Israël : Une énigme économique

Mardi 3 novembre 2009 par Catherine Dupeyron

 

L’économie israélienne rentrée plus tard dans la crise semble en émerger plus tôt. Comment est-il possible qu’un pays sans ressource naturelle, soumis à une instabilité politique chronique, consacrant 14 % de son budget à la défense, très dépendant des exportations, économiquement proche des Etats-Unis et dont la population a la réputation de vivre à crédit, s’en sorte aussi bien ?

Israël va prêter de l’argent au FMI ! Une première historique depuis la création de l’Etat en 1948. La nouvelle a été annoncée par Yuval Steinitz, ministre israélien des Finances, lors de la réunion du FMI à Istanbul début octobre. S’il s’agit d’une somme bien modeste -1,7 milliard de dollars-, il reste qu’elle a une forte portée symbolique. Les réserves en devises de la BOI (la Banque d’Israël) ont atteint le record de 60 milliards de dollars, soit deux fois plus qu’au début 2008. Cette politique mise en œuvre par le gouverneur de la BOI, Stanley Fischer, est destinée à lutter contre la hausse du shekel sur le dollar et de mieux couvrir la dette à court terme. La politique de Fisher -ex-directeur adjoint du FMI-, et plus généralement celle du ministère des Finances, est l’une des clés de la réussite économique d’Israël. Ainsi, tous les observateurs, israéliens ou étrangers, s’accordent à dire qu’une des raisons majeures de la relative bonne résistance de l’économie israélienne à la crise mondiale est liée au fait que le pays est entré dans la crise alors que son économie était saine. « Le système politique est instable mais le pays est bien géré. Il y a d’ailleurs eu très peu de grèves depuis le début de la crise alors que les Israéliens sont des râleurs nés ! », résume un économiste européen en poste en Israël.

La flexibilité des Israéliens

« La relance par une politique keynésienne de grands travaux, jugée trop coûteuse, a été exclue », explique cet expert. « La politique économique est celle d’une faible intervention budgétaire et d’une forte intervention monétaire. L’idée était de limiter les actions de politique économique car de toute façon, la crise et la reprise sont exogènes. Autrement dit, les Israéliens étant condamnés à subir la contraction de la demande mondiale, il fallait patienter en aidant les entreprises à passer la crise ». Il faut distinguer la crise financière qui a explosé en septembre 2008 et la récession qui a suivi. La crise financière a purement et simplement glissé sur Israël. Jugé « très conservateur » par les uns ou « peu sophistiqué » par les autres, le système financier israélien a, en quelque sorte, tiré les avantages de ses défauts. Les banques israéliennes ne s’étaient guère aventurées dans le système des subprime notamment. « La réglementation bancaire est beaucoup plus stricte en matière de crédit depuis la crise de 1985. Et les règles de crédit à la consommation ont été renforcées au début des années 2000. Cela avait été très critiqué mais finalement, aujourd’hui, tout le monde s’en félicite », précise Dan Catarivas, directeur du commerce extérieur et des relations internationales au sein de l’Association des industriels israéliens. Ainsi, les banques israéliennes et leurs clients n’ont pas souffert de la crise financière, à l’exception de la banque Hapoalim qui a subi des pertes, mais rien d’alarmant. Israël « est le seul pays occidental où la Banque centrale n’a pas été amenée à réinjecter de l’argent dans une banque » remarque Olivier Gutman, directeur financier chez Dexia-Israël. En revanche, l’économie israélienne a subi la récession mondiale, enregistrant une forte baisse de ses exportations au dernier semestre 2008 (-24 %) et premier trimestre 2009 (-31 %). Cependant, elle a redressé la tête dès les second et troisième trimestres (+26,4 % et +25 %). Comment cette reprise, qui reste à confirmer, a-t-elle pu être aussi rapide ? La flexibilité des Israéliens face aux situations de crise, qu’elle soit politique, militaire ou économique, est l’une des explications. « L’économie israélienne est une économie de niches, sans aucune position dominante dans aucun secteur. Il est possible de changer de cap et de s’adapter sans que cela n’engendre de dégâts majeurs pour les entreprises et leurs salariés », remarque Catarivas.

