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Juifs et musulmans, des relations réciproques?

Mercredi 1 juillet 2020 par Perla Brener
Publié dans Regards n°1065

Les faits. Le 24 mai dernier, sur sa page Facebook, Radio Judaïca souhaitait une bonne fête de ramadan à la communauté musulmane. Un post apprécié par les abonnés et largement partagé, mais qui a également suscité un débat plus large sur les relations entre les deux communautés. Les uns affirmant que la communauté juive est seule à adresser ses bons vœux, les autres arguant du contraire. Tour d’horizon auprès de ceux qui veulent y croire.

L'Exécutif des musulmans de Belgique participant à l'allumage des bougies de Hanoucca

Maurice Blibaum

est président d’honneur de Radio Judaïca, responsable du contenu avec Olivier Sokolski. « Le post que nous avons publié était tout à fait spontané, en rien calculé, et je ne pense pas que l’on puisse nous faire la leçon », répond-il à ceux qui ont considéré que la radio, en souhaitant une bonne fin de ramadan à ses amis musulmans, « perdait son âme juive ». « Nous sommes ouverts à toute la communauté juive et faisons la promotion de toutes ses institutions. Radio Judaïca prouve tous les jours par ses informations et ses analyses qu’elle soutient Israël de façon indéfectible. Il ne faudrait pas nous faire un procès de ce que nous ne sommes pas ». Commentant les relations entre les deux communautés, Maurice Blibaum se souvient du soutien « incroyable » des commerçants du quartier de la synagogue Stalingrad après l’attentat du Musée juif, qui se disaient « avec nous », « indignés par ce qui s’était passé », même s’il reconnait que la communauté juive s’est retrouvée seule à réagir à l’assassinat de Sarah Halimi. « Mais ce n’est certainement pas pour ça qu’il faut en rester là ! », insiste-t-il. « Nous sommes la radio de la communauté juive, mais aussi de ses amis, sans exclusive de couleur de peau ni de religion. En 40 ans, ce n’est pas la première fois que notre radio formule ce genre de souhaits et certainement pas la dernière ».

Brigitte Weberman

anime le « Babkafé » sur Radio Judaïca. Membre des « Femmes de l’Olivier » et de « Dialogue et Diversité », elle a toujours été active dans le dialogue interculturel. « Je suis autant horrifiée par des “Mort aux Juifs” dans une manifestation anti-raciste que par les amalgames entre islamistes et musulmans », souligne-t-elle. « Si tu ne parles pas aux gens, ils ne te parlent pas, et si tu ne prends pas la peine de les connaître, tu continueras d’avoir peur. L’an dernier, j’ai été invitée à six Iftars ! A l’Exécutif des musulmans, il y avait plusieurs tables avec des Juifs, avec de la nourriture casher spécialement prévue à leur attention, c’était très émouvant. Dire de quelqu’un qu’il cautionne les actes terroristes parce qu’il souhaite aux musulmans un bon ramadan, c’est pour moi de la bêtise et de la haine. Certains estiment que cela reviendrait à “perdre son âme juive” ? Rappelons-nous les dix commandements : “Tu aimeras ton prochain comme toi-même” ! Cela ne signifie pas tendre l’autre joue », fait-elle remarquer. Invitée pour expliquer la fête de Hanoucca sur AraBel FM, Brigitte Weberman observe un réel intérêt du côté musulman pour la communauté juive. « Quand Ismaël Saïdi a sorti sa pièce Djihad, juste avant les attentats de Charlie Hebdo, il souhaitait visiter une synagogue, et il m’a demandé s’il pouvait m’accompagner à une cérémonie organisée par la communauté juive en hommage aux victimes, ce qu’il a fait. Je suis convaincue que c’est l’inculture, malheureusement, qui nuit à nos relations », estime celle qui espère une prise de conscience sur le long terme et la réaffirmation du slogan « Touche pas à mon pote ! Blacks, Beurs, Feujs, tous ensemble ! » dans les rues, tel qu’elle l’a connu plus jeune.

