Regards croisés

Léopold III, le roi docile

Mardi 7 mai 2013 par Propos recueillis par Nicolas Zomersztajn
Publié dans Regards n°777

Durant l’occupation allemande de la Belgique entre 1940 et 1944, le Roi Léopold III marque sa préférence pour l’Ordre nouveau, envisage une nouvelle Europe dominée par l’Allemagne et ne dissimule pas son antisémitisme. Deux historiens, l’un flamand, Herman Van Goethem, l’autre francophone, Pierre Van den Dungen, reviennent sur l’attitude politique du 4e Roi des Belges pendant cette période.

 

Quel regard porte le Roi Léopold III sur la démocratie belge durant les premières années de son règne avant 1940 ?

Pierre Van den Dungen : Léopold III est favorable aux idées d’Ordre nouveau qui commencent à se répandre en Europe. Il accroche assez vite à l’anti-parlementarisme partagé par son entourage et un grand nombre de notables belges. Léopold III lorgne sur le Portugal de Salazar et son modèle corporatiste. Et il faut ajouter qu’au sein des partis catholique, libéral et même du Parti ouvrier belge (POB), l’idée d’un parlementarisme revisité trouve un écho favorable. Il est dans l’air du temps de critiquer la démocratie parlementaire, les partis politiques et les syndicats. Les démocrates, au sens où nous l’entendons aujourd’hui, n’ont pas le vent en poupe.

Herman Van Goethem : Pendant cette période, Léopold III ne remet pas en cause la démocratie parlementaire, même s’il est favorable, comme nombre de ses contemporains, au renforcement du pouvoir exécutif. Durant les années 1930, les crises politiques se succèdent et on voit bien que les partis politiques belges sont mal organisés. Mais pour le Roi, les partis politiques sont les principaux coupables de la crise. Il voudrait donc un système parlementaire sans partis politiques, comme au 19e siècle. A tel point qu’avec son secrétaire, Léopold III regarde dans les archives de Léopold Ier comment le système fonctionnait à l’époque ! Il veut que les ministres soient ses ministres et non ceux d’un parti politique. Il n’a donc pas encore franchi le pas d’un système autoritaire ou corporatiste, même s’il se trompe lourdement dans son analyse institutionnelle vieux jeu.

Une fois que la Belgique capitule le 28 mai 1940, comment Léopold III envisage-t-il l’avenir politique son pays ?

H. Van Goethem : Comme cela a été démontré dans le livre que Jan Velaers et moi-même avons publié en 1994, la défaite de mai 1940 marque aux yeux du Roi Léopold III la faillite de la démocratie parlementaire. Il s’oriente alors vers un système autoritaire. Une commission est chargée de préparer une nouvelle Constitution. Elle sera corporatiste et d’Ordre nouveau : les élections seront supprimées et le Roi devient le chef du gouvernement. La composition de ce gouvernement est même déjà faite. Tout cela ne peut se concrétiser que si un grand traité de paix européen est signé avec l’Allemagne. Léopold III se positionne donc aussi par rapport au nouvel ordre européen dominé par l’Allemagne.

Pourquoi ce nouveau régime ne se met-il pas en place ?

P. Van den Dungen : D’abord, il y a le gouvernement belge à Londres. Ensuite, il tergiverse énormément. Et enfin, les Allemands ne se montrent pas vraiment favorables à cette idée. Une fois la Bataille d’Angleterre remportée par les Britanniques, il est trop tard pour imaginer l’instauration d’un nouveau régime alors que la guerre se poursuit. Avec le temps, l’opinion publique modifie aussi son appréciation à l’égard de l’occupant allemand. Et le problème de Léopold III et de son entourage, c’est précisément qu’ils n’évoluent pas et parient sur l’Allemagne tout au long de la guerre. Jamais Léopold III ne reconnaîtra le bien-fondé de l’attitude du gouvernement belge à Londres. Dans son testament politique, le mot « alliés » n’apparaît jamais. Pour lui, il y a eu deux occupations : l’allemande et l’anglo-américaine !

H. Van Goethem : Tant que cette paix n’est pas signée et que le conflit se poursuit, le Roi se cantonne dans une position d’attente et de neutralité de fait. Lorsqu’il rencontre Hitler en septembre 1940, l’idée d’une paix entre la Grande-Bretagne et l’Allemagne est encore dans les esprits. Léopold III pense qu’il faut donc anticiper pour mieux défendre les intérêts de la Belgique dans la nouvelle Europe. Lors de l’entrevue, il demande six fois à Hitler s’il garantira l’indépendance de la Belgique une fois la guerre terminée. Le Führer ne répond pas à cette question. Mais il dit au Roi que la Belgique devra aligner sa politique extérieure et militaire sur celle de l’Allemagne. En clair, cela signifie que la Belgique ne sera qu’un Etat satellite de l’Allemagne. Mais comme la guerre se poursuit et que la Belgique est toujours occupée, le Roi attend et se voit comme l’ultime joker qui interviendra au moment des négociations du grand traité de paix européen qu’il appelle de ses vœux. Il passera la guerre à attendre !

