise habituellement absents du cadre commercial. Un jour, un client s’est excusé auprès de moi pour les crimes commis durant la guerre. Cela m’a bouleversé ».

Sentiment anti-israélien en croissance

Si les liens n’ont jamais été aussi étroits, certains déplorent un climat actuel moins favorable à Israël. Gitta Connemann, députée CDU au Bundestag et vice-présidente de la Deutsch-Israelische Gesellschaft (groupe interparlementaire germano-israélien), regrette que ses concitoyens soient « de moins en moins en faveur d’Israël ». Les enquêtes d’opinion se ressemblent en effet sur ce point. A l’automne 2014, 62% des Allemands avaient une mauvaise opinion du gouvernement israélien. En 2010, 65% d’entre eux estimaient qu’Israël représentait un danger pour la paix. Côté israélien, en revanche, 68% ont une bonne image de l’Allemagne et Angela Merkel y obtient 70% d’opinions positives (ce qui fait dire à l’ambassadeur d’Israël en Allemagne qu’elle pourrait y être élue). Le conflit israélo-palestinien explique en grande partie ces ressentis, tout comme les changements démographiques que vit l’Allemagne. L’arrivée de populations immigrées y a renforcé les sentiments anti-israéliens. Les représentants de la communauté juive conseillent d’ailleurs à leurs membres d’éviter la kippa dans certains quartiers de Berlin. Ces craintes ont évidemment été relayées lors des célébrations du mois de mai. « Aucune démocratie n’est immunisée contre le fascisme et le nazisme », a rappelé le président Reuven Rivlin.

Chronologie

1951
Konrad Adenauer évoque les « crimes indicibles » et « l’obligation de réparations ».

1952
Traité du Luxembourg sur les réparations allemandes.

1957
Début des livraisons d’armes vers Israël.

1960
Rencontre Adenauer-Ben Gourion à New York.

1961
Procès Eichmann.

1965
Officialisation des relations diplomatiques.

1966
Adenauer rend visite à Ben Gourion dans le désert du Neguev.

1967
• Ben Gourion assiste à l’enterrement d’Adenauer
• Création de la Chambre de commerce germano-israélienne

1975
Yitzhak Rabin est le premier chef de gouvernement israélien à faire une visite officielle en Allemagne de l’Ouest.

1996
Première visite d’un Président israélien (Ezer Weizman) en Allemagne.

2008
• Discours d’Angela Merkel à la Knesset.
• Première consultation gouvernementale bilatérale.

 
 

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