Israël/Palestine - deux Etats maintenant!

Jeudi 18 novembre 2004 par Denis Charbit

 

Du mercredi 1er au samedi 4 décembre, le Cclj organise un colloque exceptionnel sur le conflit israélo-palestinien. Le documentaire Mille et un jours de Frédéric Laffont, présenté par notre collaboratrice Janine Halbreich-Euvrard, ouvrira l’événement à 20 h 30. Le vendredi 3 décembre, Avi Primor, ancien ambassadeur d’Israël et directeur des Etudes européennes à l’Université IDC de Herzliya, exposera son analyse critique de la situation actuelle et identifiera de nouvelles perspectives. Enfin, Yossi Beilin et Yasser Abed Rabbo, co-signataires du Pacte de Genève, prendront la parole à l’occasion d’une conférence inédite à la salle Dupréel (ULB) le samedi 4 décembre à 20 h 30.

Il y a bientôt un an, fruit de longues discussions entre des personnalités palestiniennes et israéliennes, l'initiative de Genève était lancée non sans fracas. Elle allait susciter dans les opinions publiques respectives un débat animé et controversé, le premier, sans doute, depuis le déclenchement de la seconde Intifada. Même si formellement, on se défendait d'avoir signé un «traité de paix», reste qu'on y aspirait à quelque chose de plus significatif qu'un «processus de paix» cahotant, marchant à petit pas, d'une étape à l'autre, quand il ne régressait pas. N'est-il pas prématuré d'en dresser un bilan? L'Histoire ne se plie nullement à la magie des chiffres ronds, que ce soit pour marquer un premier anniversaire, une décennie, une fin de siècle ou le début d'un nouveau millénaire. A première vue, après une entrée tonitruante, une opération de première ordre marquée par l'envoi dans chaque foyer d'Israël et de Palestine du texte intégral des propositions auxquelles les deux délégations étaient parvenues, puis, quelques semaines après la cérémonie sobre dans la capitale de la confédération helvétique, il semble que, partie d'Europe à destination du Moyen-Orient, elle y soit retournée : fort de l'écho rencontré dans le monde, l'initiative de Genève aurait trouvé là son créneau et pouvait bien renoncer à la bataille de l'opinion dans les deux pays concernés. Les détracteurs du Pacte ont tort de négliger l'importance de sa réception en-dehors d'Israël et de Palestine, ou d'ironiser à ce sujet : en des temps où la prolongation de la mainmise israélienne sur les territoires conduit en Europe à une remise en cause de la légitimité d'Israël, il faut se réjouir de la diffusion et de l'approbation d'une solution reposant sur le principe de «deux nations–deux Etats».

Peut-on parler d'un succès? Ou doit-on se résoudre à admettre l'échec? Il serait puéril de sanctionner les choses aussi vite. Si les faits sont têtus, l'interprétation qu'on leur donne est variée et variable. Rien n'est noir ou blanc. Et ce n'est pas qu'une question de tempérament pessimiste ou optimiste. Au-delà d'une évaluation objective très difficile à établir, il faut tenir compte également des perceptions des gens. Or, la tendance qui l'emporte, jusque dans le camp de la gauche, est plutôt sombre : l'effort aurait été vain et stérile. Autrement dit, on aurait trop attendu de l'initiative au regard de ce qu'elle a effectivement apporté. Il ne faut toutefois pas se tromper de situation de départ. Genève n'a pas été signé par deux gouvernements qui, en cours de route, auraient interrompu son application, débordés par leurs ailes militantes hostiles respectives. Sans faire non plus de la déclaration une initiative émanant de la société civile -on trouve, de part et d'autre, des membres de la classe politique- Genève a été signé, d'abord et avant tout, pour relancer une triple dynamique : psychologique, diplomatique et politique. On ne peut sérieusement évaluer la portée de la déclaration si l’on oublie que sur ces trois paramètres, nous étions, il y a un an, au degré zéro. Les protagonistes n'étant au pouvoir ni dans la partie palestinienne ni dans la partie israélienne, il était d'emblée difficile, mais non impossible, de faire bouger la situation dans chacune de ces trois dimensions. C'était, en tout cas, l'objectif recherché. Le défi n'était pas mince.

