Israël : Kibboutz : de l'utopie à la réalité

Mardi 6 octobre 2009 par Catherine Dupeyron

 

Autrefois symboles du sionisme pionnier, les kibboutzim ont connu une grave crise économique et une forte désaffection de leurs membres ainsi que d’une partie de la société israélienne. Contraints à une privatisation économique, ils ont aussi remis en cause le modèle égalitaire social et familial d’antan. Un processus lent et douloureux qui commence à porter ses fruits.

Le premier coup de pioche a été donné. La terre est complètement retournée. A Nahshon, exactement à mi-chemin entre Jérusalem et Tel-Aviv, il ne s’agit pas de développer de nouvelles cultures agricoles mais de bâtir de nouvelles maisons pour de jeunes couples qui veulent revenir vivre au kibboutz. Ici comme ailleurs, il y a un léger mouvement de retour. Les deuxième ou troisième générations, parties il y a dix ou vingt ans car la vie au kibboutz ne leur convenait plus, y trouvent aujourd’hui une qualité de vie qui fait souvent défaut dans les zones urbaines. « On commence à récolter les fruits du changement », remarque Mikhal Mor, satisfaite de l’œuvre accomplie à Nahshon ces dernières années. L’œuvre accomplie ? La métamorphose du kibboutz se traduit par une remise en cause de ses règles de fonctionnement égalitaires. Ici comme ailleurs, le processus fut lent, complexe, traumatisant. Il a même provoqué des conflits entre partisans du changement et opposants, y compris au sein des familles, et il n’est pas tout à fait achevé. « L’évolution est difficile, voire douloureuse, car le kibboutz était pour certains un substitut familial, donc son évolution est synonyme de divorce », explique Mikhal, la quarantaine épanouie. Née au kibboutz, devenue psychologue, elle était favorable au changement mais son frère, lui, y était hostile. Ils sont restés fâchés pendant un an.

Les limites du modèle

Les kibboutzim ont joué un rôle majeur dans les fondations de l’Israël moderne avant et après sa création formelle en 1948. Ils ont ainsi largement contribué au développement de l’agriculture, puis à celui de l’industrie. Mais le modèle du « kibboutz », qui pour les étrangers reste un mythe assez vivace, a montré ses limites sur le plan économique, social et familial. Sur le plan économique, le collectivisme a fait long feu depuis longtemps déjà. Les entreprises sont gérées selon les règles du profit. Ainsi, à Nahshon, l’entreprise Aran, créée en 1983 avec le capital du kibboutz et qui fabrique des bouteilles en plastique, vend 80% de sa production à l’exportation, ce qui ne laisse à la société d’autre choix que celui de la compétitivité pour ne pas fermer purement et simplement. Autre rupture, sociale celle-là, la remise en cause de l’égalité des salaires. Une règle qui a maintenant largement disparu. Pour beaucoup, la faillite sociale du kibboutz était inévitable. « Beaucoup de gens faisaient semblant de travailler, profitaient du système et étaient complètement déresponsabilisés », souligne Mikhal Mor. Il ne reste que quelques rares kibboutzim ayant conservé ce principe fondateur ainsi que la fameuse salle à manger (hadar horel) commune, dont le kibboutz Baram en Haute-Galilée. Cependant, « malgré la privatisation, les kibboutzim ont maintenu plusieurs des principes d’antan », remarque Amos Shalev, un des responsables de l’Association industrielle des kibboutzim. Six points : une forte redistribution sociale interne, une aide aux retraités dans le besoin, une aide à l’éducation, des événements culturels collectifs, le maintien d’une longue et stricte procédure d’admission des nouveaux membres du kibboutz et la propriété collective des terres et biens de production.