L’Europe: un nouveau marché

En outre, les entreprises israéliennes ont commencé à tirer les bénéfices de choix économiques qu’elles avaient faits avant la crise mondiale. En fait, dès 2008, « le dollar faible par rapport au shekel a obligé les entreprises à aller défricher de nouveaux marchés pour s’affranchir du marché américain », explique Edouard Cukierman, président de Cukierman Investment House, première banque d’affaire israélienne. Résultat, les Etats-Unis, qui il y a deux ans représentaient 40 % des exportations israéliennes, sont désormais en queue de peloton dans plusieurs secteurs, derrière l’Europe, l’Amérique du Sud et l’Asie, un continent majeur où la reprise a commencé. « L’Asie est un marché énorme pour les nouvelles technologies. Par exemple, elle représente 50 % des internautes du monde entier contre 10 % il y a cinq ans », précise Cukierman. La conférence Go 4 Europe organisée par Cukierman Investment House le 15 mars 2010 à Tel-Aviv répond à cette réorientation du marché, l’Europe représentant désormais 50 % des échanges commerciaux d’Israël. Rançon de la bonne tenue de l’économie israélienne ces dernières années, des négociations sont en cours pour l’adhésion d’Israël à l’OCDE. Le processus d’adhésion, long, devrait arriver à une étape décisive fin 2010. Une ombre au tableau, le nombre de foyers vivant en dessous du seuil de pauvreté qui n’a cessé d’augmenter ces dernières années. « Intégré à l’OCDE, Israël serait le pays ou l’un des pays enregistrant le taux le plus élevé de pauvres. Et la crise a confirmé cette tendance ainsi que l’écart croissant entre les plus riches et les plus pauvres », explique Gilles Darmon, chef d’entreprise et fondateur-président de l’ONG Latet, qui fournit des repas à quelque 50.000 foyers par an. Comme ailleurs, les ONG israéliennes ont souffert d’une baisse des dons d’au moins 20 à 30 % du fait de la crise. « Cependant, la crise n’a pas généré de nouvelles pauvretés, la demande d’aide alimentaire est en faible hausse et le chômage a relativement peu augmenté », conclut Darmon. Et puis, autres indices encourageants en cette fin 2009 : la consommation des Israéliens a peu baissé; la croissance devrait être nulle et non négative comme cela était prévu; les revenus des taxes sont plus importants que les prévisions; le déficit public devrait être inférieur aux 6 % programmés, et enfin, l’immobilier continue de caracoler.

En chiffres (fin sept.2009).

Inflation : 3,1 % sur les 12 derniers mois • Croissance estimée de 0,1 % pour 2009 • Chômage : 8 % • PIB par hab. : 28.000 dollars • Croissance de 5 % par an de 2004 à 2007 et de 4,1 % en 2008

Miky Rosenthal : « Tout le monde veut sa part du gâteau » Vétéran du journalisme israélien, Miky Rosenthal illustre dans son film Le système Shakshuka la collusion entre les hommes d’affaires et les politiciens. Il y raconte les « cadeaux » faits par la mairie de Tel-Aviv ou l’Etat à la famille Ofer, première richesse d’Israël estimée à 24 milliards de shekels (plus de 4 milliards d’€). Votre film est sorti récemment en Israël alors que l’ancien Premier ministre Ehoud Olmert est poursuivi par la justice israélienne pour corruption. Qu’en pensez-vous ?

Il y a des poursuites judiciaires contre les hommes politiques mais très peu ou aucune contre les hommes d’affaires. C’est assez facile pour les médias d’enquêter, de trouver des témoins qui dénoncent des hommes politiques. Mais il est beaucoup plus difficile de faire une enquête contre les grands magnats, car ils sont aussi très bien implantés dans le secteur des médias. Du coup, tout le monde se tait et préserve ses intérêts.

Comment expliquer cette corruption ?

Il existe plusieurs raisons. D’abord, c’est le fruit d’un processus économique, celui de la nationalisation qui a eu lieu ces vingt dernières années. Des entreprises publiques ont été vendues en dessous de leur prix à des amis. Ensuite, il y a une raison culturelle. Israël est un petit pays où tout le monde se connaît. Tout le monde est proche du gâteau et veut en avoir une part. Beaucoup de choses sont acquises par le biais de relations personnelles. Enfin, il y a aussi une raison sociologique. Les Israéliens sont, à l’origine, des Juifs de diaspora. Or, pendant des siècles, en raison de l’antisémitisme et des métiers qui leur étaient interdits, nombre d’entre eux étaient courtiers dans le commerce des biens ou de l’argent. Or, ils ont conservé cette mentalité d’intermédiaires commerciaux, ce qui n’a pas que des vertus.

Plus d'infos sur le film : www.shakshuka-movie.com


 
 

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