Par les nombreux événements qu’elle a organisés au Musée juif de Belgique, l’ancienne directrice Pascale Falek, peut témoigner de son expérience avec la communauté musulmane. « Après l’attentat, de nombreuses demandes nous sont venues de la part de la communauté musulmane pour construire des liens », explique-t-elle. « Des démarches qui provenaient plus de la société civile que de la communauté musulmane organisée, mais qui ont pu faire un effet boule de neige positif en montrant que c’est possible ». Le « Shabbadan », Shabbat pendant le ramadan, sera ainsi organisé au Musée juif trois années consécutives avec énormément de succès. Des jeunes de toutes origines accepteront également de témoigner dans l’exposition sur l’immigration. Quant à l’exposition sur les Juifs du Maroc, elle permettra d’attirer un très large public. Pascale Falek déplore en revanche la disproportion de taille entre les deux communautés qui rend l’investissement « parfois compliqué », avec « l’obligation de devoir refuser les trop nombreuses sollicitations ». « Il est dommage aussi que les projets naissent souvent de difficultés. Des professeurs de religion islamique vont généralement demander à visiter le Musée après avoir été confrontés dans leurs classes à de l’antisémitisme », relève-t-elle. « Certains jeunes, en venant au Musée juif, visitaient d’ailleurs parfois un musée pour la première fois ! Et plusieurs sont revenus ensuite. J’ai toujours veillé à ne froisser personne, en donnant notamment beaucoup d’importance à l’accueil, sachant qu’il pouvait être éprouvant pour ces publics de franchir une barrière. Pendant l’Iftar, nous leur avons par exemple permis de dire la prière, et cela les a énormément touchés ». Pascale Falek insiste sur l’influence que peuvent avoir certains visiteurs auprès de leur communauté. « Rajae Maouane, actuelle co-présidente d’Ecolo, est venue au Musée juif avant d’être députée. Toucher du leadership avec des gens qui peuvent avoir un impact dans leur message peut faciliter les contacts et les relations avec le monde juif ».

D’origine marocaine, Fatima Abbach (SP.A) est l’organisatrice des Diwan Awards qui distinguent chaque année une dizaine de lauréats issus de la diversité « pour leurs parcours professionnels et leur engagement citoyen, en les érigeant en figures exemplaires pour la jeune génération », devant un parterre de quelque 1.000 personnes, dont le gratin du monde politique, culturel et associatif. En 2018, l’organisation a décerné son prix Citoyenneté à Walter Benjamin, victime des attentats du 22 mars 2016, pour son message de paix, et à son sauveur Hassan Elouafi, pour son action exemplaire. En 2019, la 7e édition a récompensé par un prix du Jury l’organisation juive « Dialogue et Diversité » (www.dialoguediversity.eu/), née après les attentats « en vue de promouvoir le dialogue interreligieux et le vivre-ensemble », selon Sharon Galant, cofondatrice. L’objectif de Fatima Abbach, à travers les Diwan Awards est de « montrer que l’inclusion passe par l’intercommunautaire et qu’il faut d’abord travailler les relations entre communautés, avant de défendre l’inclusion auprès des Belges de souche. “Dialogue et Diversité”, par ses rencontres, ses moments de convivialité et ses échanges, correspond tout à fait à notre façon de voir les choses. Nous voulons aussi montrer aux jeunes générations que le Maroc a un passé commun avec les Juifs. C’est en confrontant les jeunes à ces histoires communes, comme le fait aussi le Musée juif, et en les détournant des chaînes de propagande arabes avec lesquelles ils grandissent que l’on parviendra à changer la donne. Quand on se sent discriminé, il faut commencer par ne pas rejeter l’autre », adresse-t-elle à ceux, « trop nombreux, qui se contentent de raccourcis et ne cherchent pas toujours à comprendre ». Les Diwan Awards ont aussi cette vocation à proposer des rôles modèles qui ont des parcours inspirants, « en invitant toujours les autres communautés à la remise des prix et en les mettant à l’honneur ». L’édition 2020, confinement oblige, a été reportée au 23 octobre prochain. Une édition « Unlimited » qui récompensera en plus des Belgo-Marocains une série de profils qui font partie de la diversité.

