Juifs sans Dieu, Juifs du questionnement

Mardi 8 décembre 2009 par Nicolas Zomersztajn

 

L’identité juive laïque, au cœur des préoccupations du CCLJ, est complexe et passionnante à la fois. Pour mieux cerner cette identité partagée par de nombreux Juifs, Regards a décidé de confronter le point de vue de deux intellectuels juifs, l’un israélien et l’autre français : Elie Barnavi et Alain Finkielkraut. Le terme judaïsme laïque est-il contradictoire ?

Elie Barnavi : Non. Ceux qui le disent ne comprennent pas que l’identité juive ne se réduit pas à la religion. J’ai toujours un peu de mal à leur expliquer que les Juifs laïques existent, sinon je n’existerais pas, et avec moi une proportion importante de Juifs, tout simplement parce que nous formons un peuple. Les Juifs laïques se reconnaissent dans une histoire et dans une civilisation, pas forcément dans une religion.

L’identité juive laïque revêt-elle une signification particulière ?

Alain Finkielkraut : Bien sûr puisque je suis juif et que je ne fais pas partie des craignant Dieu. Je ne vis pas sous leur regard. Je n’ai pas leur rapport direct à la tradition religieuse. Je ne l’ai jamais eu et je ne l’aurai jamais. Pourtant, je continue d’être juif. L’identité juive est une donnée de mon existence. Certes, la définition m’en reste mystérieuse mais il y a des Juifs incroyants dont je fais partie, alors qu’il n’y a pas de catholiques incroyants.

La volonté de rester juif est-elle au cœur de l’identité juive laïque ?

A. Finkielkraut : Sans doute. Il y a chez nous une volonté obscure et obstinée de rester fidèles à ceux-là même dont ils ont abjuré le mode d’existence. Perpétuer une continuité par-delà la rupture que représente la sécularisation.

E. Barnavi : Si on ne veut pas rester juif, on n’a pas besoin de se définir comme juif laïque. On peut très bien se définir uniquement comme belge ou français. Dans juif laïque, il y a « juif » qui marque bien la volonté de ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain en conservant l’héritage et en l’investissant d’une signification nouvelle, qu’elle soit nationale ou culturelle ou les deux à la fois. C’est l’association de ces deux termes qui est intéressante, problématique mais passionnante.

N’est-ce pas un paradoxe ?

A. Finkielkraut : Oui, car le Juif sans judaïsme n’a rien d’autre à faire valoir que le sentiment de son identité. Il a abandonné l’étude et l’observance, tout ce qui faisait la substance de la vie juive. A moins d’émigrer en Israël, il n’est pas seulement un Juif sans Dieu, il est un Juif sans vie juive. Pour autant, ne témoigne-t-il pas malgré tout, et sans toujours pouvoir en rendre raison, d’un certain être au monde particulier ? C’est toute la question et je ne peux pas y répondre. Je ne peux pas dire en quoi je suis juif. Seul le Juif religieux peut le dire avec certitude parce qu’il étudie la loi juive et qu’il observe les commandements divins. Il a quelque chose de substantiel à faire valoir. Le Juif laïque est dans l’impalpable. C’est très difficile.

C’est difficile mais cette fidélité à vos origines est essentielle…

A. Finkielkraut : Oui. Je n’ai pas connu mes grands-parents. C’est l’ombre qui pèse sur les Juifs de ma génération, celle d’après 1945. Nos grands-parents ont été emportés par la Shoah. Il n’empêche que ma mère m’a raconté un jour que son père, un Juif assimilé de Lvov, n’avait qu’une seule préoccupation : ses livres sur la tradition juive. Tout assimilé qu’il fût, l’attrait pour la tradition était intact chez lui. Depuis que ma mère m’a fait cette confidence parcellaire, je rêve de cet homme que je n’ai pas connu et je me dis que peut-être, par le choix de vie qui est le mien, par les livres que je lis et ceux que j’ai écrits, je lui suis fidèle et je perpétue quelque chose de ça, de manière imagée mais passée dans les gènes.

Quelle est la condition nécessaire pour que le judaïsme s’inscrive dans la durée ?

E. Barnavi : Le questionnement. Tout judaïsme qui ne se met pas sans cesse en question ou qui ne pose pas de questions au monde qui l’entoure finit pas se dessécher comme un arbre mort. Je pense d’ailleurs que le questionnement est le propre de l’identité juive. Le conflit d’idées et la dialectique constituent les fondements du Talmud. Jacques Derrida s’est imaginé qu’il avait inventé la déconstruction. Pourtant, il suffit d’ouvrir une page du Talmud pour voir que la déconstruction est une très vieille histoire juive. C’est donc un questionnement perpétuel qui peut être souvent douloureux, y compris pour les religieux. C’est ce que je trouve passionnant dans le judaïsme et dans l’expérience menée par le CCLJ. Comment rester juif tout en faisant partie de la Cité, en se questionnant et en questionnant la Cité à partir des prémices d’un judaïsme universalisé. C’est une expérience qui en vaut la peine.