Un pari audacieux

Sur le plan diplomatique, il s'agissait moins de relancer le processus de paix, de peser sur les gouvernements légitimes et de les convaincre rationnellement de reprendre les négociations -qui était assez naïf pour le croire?- que de créer un climat dans l'arène diplomatique, dans les instances internationales, en Europe, voire aux Etats-Unis, de telle sorte que le Pacte soit adopté comme une option de référence, et qu'il engage la communauté internationale à se ressaisir et à éviter de replonger dans l'attentisme au vu du coup majeur porté à l’initiative moribonde du «Quartet» (Etats-Unis, Union européenne, Russie et ONU) avec la démission d'Abou Mazen. On avait beau avoir été muni d'une feuille de route, elle ne faisait guère mieux que du sur place. Un an après, la situation est identique en termes de négociation bilatérale. Pas de pourparlers officiels. Pas de reprises du dialogue tant espéré, tant attendu, entre les deux parties. Pas de prise de contact des instances politiques en charge des affaires publiques et des relations internationales. Peut-être apprendrons-nous un jour que la diplomatie secrète a continué, que des négociations tacites se sont poursuivies, que des «messieurs bons offices» ont fait la navette, sur le terrain rien ne bouge. Il faut s'incliner : Genève n'a pas, sur ce point, réussi à peser sur cette apparente fatalité.

Sur le plan psychologique, Genève avait comme atout majeur la démonstration qu'une négociation entre les deux parties pouvait aboutir, et réussir là où Camp David avait échoué. Bien sûr, les deux parties n'étaient nullement porteurs de la légitimité politique, mais au moins chacune d'elles s'appuyait sur une vision de l'intérêt national. Là aussi, il faut bien reconnaître que l'essai n'a pas été transformé. Les Israéliens demeurent majoritairement convaincus, et même à gauche, qu'Arafat s'est disqualifié comme partenaire d'Israël, tandis que Sharon l'est, lui, aux yeux des Palestiniens. D'une certaine manière, ce doute dépasse les personnes concernées : il n'y a pas de partenaire palestinien pour la négociation, et les Palestiniens soutiennent la proposition inverse.
Reste le plan politique : c'est là que le bilan de Genève donne matière à ne pas désespérer. Lancé quelques semaines après la démission d'Abou Mazen de ses fonctions de Premier ministre, Genève venait à point pour remplir le vide politique créé. Ariel Sharon était, en quelque sorte, mis en demeure de répondre à ce défi. La réponse pouvait bien être une manoeuvre de diversion, celle-ci ne pouvait aller que dans la bonne direction, même timide. On s'est bien douté, en effet, que la déclaration sur le retrait unilatéral de la bande de Gaza et le démantèlement des implantations qui s'y trouvent, n'était pas étrangère au fantôme de Genève qui hantait la scène diplomatique.

C'est la thèse de Dov Weisglass, le conseiller personnel d'Ariel Sharon, évoquée dans une interview retentissante donnée au journal Haaretz. C'est un excès d'honneur fait à Genève que de reconnaître que le Premier ministre israélien n'a eu d'autre préoccupation alors que de trouver une parade à l'initiative de Genève. Il paraît difficilement concevable, en effet, de penser que Sharon a établi son plan de manière spontanée en si peu de temps, sans l'avoir préalablement mûri longuement. Il n'est pas moins vrai qu'avec l'effet-Genève, il ne pouvait attendre plus longtemps : c'était le moment propice et, à cet égard, si le retrait de Gaza et le démantèlement des colonies sont à l'ordre du jour aujourd'hui, c'est à Genève qu'on le doit! Les révélations Weisglass ne doivent pas nous surprendre : elles montrent que Sharon n'a pas souhaité être de Gaulle. Elles montrent que c’est pour mieux conserver la Cisjordanie qu'il a lancé son projet censé réduire la pression diplomatique sur Israël. Dans son esprit, on sacrifie avec Gaza un rein pour permettre au second de fonctionner. Mais Sharon n'est pas maître de l'Histoire.


 
 

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