Judaïsme: Le yiddish une langue juive vivante

Mardi 8 septembre 2009 par Nicolas Zomersztajn

 

On estime à onze millions le nombre de Juifs parlant le yiddish en 1939. Aujourd’hui, cette langue juive en déperdition n’est demeurée une langue du quotidien que dans les milieux orthodoxes. Toutefois, elle n’est pas pour autant morte dans le monde juif non-religieux où des hommes et des femmes s’efforcent de la transmettre aux prochaines générations.

S’il est vrai que le yiddish est devenu dans le monde juif non-religieux une langue générationnelle confisquée par ceux qui ne pouvaient ou qui n’étaient pas en mesure de la transmettre, on ne peut affirmer catégoriquement que le yiddish soit mort. Pour Alain Mihály, professeur de Yiddish au CCLJ, « Jusque dans les années soixante, le yiddish est la langue vernaculaire dans le monde ashkénaze. Des activités culturelles sont proposées en yiddish à Bruxelles et les Juifs le parlent encore entre eux. Le monde culturel yiddish a survécu à la Shoah et n’a cessé de produire des œuvres culturelles jusqu’à nos jours en se rétrécissant progressivement ». On voit encore aujourd’hui des choses surprenantes à propos de la vitalité ou l’envie de survie de la culture yiddish même si le yiddish a été sérieusement, appauvri. Des cours de yiddish sont données dans des centres communautaires et des instituts universitaires, des tables de conversation sont organisées et de nombreuses initiatives culturelles visant à préserver cette langue juive existent dans le monde entier. Il s’agit de se réapproprier le yiddish pour le transmettre dans l’espoir qu’il puisse se développer davantage. Nul doute que cette transmission demeure problématique au sein du monde juif laïque. Yitskhok Niborski, professeur de langue et de littérature yiddish à l’Institut de Langues et civilisations orientales de Paris, à l’Université Paris 7 et à la Maison de la Culture Yiddish - Bibliothèque Medem, ne le nie pas. Cet obstacle important ne l’empêche pas de poursuivre l’enseignement du yiddish. « Une part importante de nos efforts est évidemment vouée à la stérilité. Mais les résultats sont plus intéressants et plus encourageants aujourd’hui que par le passé, même s’il est illusoire de penser qu’on puisse reconstituer une culture yiddish aussi riche que dans les années vingt. Un vide culturel affecte aujourd’hui les Juifs laïques et ils ont besoin d’une langue juive, leur langue, pour faire autre chose que ce que leurs ancêtres faisaient il y a un siècle en Pologne ou en Lituanie ».

Folklorisation du yiddish

En dépit des efforts considérables fournis par des professeurs de par le monde pour que le yiddish se maintienne comme une langue vivante à part entière, on observe toutefois un ensemble de représentations pesant sur cette langue au sein même du monde juif ashkénaze laïque. Ainsi, beaucoup de Juifs n’hésitent pas à dire que le yiddish est une langue morte. « Présenter le yiddish comme une langue morte a sûrement une fonction consolatrice », explique Alain Mihály. « Cela permet de ne pas affronter ce qu’on a perdu. Si le yiddish est mort, on ne peut donc plus rien faire pour le préserver et on n’est plus obligé de se poser la question du yiddish. La véritable question n’est pas de savoir si le yiddish est mort mais plutôt de savoir ce que deviennent les Juifs ashkénazes sans leur langue parlée et écrite ». La seconde représentation, la plus lourde d’ailleurs, est celle de l’enfermement du yiddish dans des registres dévalorisants. On présente le yiddish comme un mélange sans règles ni grammaire, et intraduisible tellement il est extraordinaire et particulier. On entend ainsi des gens dire que tel ou tel mot ne peut être traduit. Le fantasme de l’intraduisibilité du yiddish exaspère Alain Mihály : « On peut toujours traduire une langue, quelle qu’elle soit. Cette folklorisation du yiddish se prolonge ensuite par l’association inévitable du yiddish à l’humour. On ne peut pas trouver aujourd’hui de référence au yiddish sans que l’on parle de la saveur ou de l’humour qui lui seraient intrinsèques. Le yiddish est donc comique et sentimental en soi. Cela n’a évidemment aucun sens car c’est ce qu’on dit qui peut être savoureux ou comique. Il y a aussi le registre de la plainte dans lequel on peut enfermer le yiddish. L’enfermement du yiddish dans des registres bien précis témoigne du rétrécissement de l’utilisation de la langue. Il ne reste plus que certains registres : nourriture, insultes, blagues… L’image devient alors réalité et on pense que la langue yiddish se réduit à ces registres. Le paradoxe est donc terrible : le yiddish est à la fois mort et marrant ».

