Israël : Chrétiens en Terre sainte : une réalité contrastée

Mardi 9 juin 2009 par Catherine Dupeyron

 

Lors de son voyage en Israël et dans les Territoires palestiniens, le pape Benoît XVI est allé à la rencontre des chrétiens de Terre sainte : une population minoritaire, divisée et fragilisée, aux conditions de vie radicalement différentes selon l’endroit où elle se trouve.

Nasser est un abonné des rencontres papales. A 70 ans, ce chrétien palestinien de Jérusalem n’a jamais manqué un rendez-vous avec le Chef de l’Eglise catholique lors de sa visite en Terre sainte. En 1964, il se trouvait à la porte de Damas, à l’entrée de la vieille ville, pour accueillir Paul VI. A l’époque, la cité était sous souveraineté jordanienne. Et en 2000, il s’était rendu au nord du Lac de Tibériade pour la grand- messe de Jean-Paul II. Pas question donc de rater la venue de Benoît XVI à Jérusalem le 12 mai dernier. D’autant que le Pape était venu pour soutenir les chrétiens. Un message particulièrement apprécié par les Arabes chrétiens qui se sentent souvent délaissés. « La présence du Pape est un soutien pour nous », confie Nasser, les traits burinés par le soleil, qui espère que Benoît XVI fera quelque chose pour empêcher l’hémorragie permanente des chrétiens de Terre sainte. « Bientôt, il n’y aura plus que les moines », confie ce père de neuf enfants dont deux sont partis vivre à l’étranger. Maha, qui vit elle aussi dans le quartier chrétien de Jérusalem, est très heureuse de cette visite. « J’aime ce Pape parce qu’il est fort. Il ne se laisse pas dicter sa conduite par les musulmans ou par les Juifs. Et nous ici, on a besoin que le Pape soit fort car nous sommes dans une situation difficile. Les musulmans ne nous respectent pas. Ils nous crachent dessus ou sur nos croix. C’est la même chose avec les Juifs orthodoxes, ceux qui sont tout en noir avec un grand chapeau ». Spontanément, elle ajoute : « Je n’aimais pas beaucoup Jean-Paul II. Je n’ai pas apprécié le pardon qu’il a accordé aux Juifs pour ce qu’ils ont fait il y a 2.000 ans. Ce n’est pas une seule personne qui peut décider de l’Histoire », explique-t-elle tranquillement, ignorant que Jean-Paul II n’a fait que répéter la position de l’Eglise définie en 1965 dans la déclaration Nostra Aetate. Maha exprime une idée largement répandue dans la région, comme si les nouvelles orientations de l’Eglise catholique prises lors du concile de Vatican II n’avaient pas traversé la Méditerranée.

Emigration massive

Les chrétiens, minoritaires depuis fort longtemps, sont donc de moins en moins nombreux, tant à Jérusalem (3%), Bethléem (10%) que Nazareth (31%). Outre le fait qu’ils soient minoritaires, ils sont aussi divisés. Sur la terre des origines du christianisme, d’abord, toutes les Eglises sont présentes, 13 au total ! Les plus anciennes sont les six Eglises qui se partagent le Saint-Sépulcre : grecque orthodoxe, arménienne, catholique romaine, copte, syriaque et éthiopienne. Ensuite, les conditions de vie quotidiennes des chrétiens sont très variables tant du point de vue politique qu’économique, social ou culturel selon qu’ils vivent dans les Territoires palestiniens, à Jérusalem-Est ou en Israël. Ainsi, les chrétiens des Territoires palestiniens sont moins nombreux que jamais. Cependant, le problème majeur n’est pas qu’ils soient minoritaires. Il s’agit plutôt du fait qu’ils sont coincés entre le marteau et l’enclume, à savoir entre l’occupation israélienne dont ils souffrent autant que les musulmans et l’islamisation croissante de la société palestinienne qui n’est pas limitée à la bande de Gaza. « Les musulmans nous considèrent comme des athées. Selon eux, un Arabe ne peut être que musulman. Et les Juifs nous considèrent comme des Arabes, autrement dit comme des terroristes potentiels », résume un catholique de Bethléem dont l’une des filles est partie vivre à l’étranger. L’émigration chrétienne, qui s’amorce au 19e siècle, bien avant la création de l’Etat d’Israël et le conflit israélo-arabe, a été massive ces dernières années dans les Territoires palestiniens mais aussi en Jordanie.