Comment Léopold III envisage-t-il la « question juive » ?

H. Van Goethem : Pour connaître le point de vue du Roi sur cette question, nous disposons des notes de son secrétaire, le comte Robert Capelle. Sur instruction de Léopold III, Capelle retranscrit les conversations qu’il a avec lui pour disposer de notes fiables lorsque le Roi écrira ses mémoires. Capelle a tout gardé après et il compilera une série sous le titre de Notes journalières. Lorsque le gouvernement belge ferme les frontières du Royaume en 1939, le Roi écrit une lettre au gouvernement dans laquelle il souligne que parmi les 30.000 Juifs arrivés en Belgique, la plupart d’entre eux sont des agents de la propagande subversive ! Ensuite, en juillet 1940, il pense que les Allemands l’enlèveront pour le maintenir en détention en Allemagne. Le comte Capelle note que le Roi lui a confié qu’il préfère ne pas être en Belgique pendant qu’on accomplit « la besogne de purification nécessaire ». Capelle semble comprendre que cette phrase ambiguë se rapporte aux arrestations de réfugiés allemands juifs ou opposants au nazisme. Le 29 novembre 1940, lors d’un autre entretien avec Capelle, Léopold III tient des propos explicitement hostiles aux Juifs : « Vous connaissez mes idées au sujet des Juifs. Je vous en ai souvent parlé; le mal qu’ils ont fait n’est pas suffisamment connu. Ils sont les grands coupables de nos malheurs » ! La chronologie est essentielle : il a tenu ces propos alors que les ordonnances antijuives sont déjà adoptées depuis un mois.

Léopold III est-il donc antisémite ?

P.  Van den Dungen : Léopold III se positionne clairement contre ce qu’il appelle « la ploutocratie » dont les Juifs et les francs-maçons constituent à ses yeux les principaux piliers. Son antisémitisme fait partie d’un ensemble de perceptions politiques auxquelles Léopold III s’identifie : un régime autoritaire organisé autour d’un chef dont les fondements sont les structures traditionnelles et la représentation des intérêts corporatistes.

H. Van Goethem : On peut considérer que le Roi appartient à la catégorie des antisémites « humains ». Il n’a rien contre les Juifs en tant que personne, mais il veut les exclure en tant que groupe. Il ne formule donc aucune objection lorsque les ordonnances antijuives sont adoptées. Son antisémitisme s’exprime parfaitement lorsqu’il évoque en janvier 1942 le ministre des Finances du gouvernement belge à Londres, Camille Gutt, qui est juif : « Je ne nourris aucune animosité personnelle à l’égard des Juifs, j’en compte même parmi mes connaissances. Cela ne m’empêche pas de reconnaître le danger qu’ils constituent. Gutt est de cette race et il est néfaste lorsqu’il ne s’occupe plus de questions techniques. Aujourd’hui, il fait tout pour maintenir les privilèges de sa caste. Beaucoup d’inconscients le suivent les yeux fermés. Ce qu’ils [les Juifs] veulent, c’est maintenir leur influence et rester les maîtres » ! On ne possède que quelques citations de Léopold III, mais quand on analyse son discours, on perçoit toute sa cohérence. Le discours antisémite du Roi s’inscrit bien dans le contexte de cette Belgique docile où il est question de lutter contre l’influence néfaste des Juifs. Il serait faux d’en tirer la conclusion que le Roi est un homme de son temps. On oublie alors que l’antisémitisme n’est pas partagé par tous ses contemporains. Le Roi exprime en revanche un antisémitisme qu’on trouve dans son milieu catholique conservateur. Il est plus juste de dire qu’il est à l’image de son milieu.

S’il le souhaitait, Léopold III avait-il la possibilité d’agir en faveur des Juifs ?

H. Van Goethem : Je n’exclus pas qu’il ait pu intervenir en faveur de quelques Juifs en particulier, mais en termes de politique générale, il n’a rien fait. Or, le Roi demeure une personnalité influente et respectée. Si une politique antijuive est menée et qu’il s’y oppose, rien ne l’empêche d’exprimer sa désapprobation. D’autant plus que les Allemands sont très prudents et se montrent sensibles aux éventuelles protestations. Une marge suffisamment large existe pour exprimer sa désapprobation à l’égard des mesures prises par les Allemands sans que ces derniers vous arrêtent. Des protestations ont été émises par ailleurs pour des dossiers non liés aux Juifs. Si le Roi s’était prononcé pour dénoncer la persécution des Juifs, l’opinion belge serait devenue plus sensible au sort préoccupant des Juifs. Tout cela aurait conduit les Allemands à temporiser le processus de déportation. Les Juifs auraient gagné du temps. Et on sait qu’en gagnant un jour, un Juif traqué pouvait gagner sa survie.