Langue bannie

Pourtant, avant de se retrouver dans cet état de folklorisation, les Juifs ont réussi à hisser le yiddish aux rangs des langues de culture. Des œuvres littéraires majeures ont été publiées en yiddish, une presse a connu une large diffusion et a joué un rôle déterminant dans la diffusion des idéologies politiques modernes, des écoles ont dispensé un enseignement général en yiddish, etc. Le génocide et la destruction des institutions juives à l’Est, ainsi que l’assimilation linguistique à l’Ouest, sont autant de facteurs avancés pour expliquer la déperdition du yiddish. D’autres évoquent des facteurs plus politiques. On aurait tout simplement appliqué en diaspora le modèle culturel israélien visant à bannir le yiddish, support linguistique de la condition diasporique tant méprisée. « Le yiddish, expression de la culture juive la plus compacte en diaspora, est banni des institutions éducatives. La référence même au yiddish est bannie », insiste Alain Mihály. Et d’ajouter : « Le modèle culturel de référence est l’hébreu israélien. Il n’y a plus de place pour la culture yiddish que sous cet aspect congru et folklorisé. C’est un modèle symbolique dans la mesure où il n’y a pas de vie culturelle juive en hébreu en Belgique ou ailleurs en diaspora. On n’a pas publié un seul livre en hébreu moderne en diaspora depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Tout ce qui se rapporte au yiddish est condamné à demeurer dans la marge ». Pourtant, le yiddish n’est pas mort. Des juifs le parlent et l’écrivent encore. D’autres ont choisi de l’apprendre et sa littérature suscite l’intérêt du public. Lorsque personne ne voudra le transmettre ni le recevoir, on pourra alors annoncer sa mort. « Ce n’est pas le cas aujourd’hui », fait remarquer Yitskhok Niborski. « Les efforts et les initiatives sont nombreuses en faveur du yiddish. C’est la raison pour laquelle les institutions juives ne perdent rien à appuyer ces efforts. Elles ont tout à gagner, même si elles ne s’en rendent pas compte. L’expérience véhiculée par le yiddish est unique dans l’histoire juive. Le yiddish a réussi à transformer en une société moderne un groupe humain uni et identifié pendant des siècles exclusivement par la pratique religieuse. Il s’agissait de donner à l’identité juive des contours nouveaux, une nouvelle raison d’être et une manière de s’insérer dans l’ensemble du monde européen tout en évitant sa décomposition. Aucune autre communauté juive que les communautés yiddishisantes d’Europe orientale n’a éprouvé une transformation de cet ordre tout en produisant une culture qui lui est propre. Ce phénomène ne s’est pas produit ailleurs et n’a jamais atteint cette intensité et cette qualité remarquable ».