Pour le porte-parole et vice-président de l’Exécutif des musulmans, Salah Echallaoui, les relations entre les deux communautés sont anciennes et très bonnes, avec une histoire commune au Maroc qui n’y est forcément pas étrangère. « Je connais le Grand rabbin Guigui depuis près de trente ans, le fait que nous soyons tous les deux d’origine marocaine nous a sans aucune doute rapprochés », confie-t-il. « Les Juifs ont participé à l’histoire de la civilisation musulmane, le judaïsme est un affluent de l’identité marocaine et personne ne peut le nier. On ne peut citer Averroès sans citer Maimonide », souligne Salah Echallaoui. « Notre jeunesse parfois touchée par l’antisémitisme ignore malheureusement trop souvent ses racines, ce qui montre d’autant plus que nous avons un rôle à jouer ». De l’organisation par le Rassemblement des musulmans de Belgique qu’il préside d’un voyage interreligieux au Maroc en 2014, avec plusieurs membres des organisations juives de Belgique, au voyage à Auschwitz de 2018 organisé par l’Exécutif des musulmans avec quelque 150 personnes des communautés musulmane, juive, chrétienne et laïque, la communauté musulmane se joint volontiers aux célébrations de la communauté juive, comme l’allumage des bougies à Hanoucca, quand elle ne l’invite pas de son côté à ses Iftars. « Nous avons aussi bien sûr réagi avec force à l’attentat du Musée juif en soutenant la communauté juive, et c’est tout à fait normal », estime Salah Echallaoui. Des marques de sympathie applaudies par certains qui s’inscrivent dans cette démarche du vivre-ensemble, mal vues par d’autres. « Les courants intégristes nous attaquent pour ce rapprochement, notamment sur les réseaux sociaux, quand ils n’usent pas carrément de mensonges pour nous salir, essayant de jouer sur le conflit israélo-palestinien pour nous dénigrer », poursuit-il. « Nous vivons en Belgique, le conflit ne doit en aucun cas influencer nos relations ici ». Vivre dans le respect mutuel est selon Salah Echallaoui une nécessité pour la paix dans notre société. « Juifs et musulmans, nous sommes dans le même navire, et les passagers doivent s’entendre si nous ne voulons pas qu’il coule. Dans le travail de fond, devant les tribunaux et la Cour européenne de justice, concernant la circoncision ou l’abattage rituel, comme dans le travail de terrain, nous devons continuer à œuvrer ensemble ».

Il ne faut pas chercher bien loin pour se rendre compte que les relations entre Juifs et musulmans sont plus nombreuses qu’il n’y paraît. Pour toutes ces organisations qui œuvrent au vivre-ensemble, il y a un partenaire et une volonté réelle des deux côtés de « faire ensemble ». Les experts en fondamentalisme musulman n’en demeureront pas moins sceptiques, mettant en garde contre des manipulations possibles des Frères musulmans ou de soutiens du Roi du Maroc. Un procès d’intention, estimeront certains, un prétexte à ne rien faire pour d’autres, quand les derniers y verront un signe de lucidité. Si la démonstration d’échanges concrets entre Juifs et musulmans peut redonner de l’espoir et révéler parfois des relations sincères, il ne faudrait pas, bien sûr, qu’elle nous empêche tout esprit critique. Au risque de participer, sans s’en apercevoir, à la promotion d’idées contraires à nos valeurs.

 
 

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http://www.respectzone.org/fr/
  • Par Jabotine - 5/07/2020 - 9:04

    J'ai beau être athée, je pense que ces témoignages et marques de sympathies mutuelles sont très salutaires. Merci !

  • Par Anne De Potter - 7/07/2020 - 19:51

    Je peux témoigner de voeux sincères, spontanés et chaleureux d'amis musulmans à l'occasion de fêtes juives. Souhaiter un bon jeûne de Ramadan me semble totalement dans les buts de Radio Judaïca !

  • Par Goldberszt Charlotte - 8/07/2020 - 17:56

    Ces différents commentaires m'ont fait fortement plaisir et j'appuie
    fortement tout ce qui peut rapprocher nos deux communautés.
    Que certains le critique ne peut empêcher d'aller dans le bon sens.