Belgique/Société

Les Juifs, l'adoption et la transmission

Mardi 3 novembre 2015 par Géraldine Kamps
Publié dans Regards n°829

Plusieurs familles de la communauté juive, en Belgique comme ailleurs, ont fait le choix de l’adoption. Un choix pas toujours facile, qui s’ajoute à la lourdeur des procédures et aux réactions parfois inattendues de l’entourage, quand il n’est pas directement confronté à la question religieuse. Trois familles ont accepté de partager leur expérience, de nous raconter comment elles avaient pensé la transmission de leur judaïsme.

Anne, Marc, Tom et Naïka Daugherty

Naïka, 5 ans, est arrivée dans la famille Daugherty il y a bientôt deux ans. La concrétisation d’un certain judaïsme au sens historique, social et culturel, selon Marc Daugherty. « La Shoah fait partie intégrante de mon identité. Ma mère a été détenue à l’âge de 11-12 ans entre avril 44 et avril 45 à Ravensbrück, elle et sa mère ont survécu », explique-t-il. « En revenant aux Pays-Bas d’où elle était originaire, elle s’est retrouvée “apatride” dans son propre pays... Je suis donc le fils d’une ancienne réfugiée, et ce vécu fait partie de mon histoire ».

L’idée de l’adoption a été évoquée très tôt par le couple, qui s’est connu en Israël à l’âge de 16 ans. Anne ne parvenant pas à retomber enceinte, après la naissance d’un premier enfant biologique, l’occasion s’est présentée pour entamer la procédure. « La loi israélienne de 1981 exige que l’adopté et l’adoptant aient la même religion, obligeant dans le cas contraire l’enfant ou le parent à se convertir », relève Marc. « C’est très rebutant », déplore-t-il. « A 3,5 ans, l’âge qu’avait notre fille à son arrivée, on a déjà une conscience de soi. Une conversion signifie que l’on efface tout son passé, cela me dérange profondément ».

Le nombre d’enfants à adopter en provenance de pays industrialisés étant relativement limité, Anne et Marc Daugherty, rentrés en Belgique en 2008, se sont tournés comme de nombreux couples vers une adoption internationale. Après cinq années de procédure, c’est finalement Haïti qui sera retenu, « ne faisait pas partie de la longue liste des pays qui imposent d’une part que les parents n’aient pas d’enfants biologiques, de l’autre qu’ils soient musulmans ou chrétiens », explique-t-il.

La famille Daugherty vit son identité juive essentiellement à travers Israël, où réside une partie de la famille de Marc, dont sa mère. La petite Naïka est-elle pour autant considérée comme juive ? Le couple fait volontairement abstraction de cette question. « Elle sait que nous parlons parfois une langue qu’elle ne comprend pas, elle sait que sa grand-mère vit en Israël. Nous nous sommes dérobés à la question, c’est vrai, en ne vivant pas en Israël, mais être juif est une question de comportement et non d’approbation d’une autorité quelconque », estime Marc. « Notre fille a déjà son identité passée, elle a aussi la Belgique, on devrait encore l’envelopper d’une identité religieuse ? Elle a déjà tellement d’adaptations à conquérir, nous ne ressentons pas le besoin de lui compliquer la vie ». Son passé familial continue de le guider dans son action. « Ma mère a survécu grâce à un réseau de résistants allemands et hollandais non juifs qui ne se sont jamais posé la question de la religion pour lui venir en aide », assure-t-il. Avant d’interroger : « Faut-il aimer ou sauver un enfant en fonction de ses origines ? J’ai fait le choix de pratiquer, de manière consciente et affirmée, un judaïsme ouvert à tous et qui tend la main aux autres êtres humains, qu’ils soient juifs ou non ».

 

Nouvelle identité

Irène et Richard Laub avaient, eux aussi, déjà une fille, Rebecca lorsqu’ils ont entamé la procédure d’adoption, après avoir essayé plusieurs traitements contre la stérilité et souhaitant un deuxième enfant. Irène a quitté Paris pour suivre son mari en Belgique et se consacrer pleinement au suivi des démarches. « C’est une amie de la communauté qui avait déjà adopté deux enfants qui m’a mise en relation avec son contact au Népal, en me parrainant en quelque sorte et en m’ouvrant des portes », raconte-t-elle. Il y a plus de douze ans, la filière libre existait encore. Irène et Richard ont donc entrepris les démarches seuls, travaillant simultanément avec les autorités belges et népalaises. « Nous avons dû constituer un dossier détaillé pour prouver notre capacité à accueillir un enfant, du point de vue financier, social et psychologique », se souvient Irène. Elle, de nationalité française, Richard anglais, résidant en Belgique, la procédure se retrouvera dans l’impasse au moment de se concrétiser. « La situation au Népal s’est elle aussi dégradée, le roi a été renversé et le pays est tombé dans la guerre civile, avec l’interdiction d’y accéder », poursuit Irène. Il faudra attendre neuf mois supplémentaires pour pouvoir aller chercher leur petit garçon, en restant deux mois et demi sur place pour finaliser la procédure.

