Juifs d'Argentine : Mémoire et solidarité

Jeudi 18 septembre 2003 par Ann-Eve Fillenbaum

 

Les attentats qui ont visé les Juifs argentins en 1992 et 1994 continuent à marquer la vie communautaire. Ils n’en finissent pas de réclamer aux autorités une enquête officielle sérieuse et crédible pour établir les complicités dont les terroristes auraient bénéficié auprès de l’Etat.

Lundi, 9 h 53, Plaza Lavalle. Un petit groupe de personnes membres de l’association Memoria Activa, âgées pour la plupart, se masse depuis une demi-heure sur le trottoir faisant face au Ministère de la Justice, à Buenos Aires. Elles discutent à grand renfort de tapes dans le dos, et se connaissent visiblement depuis des années. Un homme signale soudain au groupe de se taire. Quelques instants plus tard retentit la plainte du Shofar. Les visages du petit groupe affichent leur sérieux, leur douleur aussi. Mais en ce lundi matin, les passants, les travailleurs de la capitale et surtout les employés ou dirigeants du cabinet ministériel vers lesquels est adressée cette doléance passent leur chemin, imperturbables. A l’instar des Mères de la place de Mai(1) qui lui tournent autour chaque jeudi depuis vingt ans, l’association Memoria Activa utilise des moyens qui tablent sur le long terme. Car, avec une démocratie fragile flanquée d’une économie instable et marquée par une corruption importante, les victimes argentines n’ont que ce seul moyen pour réclamer justice. Des Mères qui tournent et qui tournent inlassablement autour d’une place depuis deux décennies, des parents de victimes d’attentats qui font résonner la lamentation des morts chaque semaine, à la même heure. Triste rituel visant les personnes impliquées dans la dictature sanglante qui fit rage en Argentine de 1976 à 1983. Les mêmes, dans certains cas, qui choisirent de fermer les yeux lorsqu’ils ne furent pas directement mêlés aux attentats qui endeuillèrent la communauté juive argentine par deux fois. Le 18 juillet 1994, à 9 h 53, la bombe qui explosa devant le bâtiment de l’AMIA (Asociación Mutual Israelita Argentina) fit 87 morts et 100 blessés. Le bâtiment abritait toute l’infrastructure juive de la ville et d’au-delà, des services sportif, religieux, social et culturel au service d’une communauté forte de plus de 300.000 personnes à l’époque. J’ai la chance de n’avoir perdu aucun proche, mais je serai ici tous les lundis matin jusqu’à ma mort, déclare Abraham Cymerman, chimiste à la retraite et membre de Memoria Activa. Cet attentat a suivi de très près celui perpétré deux ans plus tôt, le 17 mars 1992, contre l’ambassade d’Israël à Buenos Aires, qui fit 29 morts et plus de 250 blessés. Certaines pistes ont mené à l’ambassade iranienne, à des membres des forces de police, et la filière remonte ainsi jusqu’au président de l’époque Carlos Menem (voir encadré). L’affaire est régulièrement relancée puis abandonnée, faute de preuves. Malgré plusieurs arrestations, les responsables n’ont jamais été appréhendés.

Dernier tango à Buenos Aires

La crise économique qui secoue l’Argentine depuis 2001 (une dette extérieure qui a bondi à 132 milliard de dollars, un taux de chômage de 20 % et 14 millions de personnes vivant en- dessous du seuil de pauvreté sur 37 millions d’habitants(2)) a évidement des répercussions aux niveaux social et religieux. Le manque de liquidités a contraint de nombreuses familles à renoncer à ces petits extras qui leur permettaient de célébrer les fêtes juives, de commémorer les événements marquants d’une vie dans la tradition. Nourriture casher ou de fête, abonnements aux clubs sportifs, aux mouvements de jeunesse, passent désormais au second plan, après les dépenses quotidiennes qui assurent aux membres de la communauté d’avoir un toit et de quoi subsister. Les classes moyennes sont paupérisées et certaines familles juives ont été obligées d’aller vivre dans des bidonvilles. Ici, il n’y a pas de place pour les vieux mythes antisémites sur la situation économique enviable des Juifs. Mais l’entraide n’est jamais loin. Depuis deux ans, la synagogue de l’Avenida Libertad, la plus ancienne d’Argentine, accueille des familles entières pour le repas du Shabbat. Suite à la crise, nous nous sommes organisés quasi spontanément pour accueillir des familles qui sans nous ne pourraient plus fêter Shabbat, explique Ruth Feinsilber, bénévole auprès de l’organisation El Comedor (la salle à manger). Chaque semaine, nous lançons des invitations formelles pour que les gens sentent qu’ils sont conviés à une célébration, en minimisant le côté charitable de la soirée, qui gêne certains. L’AMIA, dont le bâtiment reconstruit abrite des services d’aide à l’emploi et à l’éducation, propose quant à elle une aide sous forme de bons de nourriture et de médicaments. On assiste également à un formidable phénomène de solidarité, note la directrice Anita Weinstein. Ceux qui ne sont pas dans le besoin font don de leur temps en travaillant bénévolement pour l’association. Plus que n’importe où dans le monde, les communautés juives d’Argentine, cimentées par l’entraide, prennent au pied de la lettre la notion de tsedaka. L’immigration est la seule alternative. Les Argentins non juifs font usage de leur propre loi du retour en regagnant les pays d’origine de leurs parents, l’Espagne et l’Italie pour la plupart d’entre eux. La communauté juive s’est naturellement tournée vers Israël, préférant immigrer vers un Moyen-Orient déchiré par la guerre plutôt que de rester embourbée dans le chaos économique du pays. L’an dernier, 6.500 Argentins firent le pas, motivés entre autres par la promesse du gouvernement israélien d’une aide à l’installation de 40.000 shekels par famille et de prêts hypothécaires avantageux.

