J'l'ai vu à la télé

La langue du populisme

Mardi 5 Février 2013 par Michel Gheude
Publié dans Regards n°771

On se souvient du « Casse-toi, pauv’con ! » du Président Sarkozy répondant à un citoyen pas content. Une élection plus tard, Depardieu, pas content, se casse. Et le Premier ministre de dire à la télé que c’est « minable ». Le minable de l’un n’est pas le pauvre con de l’autre, mais dans les deux cas, un haut responsable politique injurie publiquement un de ses concitoyens et, au-delà des styles différents et des choix politiques opposés, il s’agit d’un même symptôme. Ce symptôme, que dit-il ?

 

D’abord, très simplement, que ces responsables politiques transgressent le langage « politiquement correct » de leur fonction.Si Madame tout le monde peut bien dire à table entre amis que les banques, ça commence à la « gonfler », la ministre n’est pas censée le dire, parce que l’Etat ne parle pas la même langue que les individus. Par définition, l’Etat ne parle pas un langage individuel. Il ne fait donc pas usage du langage familier, qui, son nom le dit, est réservé à la vie interpersonnelle. Il ne fait pas non plus usage des argots, des archaïsmes, des mots rares, des régionalismes ou du langage dit « soutenu », jargon social de la haute société, que la majorité de la population comprend difficilement. Il parle avec les mots de tous, parce qu’ainsi, seulement, les mots de chacun sont respectés.

En délaissant le langage « courant », public, poli, policé, civil (tous mots très politiques) pour le langage « familier », informel et apolitique, l’élu cherche à nous dire « je suis comme vous », « je vous ressemble », « je parle comme vous ». Cela peut nous paraître rassurant et parfois même réjouissant. Mais ce faisant, il nous dit aussi « je ne vous parle pas au nom de la collectivité, mais, comme vous, en mon nom, singulier, personnel ». A moins que,pire encore, il ne confonde sa parole et celle de l’institution.

Or le danger est là. Le responsable politique parle la langue du pouvoir, mais ce pouvoir n’est pas personnel. Il n’est justifié qu’à condition de rester soumis à des impératifs qui lui sont supérieurs. Le respect des formes, celles des procédures, mais aussi celles du langage, n’est ni du formalisme ni du conservatisme. C’est le signe de la modestie de l’homme de pouvoir qui reconnaît les limites démocratiques de son pouvoir.

Il ne peut donc effacer les médiations entre son moi et notre tous. Ces médiations font que, contrairement à nous, il ne peut pas dire les choses comme il les pense, mais comme il faut les dire. Comme il faut les dire pour qu’elles s’arrangent, voire pour qu’elles avancent.

Dans la vie sociale, le « politiquement correct » étouffe l’expression individuelle et parfois même la liberté d’opinion, mais dans l’exercice du pouvoir, il doit être respecté. Il y a dans sa transgression, plus qu’une offense aux individus visés, une atteinte au fonctionnement même de l’institution. Une atteinte à la civilité, condition première de la démocratie. En politique, dire sans y mettre les formes, c’est précisément cela, le populisme.


 
 

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