Israël : La démocratie en danger ?

Mardi 8 septembre 2009 par Denis Charbit

 

La rhétorique subtile de Ben Gourion, Begin ou Eban fait cruellement défaut à la classe politique israélienne actuelle. Alors que l’opposition est plutôt modérée et discrète, les ministres et les députés de la majorité se répandent en déclarations grossières et vulgaires. Cette évolution troublante menace-t-elle la démocratie israélienne ?

Le système politique israélien est en panne. Que n’a-t-on dit ou écrit, ici ou ailleurs, du mode de scrutin, de la ?corruption des élus ou de leur incompétence, de la défiance des Israéliens vis-à-vis des institutions (excepté l’armée), de la permanence des problèmes qui demeurent sans solution, des écarts sociaux qui vont croissant, du désengagement de l’Etat ? Et pourtant cahin-caha, le système fonctionne et l’intégration politique des citoyens israéliens se poursuit bel et bien avec une circulation et une mobilité des élites qui est un fait remarquable si l’on tient compte de l’hétérogénéité des citoyens israéliens. Tout appelle à manifester une grave inquiétude, mais notre optimisme foncier s’accommode mal des discours de Cassandre qu’il est si facile de tenir lorsqu’il s’agit d’Israël. Comme le dit une chanson de Meïr Ariel : « Nous avons surmonté les épreuves de Pharaon, nous surmonterons bien le reste ». En matière de culture politique démocratique, on constate également le déclin du sens civique, l’apathie des électeurs, le cynisme ambiant. Mobilisation et engagement politiques se font plus rares, on ne les trouve plus que dans le tissu associatif. Celui-ci donne des leçons de dévouement et de persévérance aux partis politiques en général et à l’opposition en particulier, trop obsédée par sa cote dans les sondages pour oser s’aventurer sur des terrains de lutte qu’elle juge impopulaires. Le discours politique qui a atteint des sommets du temps de Jabotinsky et Ben Gourion traverse également une période de vaches maigres : Abba Eban et Menahem Begin furent les derniers grands orateurs à la Knesset, parvenant admirablement à faire plier la langue hébraïque à leur rhétorique subtile. La violence du verbe est passée par là, et voilà que des opinions controversées n’ont plus pour elles cette ultime vertu d’être formulée dans un langage admissible.

Le racisme vient d’en haut

Citons, pour l’exemple, plusieurs déclarations tenues récemment par des personnalités publiques, et qui sont un tout petit florilège de la prose politique que l’on peut entendre depuis quelques mois en Israël: « Le mouvement Shalom Archav - La Paix Maintenant est un virus », selon le ministre des Affaires stratégiques Moshé Yaalon; pour le commandant de l’unité de police chargée d’expulser les travailleurs étrangers clandestins, « Les associations de défense des droits de l’homme détruisent le pays ». Ajoutons y les projets de loi préconisant l’interdiction de commémorer la Nakba, voire de l’enseigner, mais aussi la décision d’expulser les travailleurs clandestins, y compris leurs enfants nés en Israël et dont l’hébreu est la langue usuelle à défaut d’être maternelle. On admettra volontiers que l’esprit nouveau qui anime la majorité est troublant. Faut-il encore expliquer qu’on ne combat pas un adversaire politique avec des images de cet acabit ? Et si l’on estime, à tort ou à raison, que l’action menée par une organisation est nuisible, n’est-il pas préférable d’exprimer cet avis sans qu’il soit nécessaire de convoquer des images douteuses qui appellent implicitement l’élimination de l’adversaire ? Et que dire lorsqu’un ministre de l’Intérieur félicite un policier déguisé en civil en ces termes : « Bravo pour le camouflage. On dirait un parfait bicot ». On voit que le mépris raciste vient d’en haut. Au nom du sacro-saint principe de la liberté d’expression, on est pourtant tenu d’admettre des opinions contraires aux nôtres. Cette liberté fondamentale qui est au cœur des droits de l’homme ne peut consister à n’entendre que ce qui me ressemble. Du haut de sa fonction de Président de la Cour suprême, Aharon Barak martelait naguère que le véritable test de la tolérance, c’est d’accepter, pour un homme de gauche, que Kahana et ses émules puissent s’exprimer; pour un homme de droite, que la gauche radicale bénéficie du même droit. Tout peut être dit, ou presque, pourvu qu’il n’y ait pas diffamation et danger immédiat. En vérité, la question du contenu prend un sens qui varie en fonction du statut du locuteur. Il est capital de savoir qui s’exprime et de quel lieu il parle. Ainsi, une émission de radio en Israël offre la parole à qui veut bien relever le défi. Le résultat est consternant : il faut être de bonne humeur, sinon masochiste, pour supporter longtemps cette logorrhée où la haine se conjugue avec les solutions expéditives. Seulement voilà, ces propos incendiaires tenus par des citoyens ont pour unique excuse le fait que cette liberté d’expression qu’ils invoquent pour dire le pire et jamais le meilleur, est leur premier usage de la parole publique. Il faut s’en accommoder. En revanche, des hommes politiques qui siègent au gouvernement ne peuvent se prévaloir de cette excuse, pas plus qu’ils ne peuvent invoquer la majorité des électeurs qu’ils représentent pour justifier leurs propos indignes. Ce qui est nouveau dans cette affaire, ne tient pas au contenu, qui fait partie du langage politique actuel mais plutôt à celui qui les profère. Si cette rhétorique est encore plus troublante et inquiétante, c’est bien en raison du statut de ses auteurs qui sont tous hauts fonctionnaires, ministres du gouvernement ou députés de la majorité.