(1)Issue de la société civile, suite à la fin de la dictature en 1983, l'association des Mères de la Place de Mai est aujourd'hui considérée comme un groupe de pression politique qui rassemble mères, soeurs, femmes et filles de disparus. Ces derniers, opposants politiques à la dictature en place ou tout simplement étudiants, travailleurs et même artistes de gauche ont été enlevés, torturés et tués. Les corps de la plupart d'entre eux n'ont jamais été retrouvés. Les Mères militent pacifiquement pour le droit de savoir, en manifestant chaque jeudi face à la Casa Rosada, siège principal du gouvernement. (2)Le magazine Manière de voir du Monde diplomatique n°69 juin-juillet 2003 propose des dossiers complets sur la situation politique, économique et sociale en Amérique latine, dont deux sur l'Argentine.

L’antisémitisme d’Etat en Argentine - Perón, Videla, Menem

La montée au pouvoir de Juan Perón en 1946 inquiéta la communauté juive en raison de sa sympathie envers les nazis et de ses penchants fascistes. Perón mit fin à l’immigration juive vers l’Argentine et accueillit des centaines d’anciens criminels nazis. D’un autre côté, il instaura des relations diplomatiques avec Israël en 1949. Il fut renversé en 1955, après quoi une vague d’antisémitisme déferla sur le pays. Le général Jorge Videla, dont la dictature fut instaurée en 1976, s’est toujours défendu d’avoir exercé une répression particulière envers les Juifs. Le ministre de l’Intérieur de l’époque déclara à ce sujet en 1981 qu’il eut été impossible de contrôler tous son «personnel» (faisant référence aux commandos de la mort). Pourtant, la Commission nationale des personnes disparues (la Conadep) relate, dans un rapport très complet daté de 1984, que de nombreux membres des forces de police ont été entendus se réclamant des écrits d’Adolf Hitler et autres dirigeants nazis ou fascistes. L’adoption de cette idéologie a conduit à un traitement encore plus cruel envers les opposants d’origine juive. Des témoignages d’anciens détenus font état de traitements humiliants en relation avec leur religion. Lors de séances de torture, certains bourreaux firent crier «Heil Hitler» aux victimes, et des swastikas furent peintes sur leurs corps avant de les rouer de coups. Carlos Menem fut élu président en 1989. Ses origines arabes et son admiration pour Perón firent à nouveau craindre le pire à la communauté juive. Menem y répondit en intégrant de nombreux Juifs à son équipe gouvernementale. Il se rendit maintes fois en Israël et joua même un rôle de médiateur dans le conflit israélo-palestinien. Menem ordonna aussi la mise à jour de dossiers faisant état du rôle de l’Argentine dans l’accueil d’anciens dirigeants nazis. Par contre, les deux attentats perpétrés contre la communauté juive, commis sous son mandat, ne furent jamais élucidés. Si les rumeurs l’ont souvent directement mis en cause, suggérant qu’il aurait fourni du matériel aux terroristes, il ne fut jamais inculpé, faute de preuves. La vérité se situerait plutôt à mi-chemin, le plaçant dans la position tout aussi peu envieuse de praticien zélé de la politique de l’autruche, du «je ne savais pas».


 
 

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