Le rapport du CEGES sur la participation des autorités belges à la déportation des Juifs s’intitule La Belgique docile. Peut-on aussi décrire Léopold III comme un roi docile ?

H. Van Goethem : Permettez-moi de préciser que le titre néerlandais du rapport du CEGES, Gewillig België, est plus approprié. Cela signifie La Belgique bienveillante. Cette mauvaise traduction illustre parfaitement la tendance typique de la Belgique francophone à minimiser la Collaboration, sauf quand il s’agit de rexistes. En réalité, ce n’était pas la Belgique docile, mais la Belgique bienveillante. Et Léopold III était un des bienveillants.

Herman Van Goethem est professeur d’histoire à l’Université d’Anvers. Membre du comité scientifique du Centre d’études et de documentation Guerre et sociétés contemporaines (CEGES), il dirige depuis 2012 Kazern Dossin, le mémorial, musée et centre de documentation sur l’Holocauste et les droits de l’homme. Spécialiste de l’histoire politique de Belgique, il a coécrit en 1994 avec Jan Velaers Leopold III, de Koning, het land, de oorlog (éd. Lanoo). Jusqu’à présent, ce livre est le livre le plus complet qui analyse l’attitude de Léopold III pendant la Seconde Guerre mondiale.

Historien, Pierre Van den Dungen est chercheur qualifié à l’Université libre de Bruxelles (ULB) et professeur à La Cambre. Après avoir consacré ses travaux à la presse et à la télévision en Belgique, il a publié en 2011 Hubert Pierlot (1883-1963). La Loi, le Roi, la Liberté (éd. Le Cri), une biographie du chef du gouvernement belge en exil à Londres entre 1940 et 1944. Pierre Van den Dungen s’est vu attribuer le Prix triennal Jean Stengers de l’Académie royale de Belgique pour cette recherche sur cet homme politique belge entré en conflit direct avec Léopold III.


 
 

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http://www.respectzone.org/fr/
  • Par Eric Picard - 14/05/2013 - 17:53

    Pour "Gewillig België", je trouve comme traduction "Belgique complaisante" ou "accommodante". Cela me semble mieux correspondre à l'intention des auteurs néérlandophones du rapport du CEGES, effectivement édulcorées par les politiques francophones qui ont choisi le déculpabilisant "docile".

  • Par TFVCDE - 16/05/2013 - 22:01

    Très intéressant. Merci Françoise
    Doux bisous,
    Thierry

  • Par JEA - 17/05/2013 - 12:59

    Selon Mr Picard, le titre retenu pour la version française du Rapport du CEGES aurait été "édulcoré par les politiques francophones" ?!?
    Pardon mais je cherche à comprendre en quoi "LES" politiques francophones ont pu imposer, voire seulement suggérer aux auteurs de ce Rapport, donc au CEGES, ce titre ??? Ce serait une très grave intrusion du politique dans le domaine des recherches historiques pour instrumentaliser celles-ci.
    Voilà qui a la couleur et le goût de l'excessif.

  • Par moniquelangbord - 14/09/2013 - 15:16

    Par contre , sa mère ELISABETH a protégé un certain , le temps qu'elle pouvait , ses ressortissants belges .

  • Par nicolas - 14/09/2013 - 16:11

    <p>
    La l&eacute;gende dor&eacute;e et mythique de la m&egrave;re de L&eacute;opold III doit &ecirc;tre pass&eacute;e au crible de la recherche historique. Tout n&#39;a pas &eacute;t&eacute; &eacute;crit sur cette question, loin de l&agrave;.</p>

    <p>
    Nicolas Zomersztajn, r&eacute;dacteur en chef de <em>Regards</em></p>

  • Par Daniel Donner - 15/09/2013 - 10:54

    Mes grands-parents maternels ont ete sauve par la reine Elizabeth, egoistement, ca me suffit. Vive la reine-mere.

  • Par nicolas - 15/09/2013 - 11:54

    <p>
    Cher Daniel,</p>

    <p>
    Il n&#39;emp&ecirc;che qu&#39;il est malgr&eacute; tout important d&#39;avoir une vue globale conforme &agrave; la v&eacute;rit&eacute; historique. Si je dois suivre&nbsp;scrupuleusement votre propos cat&eacute;gorique, la famille de Kasztzner disait la m&ecirc;me chose ! La r&eacute;alit&eacute; est grise, donc plus nuanc&eacute;e.</p>

    <p>
    Nicolas Zomersztajn</p>