Le processus d’adoption long et lourd à assumer, la question de l’identité juive n’a pas été du tout une priorité. « Sur le moment, on ne pense qu’à l’adoption, on vit les événements étape par étape, et on se dit qu’on trouvera une solution pour tout ce qui suivra », affirme Irène Laub. Le petit Ethan -Abu Shaan, à l’origine, a été gardé en deuxième prénom-, de nationalité anglaise (la loi népalaise attribuant à l’enfant la nationalité du père), sera circoncis à l’hôpital peu après son arrivée en Belgique. « Nous sommes juifs, le fait de lui donner un prénom juif et de le circoncire était pour nous une évidence, une sorte de conversion à sa nouvelle identité », explique Irène. La conversion au sens religieux, en revanche, n’a pas été perçue comme une nécessité. « Son école, Ganenou, est assez présente dans sa vie pour renforcer son identité juive, et il y fera probablement sa Bar-Mitzva l’an prochain. A son âge, il peut aisément comprendre en quoi consiste cette démarche ».

Si la famille Laub est elle-même riche d’une forte diversité, cela n’a pas empêché le jeune Ethan de s’interroger sur sa propre identité, sa couleur de peau, ses origines. « En début d’année, il aime montrer à ses camarades un dvd qui raconte son histoire », observe Irène. « Nous n’avons pas voulu en rajouter avec son identité juive. Dans le milieu où il évolue, l’école, l’Hashomer, le Maccabi, ses groupes d’amis, je pense qu’elle finira par couler de source… ». Les parents d’Ethan ne se sont pas non plus souciés des éventuelles réactions de leur entourage liées à leur désir d’adoption et à l’accueil de leur garçon.

« Je suis moi-même étrangère et je me suis toujours sentie comme telle, je n’ai donc pas cherché à faire accepter mon choix de qui que ce soit », souligne Irène. La conversion ? « Ce qui compte pour moi, c’est qu’il soit bien dans tête et dans sa vie, juif ou pas. Je voulais un enfant tout court, pas un enfant juif. N’oublions pas que lui aussi a dû nous adopter, et nous adopter tels que nous étions ».

Malaise

C’est une démarche un peu différente qu’Elise et Michel (prénoms d’emprunt) ont entreprise il y a deux ans, en se tournant vers un service de parrainage laïque pour accueillir un enfant. Un choix motivé par des raisons personnelles, mais aussi « une forme de reconnaissance transgénérationnelle à l’action de ces familles qui ont caché des enfants pendant la guerre », confie Elise.

Le parrainage consiste à accueillir un week-end sur deux et une partie des vacances scolaires, à titre bénévole, des enfants issus de milieux socio-économiques défavorisés ou en difficultés, vivant au sein de leur famille d’origine ou en institution. « Nos enfants étant déjà grands, et nous-mêmes encore assez dynamiques et disponibles, nous avons pensé que nous pouvions rendre un enfant heureux », se souvient-elle. Tous les deux juifs, Elise et Michel sont assez clairs lorsque leur interlocuteur leur demande sur quel enfant reposerait leur choix. « Nous avons parlé d’un enfant qui pourrait s’iden­tifier à nous », souligne Michel. « Et puis, on nous a expliqué que les garçons un peu plus grands et d’origine musulmane étaient ceux qui éprouvaient le plus de difficultés à trouver une famille d’accueil, alors on s’est dit pourquoi pas ? ».

Un mois à peine après avoir lancé la procédure, le service de parrainage recontacte le couple pour lui dire qu’un enfant les attend dans une pouponnière. « En voyant sa photo, on a tout de suite craqué », sourit Elise. Le petit Ismaël, 3 ans et demi, arrive chez eux au mois de mai 2014, sans savoir que son statut changera quelques mois plus tard. « On nous a appris qu’il pouvait finalement rester chez nous à temps plein si nous étions d’accord. Pour lui éviter de devoir se réhabituer à une nouvelle famille, nous avons accepté ». Depuis le mois de juillet, Ismaël vit donc avec Michel et Elise, comme le ferait tout enfant de son âge avec ses parents. A ceci près qu’il reste sous la tutelle du juge et que la décision de placement doit être renouvelée chaque année.