N’est-ce pas le propre d’une minorité de s’interroger sur son identité ?

E. Barnavi : Non. Nous formons la seule minorité qui s’inscrit dans un rapport dialectique parfois conflictuel avec son environnement et avec sa propre histoire. La question que nous nous posons sans cesse, « Comment se fait-il que nous existons encore après tant de siècles ? », n’a de sens que pour nous et en est dépourvue pour toute autre minorité. Pour les Juifs, cette question est véritablement angoissante. Quel est le mystère à l’origine de notre existence en dépit des persécutions et de l’assimilation ? De ce point de vue-là, il y a une exception juive.

A. Finkielkraut : C’est vrai. C’est mystérieux car on pourrait se dire : « A quoi bon rester juif ? ». C’est une question intérieure et je suis moi-même étonné par la persistance de mon intérêt pour le fait juif. Il n’y a rien de délibéré dans ma démarche. Je ne me suis pas dit un jour, moi qui ne suis pas un Juif de l’étude et de l’observance, que je mettrai quelque chose à la place de cela. Et pourtant c’est arrivé. Je reste passionné par ce qui se passe en Israël et dans le monde juif, je lis des penseurs juifs et j’ai été bouleversé par la rencontre et l’amitié tumultueuse de Benny Lévy. Je dois en prendre acte mais peut-être, cela tient-il au fait que tous les problèmes et toutes les contradictions de l’existence humaine se trouvent concentrés dans le fait juif, comme le disait Léo Strauss.

Israël a-t-il bouleversé cette exception juive ?

E. Barnavi : C’était le grand pari sioniste qui voulait que la création d’un Etat pour les Juifs modifie la perspective et abolisse aussi l’existence diasporique. Ce ne fut pas le cas. Tous les Juifs n’ont pas rejoint Israël. La vie en diaspora s’est maintenue et le questionnement diasporique se poursuit, enrichi de la réflexion sur le rapport entre un centre et sa périphérie. Il faut aussi reconnaître que l’Etat d’Israël n’a pas réussi à régler l’exceptionnalité juive. Cet Etat demeure une exception dans la famille des nations. J’espère de tout cœur qu’il sera en mesure de la dépasser.

Que représente l’existence d’Israël pour le Juif laïque de diaspora que vous êtes ?

A. Finkielkraut : Après la Libération, Wladimir Rabi a écrit qu’avec la Shoah, « nous avons été la balayure du monde ». Israël est très exactement le « plus jamais ça » des Juifs. Plus jamais nous ne serons « la balayure du monde ». Contre nous, chacun avait licence. Nous serons au monde avec les attributs politique d’une nation. J’appartiens à une génération qui n’a pas fait cette expérience. Donc, ce « nous » de Rabi n’est pas le mien. Ce serait une imposture que de m’y intégrer. Mais je suis l’héritier de son message et je sais que pour la génération de mes parents, Israël revêtait une importance capitale. Ce qu’ils demandaient au monde, ce n’était pas de faire pénitence mais d’accepter Israël et de ne jamais reporter sur ce pays les accusations dont les Juifs avaient fait l’objet. Ils n’ont pas été entendus. Je n’en conclus pas pour autant qu’Israël est né de la Shoah, comme on le dit hélas trop souvent. Israël a une essence qui ne peut pas uniquement se déduire de la Shoah. Il n’empêche, j’ai toujours en tête l’affection fébrile des survivants pour Israël. Quand je vois aujourd’hui des gens se prévaloir de la figure du Juif nomade et persécuté pour condamner Israël, je suis indigné car, sous prétexte de rendre justice aux martyrs, ils les calomnient et ils les trahissent.

Quel regard portez-vous sur les célébrations et les rites de passage juifs laïques ?

A. Finkielkraut : Je trouve cela charmant, émouvant mais un peu dérisoire. On ne peut pas remplacer Dieu. On ne peut inventer un ersatz de religion. On voudrait maintenir la religion en la vidant de la religion. Je pense que c’est impossible mais en même temps je ne voudrais pas m’instaurer en juge. Chacun fait comme il peut pour résoudre le problème de la fidélité dans l’abjuration. Historien israélien,Elie Barnavi est né à Bucarest en 1946. Professeur à l’Université de Tel-Aviv, il s’est spécialisé dans l’étude des guerres de religions au 16e siècle. Ambassadeur d’Israël en France entre 2000 et 2002, il est aujourd’hui directeur scientifique du Musée de l’Europe à Bruxelles. Il vient de publier en 2009 Aujourd’hui ou peut-être jamais. Pour une paix américaine au Proche-Orient (André Versaille éditeur). Philosophe et essayiste français, Alain Finkielkraut est né à Paris en 1949. Ancien élève de l’Ecole normale supérieure et professeur de philosophie à l’Ecole polytechnique, ses travaux ont été nourris de la pensée d’Emmanuel Levinas et de Hannah Arendt. Il anime l’émission « Répliques » sur France Culture. Il vient de publier en 2009 Un cœur intelligent (Stock), dans lequel il transmet sa passion de la littérature.


 
 

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