Russes et travailleurs immigrés

La situation est tout autre en Israël. Non seulement le nombre de chrétiens n’y a pas diminué, mais il a même sensiblement augmenté depuis 1948, et leur profil ethnoculturel a changé. Les Arabes chrétiens d’Israël sont très minoritaires, mais ils ont trouvé leur place dans la société israélienne. Résultat, ils n’émigrent plus comme ils l’ont fait jusque dans les années 80. Israël n’est pas le paradis mais les chrétiens y vivent leur christianisme sans crainte. L’Etat hébreu respecte la liberté de conscience, inscrite dans la déclaration d’Indépendance du 14 mai 1948. Pour le custode Pierbattista Pizzaballa, « les discriminations qui peuvent s’exercer à l’égard des chrétiens ne sont pas liées à des problèmes de conscience religieuse, mais au fait qu’ils soient arabes ». Ensuite, la population chrétienne s’est étoffée au cours de ces vingt dernières années grâce à un apport externe au profil socioculturel complètement différent. Parmi les immigrés russophones des anciennes républiques d’Union soviétique, environ 300.000 à 400.000 ne sont pas juifs. Il faut aussi tenir compte des quelque 100.000 travailleurs immigrés philippins, congolais, roumains… Au total, les chrétiens représentent 5 à 8% de la population vivant en Israël. Mais il s’agit d’une population très hétérogène dans sa culture, ses modes de vie et son statut juridique. Jean-Marie Allafort, la quarantaine, chrétien installé en Israël depuis près de vingt ans, souligne une autre évolution, celle du monde juif israélien à l’égard des chrétiens, qui n’est pas la même pour les autorités et la population. « Les institutions sont plus frileuses à l’égard des non-Juifs que lorsque je suis arrivé » confie-t-il. « Tout est fait pour les dissuader de rester. Je pense que c’est en partie lié à l’arrivée des Russes qui ont soudain représenté une population non juive importante, modifiant l’équilibre entre Juifs et non-Juifs, ce qui suscite une inquiétude pour l’avenir en raison des mariages mixtes. A l’inverse, il existe une plus grande ouverture de la population à l’égard des non-Juifs, y compris dans le monde religieux non orthodoxe qui mène une réflexion sur la place de l’étranger, de l’Autre ».

« à Jérusalem, l’appel à la raison ne fonctionne pas » Depuis une trentaine d’années, le frère dominicain Etienne Nodet est installé à l’Ecole biblique de Jérusalem. Il porte un regard décapant sur la réalité des chrétiens en Terre sainte. Quel bilan dressez-vous de la visite de Benoît XVI ?

Il était très important que le Pape vienne. Peu importe ce qu’il a dit. Il a mis ses pieds dans les traces de Jésus. C’est l’essentiel. Il est venu sur le terrain, voir une réalité qui n’est pas forcément conforme à ce que l’on aimerait qu’elle soit. Le Pape a fait appel à la raison, mais Jérusalem ce n’est pas la raison, c’est le choc des sincérités.

La rencontre interreligieuse qui a eu lieu à Jérusalem s’est terminée par une longue diatribe du cheikh al-Tamimi contre Israël. Le dialogue interreligieux est-il menacé ?

L’explosion du cheikh -celui-là même qui avait créé un incident en l’an 2000 avec Jean-Paul II- était géniale ! Cela a permis au Pape de vivre les tensions en direct, de prendre conscience que justement ici, l’appel à la raison ne fonctionne pas.

La messe papale de Jérusalem a été peu suivie par les Arabes chrétiens. Comment l’expliquez-vous ?

A Jérusalem, tout est ambigu car c’est un diocèse ordinaire, mais c’est aussi le diocèse de la Terre sainte (défini au 11e siècle par les Croisés, il comprend la Jordanie, les Territoires palestiniens, Israël et Chypre), ce qui complique les choses. Les Israéliens étaient terrorisés à l’idée d’un attentat contre le Pape. Des mesures de sécurité très lourdes ont donc empêché l’accès de certains fidèles. Mais en amont, certains prêtres ont peu encouragé leurs paroissiens à se rendre à cette messe, voire les en ont dissuadés afin qu’Israël ne puisse se prévaloir d’un succès. Le monde arabe chrétien local subit un excès d’influence de l’islam et refuse d’entrer dans l’histoire réelle. La formation des séminaristes est elle-même désincarnée de la réalité. La création d’Israël n’est pas prise en compte ou pas comme elle le devrait, car elle constitue un défi majeur pour la croyance en Dieu et la vie chrétienne.

En chiffres - Territoires palestiniens Cisjordanie, Gaza et Jérusalem-Est (estimations) : 1,2% de la population est chrétienne, soit quelque 50.000 âmes dont près de la moitié dans la région de Bethléem. - Israël (Bureau central des statistiques) . Arabes chrétiens : 150.000 personnes soit 2% de la population israélienne . Sans confession (catégorie créée en 1995 comprenant la majorité des immigrants russophones non juifs) : 322.000 personnes soit 4,4% de la population . Travailleurs immigrés chrétiens : de l’ordre de 100.000 personnes soit 1,4% de la population.


 
 

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