La langue des hommes en noir

C’est bien au sein de l’ultra-orthodoxie ashkénaze que le yiddish est encore une langue du quotidien dont la transmission est naturelle. Sa presse est florissante. Les deux hebdomadaires du mouvement hassidique Satmar, Der Yid et Der Blatt, sont tirés aux Etats-Unis à 40.000 exemplaires alors que le Forvets laïque atteint péniblement les 3.000. En dépit d’une aversion pour les valeurs du monde moderne, les ultra-orthodoxes ne négligent pas internet et les technologies de l’information. Le monde de l’édition ultra-orthodoxe n’est pas en crise. Dans les écoles talmudiques, la langue du cours est souvent le yiddish. La littérature rabbinique actuelle et les commentaires de grands rabbins sont diffusées en yiddish dans les yeshivot d’Anvers, de Jérusalem ou de New York. Des livres pour enfants et une littérature de mauvaise qualité sont également publiés : des romans policiers et d’espionnage dont les héros sont des rabbins rencontrent un certain succès. On est face à un grand paradoxe que Sonia Pinkusowicz, professeur de yiddish à l’Institut d’études du judaïsme de l’ULB, ne manque pas de souligner : « Les Juifs laïques ont fait du yiddish une langue de culture. Simultanément, ils se sont vite assimilés et se sont progressivement éloignés du yiddish comme langue vernaculaire et comme langue de culture. Ainsi, des yiddishistes ont fondé aux Etats-Unis des écoles en yiddish tout en souhaitant que leurs enfants deviennent de bons petits citoyens américains s’exprimant en anglais. Chez les Juifs ultra-orthodoxes, c’est le contraire. Pour eux, le yiddish n’a jamais eu le statut de langue de culture. Ce n’est qu’une langue vernaculaire. Et c’est précisément dans ces communautés que le yiddish est encore vivant ».


 
 

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http://www.respectzone.org/fr/
  • Par Guido - 30/04/2011 - 22:34

    Il faut tout faire pour transmettre et assurer la pérennité du yiddish. Le monde ashkénaze n'a aucune identité propre sans lui. Je pense que partout où ces communautés existent, il faudrait scolariser obligatoirement les enfants dès les classes maternelles en yiddish, et poursuivre ensuite de manière rigoureusement bilingue, par exemple yiddish/:anglais aux USA, yiddish/allemand en RFA, et yiddish/hébreu en Israël. La reconnaissance du yiddish comme langue officielle de l'Etat hébreu serait certainement un progrès dans ce sens. Il serait aussi nécessaire de promouvoir des campagnes d'information et de sensibilisation auprès des communautés concernées, pour encourager les parents yiddishophones à le parler à leurs enfants, d'en faire la langue maternelle.
    En tant que non-juif, je suis pleinement conscient du péril que court cette langue, comme langue vivante parlée et écrite. Paradoxalement, une part de la responsabilité de cette situation doit être attribuée à certains linguistes, historiens du yiddish, qui au lieu de le défendre, par des initiatives positives font de cette langue un "constat avant décès". Le yiddish est irremplaçable, aucune autre langue ne peut s'y substituer. Je crois même que les pays du Yiddishland qui ont perdu leurs communautés juives du fait de la Shoah et de l' émigration de masse ont subi des pertes irréparables dans tous les domaines, humain, économique, culturel. Que sont ces pays sans les Juifs ? EN tout cas tous mes voeux les plus chers accompagnent le yiddish, et je souhaite de tout coeur qu'il retrouve toute sa place et une vitalité florissante. Sans le yiddish le monde serait orphelin.

    Mazel Tov au yiddish.

  • Par Joffo Nadia - 30/05/2013 - 15:23

    Savez-vous où je peux trouver un dictionnaire ou un lexique Français - Yiddish ??
    J'ai déjà trouvé l'inverse.

    Merci
    Cordialement
    Nadia

  • Par komar jean claude - 29/07/2017 - 9:46

    ou apprendre le yddissh à Tel-Aviv ? merci

  • Par Samson - 22/10/2018 - 13:14

    Même si votre article date, en le lisant j'en suis malade. NON ! Nous sommes beaucoup d'Ashkenazím qui gardons la culture yiddish sans être dans la religion. Le parler en est une chose, l'étudier, le lire, le vivre au quotidien en est une autre. S'il s'agit d'une langue très complète et riche en voie de disparition, demandez aux régimes Israéliens les raisons inadmissibles qu'ils ont mis en place (loi l'interdisant tout comme le judéo-espanyol) par Ben Gourion qui pourtant était Ashkénaze et sachant de notre langue. Le pretexte de dire qu'il fallait unifier les Juifs en Eretz n'est que perversité inacceptable.