La question de l’identité a donc forcément fini par se poser. « Ismaël croyait qu’il était le seul à être circoncis. Il a été rassuré de voir que Michel l’était aussi ! », se souvient Elise. Le couple célébrant les fêtes juives, en plus de Noël et Saint-Nicolas, c’est tout naturellement qu’il a continué à le faire avec Ismaël, heureux de tester la kippa. « On reparlait du Seder il n’y a pas si longtemps et il nous a dit : “Elle était bonne la soupe qu’on a mangée quand on était juif !” », raconte Elise, qui n’a d’ailleurs pas hésité à se rendre cet été en Israël avec le jeune garçon. « Lors du jugement, nous avons rencontré ses parents qui savent que nous sommes juifs », poursuit-elle. « La seule demande du père était que son fils ne mange pas de porc. En dehors de cela, il aurait dit aux responsables du service de placement que nous avions l’air de gens bien ».

Si l’arrivée du petit Ismaël a plutôt été bien accueillie dans l’environnement proche et à l’école communale qu’il fréquente désormais, la communauté semble s’être montrée nettement plus frileuse à son égard. « Assez engagée dans les institutions juives, j’ai constaté une grande indifférence au sort de l’enfant, un malaise qui provoque le mutisme chez certains. Je me suis même entendu dire : “Surtout, n’en dites rien”… » Une situation qui motive plus encore Michel et Elise à relever ce qu’ils considèrent comme un « challenge », à l’heure où les relations entre Juifs et musulmans restent tendues. Bien souvent par ignorance. « Ce petit garçon d’un couple belgo-marocain est né en Belgique et a vécu dans une pouponnière de 0 à 3 ans, de quoi est-il responsable ? », s’interrogent-ils. Leur unique objectif : l’élever de la façon la plus naturelle, pour que lui ne ressente pas ce genre de malaise. « En tant que Juifs, nous avons nous-mêmes souffert des persécutions, de l’exil et du manque d’ouverture, comment pouvons-nous être si peu tolérants et ouverts d’esprit ? ».

Une affaire de continuité

Si les familles que nous avons rencontrées s’inscrivent dans une tradition juive plutôt libérale, voire laïque, d’autres plus traditionalistes ou religieuses ont préféré ne pas témoigner, blessées par ce qu’elles considèrent comme un mépris des autorités religieuses à leur égard. Pour les parents adoptants juifs, l’identité juive de leur enfant est en effet souvent une évidence du point de vue social. Elle ne l’est en revanche pas au regard de la loi rabbinique qui exige une conversion en bonne et due forme, en plus de la circoncision pour les garçons et de l’immersion pour les filles. Un obstacle qui vient s’ajouter à une procédure administrative souvent lourde pour des parents qui ont déjà dû souvent affronter la douleur de l’infertilité. Selon la Halakha, le statut de l’enfant n’est pas modifié en raison de sa seule adoption, l’enfant adopté doit donc être converti dès son plus jeune âge pour être considéré comme juif par la communauté religieuse. Le mouvement libéral est moins strict en la matière, estimant que l’éducation de l’enfant déterminera ce qu’il sera. Le moment de la Bar-Mitzva sera généralement l’occasion de confirmer son appartenance à la communauté.

« L’adoption nous en dit beaucoup sur nos représentations collectives, sur notre imaginaire social », relève Sophie Nizard, auteur d’Adopter et transmettre. Filiations adoptives dans le judaïsme contemporain (éd. de l’EHESS, 2012), qui s’est intéressée à l’adoption en milieu juif en France et en Israël, et a pu se rendre compte notamment dans son travail de l’importance de la transmission comme facteur de continuité au sein du judaïsme. « Etre parent, c’est avant tout transmettre, transmettre la vie au sein d’une lignée généalogique, mais transmettre aussi et peut-être avant tout quelque chose de soi à la génération suivante », souligne-t-elle. « Si l’héritage à transmettre est avant tout symbolique, il est affaire de continuité de soi, de continuité du groupe et relève selon moi d’une peur de disparaitre individuellement, mais aussi collectivement. L’absence d’un enfant, récepteur de cette mémoire à transmettre, est problématique et l’échec dans la transmission est ressenti comme autant de blessures pour celui qui a l’impression de ne pas être entendu par la génération suivante. Je pense que c’est aussi la raison pour laquelle les couples juifs en particulier, quel que soit leur degré de pratique religieuse, pensent presque systématiquement aujourd’hui à l’adoption quand ils ne peuvent faire d’enfants par eux-mêmes. Comment transmettre une mémoire à un enfant qui n’est pas biologiquement le sien ? Nommer, raconter l’histoire de sa famille, faire le récit de celle du peuple, notamment lors des rites, mais aussi trouver des ressemblances, constituer un album photos, construire un arbre généalogique, tout cela renforce le sentiment de son appartenance à sa famille adoptive et au peuple juif ».

Le judaïsme de façon générale et par son histoire a toujours encouragé l’adoption, considérant comme une « mitzva » le fait d’offrir à un enfant une seconde chance. Reste la réalité et les questionnements identitaires auxquels l’enfant adopté se trouve bien souvent confronté. Raison pour laquelle une majorité d’adoptants ont choisi de privilégier son bien-être et son épanouissement, au-delà de toute considération religieuse.


 
 

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