La Maison des enfants

Le dernier point de rupture majeur est lié au destin familial. Le kibboutz a remis en cause les structures familiales. Les parents ont souvent mal vécu de ne laisser aucun héritage à leurs enfants. Ainsi, les privations matérielles qu’ils s’étaient imposées par idéologie, leur devinrent insupportables lorsqu’il s’est agi de les imposer à leurs enfants. Pourtant, quelques dizaines d’années plus tôt, ils avaient accepté de confier leur progéniture à la « Maison des enfants », un système éducatif se substituant totalement à celui des parents. Les enfants voyaient leurs parents tous les jours mais ils ne vivaient pas avec eux. Ils dormaient dans la Maison des enfants gérée par des professionnels, et non chez leurs mères jugées « trop affectives ». Hommes et femmes pouvaient ainsi se consacrer au travail, valeur cardinale du kibboutz qui conditionnait tout le reste. Baram, garant de l’orthodoxie kibboutznique, a été le dernier kibboutz à renoncer à la « Maison des enfants » en 1996. Nahshon l’a fait en 1990. Mikhal Mor se souvient très bien de son enfance hors du cocon familial. « Vers 8 ou 10 ans, c’était fantastique. On avait un sentiment de liberté incroyable, mais je me souviens aussi que plus petite, je voulais dormir chez mes parents ». La Maison des enfants « était aussi un moyen de briser le cadre familial naturel pour lui substituer une famille communautaire », explique-t-elle. Ce fut un échec cuisant. Certains ont fui le système, d’autres l’ont patiemment changé. D’autres encore l’ont détruit de l’intérieur. Pour Yoël Gozlan, 65 ans, kibboutznik de Hanita collé à la frontière libanaise, « la troisième génération a réduit le kibboutz à néant afin d’éviter une confrontation avec les parents. Plutôt que de faire le procès de leurs parents, les jeunes ont préféré détruire ce qui leur avait fait tellement de mal, le kibboutz ». Les parents, aussi, ont souffert, même s’ils ont accepté le système. « Quand j’observe les familles d’aujourd’hui, je me rends compte que je suis passé à côté de quelque chose en tant que parent. J’ai l’impression que j’ai été volé », confie Yoël Barkan, également de Hanita. Mais pourquoi avoir accepté cette situation ? Pour des raisons idéologiques -le collectif l’emportait toujours sur l’individu- mais aussi historiques. « Pendant la guerre, j’ai été séparé de mes parents pendant trois ans. Je n’ai pas de racines, ma famille a disparu en Pologne. Je n’ai donc eu aucune difficulté à m’adapter au système », poursuit Yoël. Né en 1938, enfant durant la Shoah, Yoël et beaucoup d’autres n’avaient pas la mémoire d’une vie de famille et ne furent donc pas choqués que le kibboutz éloigne leurs enfants de la cellule familiale. D’autant que comparé à ce qu’ils avaient vécu, la Maison des enfants était une séparation anodine. Il reste que cette institution a déstructuré nombre de familles et porté un coup sévère à l’idéal kibboutznique.

En chiffres • De 1909 à 1948 : création de 100 kibboutzim. Le premier kibboutz, Gania (Lac de Tiberiade), fête cette année son centenaire. • En 2009 : 260 kibboutzim dont 185 ont entamé voire achevé la privatisation. Une dizaine ont fermé et une vingtaine n’ont pas encore réussi à redresser la barre. • 10% de l’industrie • 11% des exportations • 10% de la terre d’Israël (à l’intérieur de la Ligne verte) • 33% de l’agriculture

Eytan Sheshinski : « Les kibboutzim étaient et restent “l’aristocratie d’Israël” » Né au Kibboutz Ein Harod (près de Afoula) en 1937, Eytan Sheshinski, professeur d’économie spécialiste des systèmes publiques à l’Université de Princeton, retrace l’histoire des kibboutzim du modèle collectiviste à la privatisation.

Quelle est l’importance démographique des kibboutzim dans l’histoire d’Israël ?

Les kibboutzim n’ont jamais représenté plus de 3% de la population, mais leur poids dans la société et le gouvernement a toujours été beaucoup plus important. Il s’agissait d’un groupe très idéologique, très motivé et recrutant des gens d’une qualité exceptionnelle. Le mouvement des kibboutzim était et reste la vraie aristocratie d’Israël. Ainsi, dans l’armée, les kibboutznikim ont représenté jusqu’à 40% des pilotes. Et aujourd’hui, leur poids dans les unités combattantes reste plus élevé qu’il ne l’est dans la population où il est tombé à 1,6%.

Pourquoi le système collectiviste des kibboutzim a-t-il échoué ?

Les kibboutzim constituaient un système égalitaire parfait. C’était facile tant que tout le monde était pauvre. Le système des kibboutzim était compatible avec l’économie socialiste qui a régné dans le pays jusqu’à la guerre de 1967. Dès lors que la société israélienne mais aussi les kibboutzim se sont enrichis, les choses sont devenues plus compliquées. Sans compter qu’à la suite des élections de 1977 mettant fin au règne du Parti travailliste depuis 1948, les kibboutzim ne sont plus protégés par le pouvoir et doivent se confronter seuls à leurs difficultés financières. Or, les kibboutzim riches vont refuser de payer pour ceux qui sont en faillite. Par ailleurs, les kibboutzim sont restés une élite ashkénaze et ont globalement échoué à intégrer les immigrants sépharades et orientaux arrivés durant les années 50-60.

Malgré leur privatisation, les kibboutzim conservent-ils une spécificité en Israël ?

Oui. Même après la privatisation, l’échelle des salaires est beaucoup moins ample qu’elle ne l’est dans l’ensemble de la société. Et il y subsiste une profonde solidarité.


 
 

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  • Par Plazanet - 28/02/2017 - 17:38

    Bonjour,
    J'aurai 60 ans cette année et souhaite cependant pouvoir rejoindre et participer activement à la vie d'un kibboutz ,
    Est ce possible et à quelles conditions ?
    Merci de me renseigner,
    Cordialement ,
    Lou Plazanet