Opinion

Joël Kotek : "Les stéréotypes antisémites dans le carnaval remontent au 13e siècle"

Lundi 2 mars 2020 par BELGA

"Les clichés antisémites apparaissent dès le 13e siècle, notamment dans les carnavals", explique Joël Kotek, historien à l'Université libre de Bruxelles. "Pendant les carnavals, on brûlait le personnage du juif sur la place publique pour laver la société du mal. C'était un exutoire contre les peurs populaires", explique le spécialiste de la Shoah et des génocides du 20e siècle".

"La figure antisémite émerge dès le bas Moyen Âge", explique Joël Kotek. "L'Eglise catholique invente alors le mythe de Judas, qui veut dire juif en hébreu, comme le responsable de la mort de Jésus. Les représentations picturales déforment dè s cette époque les traits physiques de Judas pour le faire ressembler à la caricature antisémite, alors qu'elles représentent Jésus de plus en plus comme un modèle européen", ajoute-t-il.

Le mythe du juif riche et avare date lui aussi du 13e siècle. L'Eglise considérait alors le prêt avec intérêt comme une activité malsaine qui permet de gagner de l'argent sans travailler. Les Chrétiens ne pouvaient pas le pratiquer. "La société avait besoin de petits banquiers. Les Juifs n'ont pas eu d'autre choix que d'accepter cette fonction, au risque de devoir quitter le pays dans lequel ils vivaient. Le concile du Latran IV de 1215 leur a imposé le commerce de l'argent. Cela n'empêche pas qu'ils étaient traditionnellement pauvres. Les vrais grands banquiers européens étaient des familles italiennes, originaires de Lombardie et de Toscane, les Médicis notamment. Les Juifs n'ont occupé cette fonction que peu de temps. Ils seront expulsés de Belgique et de France environ 150 ans plus tard. Il ne restait d'eux que cette image de gens dangereux, nuisibles, laids et puissants", explique l'historien.

Pour le spécialiste, les "caricatures" antisémites comme celles du carnaval d'Alost sortent du cadre du blasphème. "Une caricature n'invente pas la réalité, elle l'exagère. Le carnaval est censé servir à dénoncer les puissants et les notables. Peut-on parler de caricature quand l'idée n'est pas de grossir la réalité, mais de l'inventer?", interroge l'historien. "La caricature de haine nie l'individu, le bestialise et le déshumanise et, par là, prépare au crime", dénonce-t-il.

"C'est donc au Moyen Âge, pas au 19e siècle, que l'antijudaïsme théologique se change en antisémitisme", retrace le spécialiste. "L'antijudaïsme déteste le Juif pour ce qu'il est, un adepte du judaïsme. Avant les croisades, on était plutôt là-dedans. On reprochait aux Juifs de ne pas accepter le message de Jésus. L'antisémitisme rejette par contre le Juif pour ce qu'il n'est pas, à savoir un ennemi du genre humain, qui empoisonne les puits, propage les maladies, qui tue et cannibalise les enfants, etc.", explique-t-il.

"L'antisémitisme répond à une demande sociale, celle du bouc émissaire à même d'expliquer le mal. On fait des Juifs des puissants pour s'enorgueillir d'oser les attaquer alors qu'on sait qu'on ne risque rien", exprime le professeur.


 

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