Propension pour la force

Or, un gouvernement n’est pas seulement chargé d’appliquer une politique. Il doit s’efforcer de représenter le pays tout entier. Il détient l’autorité et les attributs de la puissance publique. Il doit donc tenir un langage plus modéré -dans la forme, non sur le fond- que ses adversaires de l’opposition, possédant quant à eux le symbolique « ministère de l’opinion ». Un gouvernement a un devoir de prudence dont l’opposition est dispensée. Le paradoxe est donc affligeant : la majorité parlementaire est confortable avec plus de 70 députés sur 120. L’opposition est morcelée entre les partis arabes, l’extrême droite, Kadima et Meretz. Or, elle fait preuve d’une relative modération alors que le Likoud et ses alliés ruent dans les brancards. Enfin, le cas Lieberman. Privé de moyens d’agir par Netanyahou et bientôt par la justice, le Minsitre des Affaires étrangères multiplie les déclarations incendiaires et impose son style à tous les ministres : dire tout haut ce qu’ils pensent tout bas en puisant dans le registre le plus nauséabond : celui du racisme et de la xénophobie. Cette fermeté de ton trahit une indigence de réflexion, une propension pour la force et la répression. Ce réalisme dont il est si fier est une construction manichéenne où il n’y a place que pour lui et ses émules qui pensent comme lui. Si aujourd’hui, comme il vient de le déclarer, seuls ceux qui ont accompli leur service militaire pourront intégrer le ministère des Affaires étrangères, demain ne pourront s’y présenter que ceux qui professeront les dangereuses lubies d’Israël Beitenou. La démocratie ne se limite pas à l’exercice du droit de vote. Elle consiste à promouvoir un vivre-ensemble et à dépasser les solidarités naturelles. Si la parole du gouvernement –et donc de l’Etat– persiste dans cette voie-là, la presse et les intellectuels ne peuvent compter sur leurs seules forces. L’opinion devra répondre présent et enrayer cette pente glissante qui pourrait conduire Israël a la perte d’un de ses plus précieux acquis.

Bogui Yaalon et le « virus » Shalom Archav

Moshé « Bogui » Yaalon, chef d’Etat-major de Tsahal de 2002 à 2005, a fait son entrée sur la scène politique en novembre 2008 lorsqu’il a rejoint les rangs du Likoud. Depuis le mois de mars, il siège au gouvernement de Benjamin Netanyahou comme ministre des Affaires stratégiques et vice-Premier ministre. Dans le courant du mois d’août, à l’occasion d’un meeting du mouvement Makhigout Yehoudit, une branche ?représentant les colons au sein du Likoud, Moshé Yaalon a qualifié l’organisation Shalom Archav - La Paix Maintenant de « virus ». Evoquant la gauche israélienne, il avait déclaré : « Chaque fois que les politiques font venir la colombe de la paix, nous, l’armée, devons ensuite nettoyer ses saletés ». Moshe Yaalon peut penser pis que pendre de la mission d’observation que s’est attribué Shalom Archav depuis que ce mouvement pour la paix a pratiquement cessé de mobiliser l’opinion par de grandes manifestations. Yaalon peut s’inquiéter de son rôle, s’alarmer de son impact. En revanche, il est inadmissible qu’il le qualifie de virus. D’autant que Yaalon n’est pas un soliste pour exécuter cette partition qui a un air de déjà entendu. Netanyahou, à son tour, a dénoncé publiquement lors de son voyage en Europe, une organisation d’anciens soldats qui appellent leurs pairs à « Briser le silence » et à livrer leurs témoignages sur ce qui se passe de l’autre côté du mur de sécurité.


 
 

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