Spectacle/Interview

Ismaël Saïdi 'L'identité belge, notre dénominateur commun'

Vendredi 5 décembre 2014 par Propos recueillis par Géraldine Kamps

« Djihad », tel est le nom du nouveau spectacle d’Ismaël Saïdi. Un titre qui interpelle pour aborder avec humour et sensibilité les problèmes à la source. Et si avant de parler de leur retour de Syrie, on faisait tout pour que les jeunes n’y partent pas ? Rencontre avec Ismaël Saïdi, auteur, metteur en scène et acteur dans cette pièce qui se jouera à Bruxelles du 26 au 30 décembre 2014.

 
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    Vous étiez déjà l’auteur en 2012 de « Ceci n’est pas un couple » qui continue de tourner avec beaucoup de succès et traite du divorce entre une Juive et un musulman. Comment vous est venue l’idée de ce spectacle « Djihad » ? Je m’intéresse depuis longtemps à tout ce qui touche l’identitaire. J’avais voulu dans cette première pièce montrer deux personnes d’un couple qui se sont aimées et soudain, à l’occasion d’un divorce, se balancent à la figure toutes leurs différences culturelles. Cette fois, il s’agit de trois bras cassés qui partent de Schaerbeek pour aller se battre en Syrie. Une comédie sur trois gars paumés qui, dans leur perte identitaire, se disent que leur place ne peut être que là-bas. Le point de départ a été un reportage sur LCI où l’on voyait Marine Le Pen déclarer qu’il n’y avait « pas de problème à ce que ces jeunes partent, à la condition qu’ils ne reviennent pas ». Mon point de vue est différent : le problème pour moi, en tant que citoyen belge, est de les voir partir. Qu’est-ce qui fait qu’à 16, 20, 30 ans ou plus, ils décident d’aller se faire tuer en Syrie ? Parce que c’est de cela qu’il s’agit. J’ai vu de nombreux reportages, lu énormément d’interviews et analyses qui révèlent qu’ils tombent tous de haut en arrivant là-bas. Sans plus pouvoir faire marche arrière.

    On entend souvent qu’ils partent pour se sentir valorisés, plus que pour suivre un idéal religieux, qu’en pensez-vous ? Je pense qu’il y a des deux. Plus rien ne valorise ces jeunes ici, et ils se sentent valorisés par contre à travers la religion, cet islam détourné. Quand vous ne vous sentez plus appartenir à quelque chose, vous êtes fragilisés et malléables, les sectes l’ont bien compris. La plupart de ceux qui partent le font « pour sauver leurs frères », et se crée ainsi une communauté de gens qui ne se connaissent pas, avec un lien identitaire basé sur l’affectif. On le voit de la même façon avec ceux qui manifestent pour leurs frères de Gaza. Le plus fascinant, cela a été le cas notamment avec Mehdi Nemmouche, est qu’une fois arrivés en Syrie, ils sont regroupés par nationalité. Il leur faut donc faire 4.000 km pour finalement se sentir français, belges, etc.et retrouver cette identité que nous partageons.

    Vous avez choisi l’humour pour aborder cette problématique complexe et particulièrement sensible… D’abord, les personnages, des bras cassés, comme je le disais, permettent de nous faire rire. Chacun part pour des raisons qui lui sont propres, on les suit sur la route de leur transformation, et ils se rendent compte que l’arrivée ne correspond pas à ce qu’on leur avait vendu. Ils quittent finalement une situation qu’ils croient perdue pour se retrouver dans le chaos le plus total, quand ils n’en arrivent pas à se tuer entre eux ! L’humour, par son pouvoir rassembleur, permet de s’adresser à tout le monde, enfants, ados, adultes, de toutes confessions et origines. Il permet aussi, sous couvert de la fiction qui est une forme de protection, de dire des vérités et de susciter le débat.

    Cette pièce est une autocritique de votre communauté. Vous affirmez même : « Le problème vient de nous ». Tout à fait, et je m’insurge contre la survictimisation, c’est trop facile de toujours dire que l’on nous rejette. On ne peut sans cesse se dire différent des autres et réclamer être considéré comme les autres. Il y a un gros problème au sein de ma communauté qui est cette schizophrénie entre la culture judéo-chrétienne dans laquelle on vit et l’identité musulmane qui nous est propre, et certains ne parviennent pas à faire le juste trait d’union entre les deux. Si vous suivez les chaines Al-Jazeera du Qatar et du Koweït qui déversent des images d’enfants qui meurent à longueur de journée et que vous n’avez pas la formation et le recul nécessaire, vous vous dites que partir les défendre est la cause la plus noble qui soit. Vous en voyez comme ça qui vont s’indigner face aux décapitations de l’Etat islamique, mais qui, en tournant le coin de la rue, estimeront que les auteurs sont tout de même des héros. A force de jouer à ceux qu’on ne tolère pas, ils ne se rendent même pas comptent qu’ils sont eux-mêmes devenus intolérants. On l’a encore vu avec le prédicateur antisémite Al-Suwaïdan, heureusement interdit à la dernière Foire musulmane de Bruxelles. Nous devons être les premiers à condamner ce genre de personnage.

    Un des personnages de votre pièce a visiblement un problème avec les Juifs, comment voyez-vous les relations entre les deux communautés ? Contrairement à la France, les Juifs et les musulmans ne se côtoient absolument pas en Belgique et je le regrette. On ne se souvient que l’autre existe que lorsqu’il y a un bombardement à Gaza. Les relations entre nos deux communautés sont des relations de gestion de crise. Quand il y a eu l’attentat au Musée juif, on a manifesté ensemble, on s’est pris dans les bras, jusqu’à la prochaine crise. On ne se mélange jamais, on ne se connait pas. Si l’on vous fait voir le film Shoah, mais que vous n’avez jamais vu un Juif de votre vie, comment voulez-vous ressentir la moindre empathie ?

    Expliquez-nous votre philosophie du « dénominateur commun ». Comme en mathématiques, je pense qu’il faut vraiment travailler là-dessus pour avancer. Parler ensemble d’un film qu’on a vu, d’un prof d’école qu’on a aimé, avant de toucher aux sujets qui fâchent. D’abord se rencontrer, se connaitre avant d’aborder Israël, la religion et Gaza ! Aujourd’hui, chacun se balance sa différence à la figure et demande à l’autre de l’accepter. On parle de musulmans, de Juifs, et on oublie de parler de Belges. Comme disait Brel : « Tout le monde a mal aux dents de la même façon ».

    Comment l’annonce de votre spectacle a-t-elle été reçue ? Beaucoup de musulmans ne savent pas comment parler de ce problème et nous ont remerciés de l’avoir fait. Des parents de jeunes qui sont partis aussi et qui sont contre ces départs, qui ont peut-être perdu leur enfant et se retrouvent en plus suivis par la Sûreté de l’Etat. Notre objectif est d’analyser les causes de leur départ et de tout faire pour qu’ils ne partent plus. Dire qu’on est contre les départs ne suffira pas. Il nous faut repenser la manière dont la religion est enseignée, ainsi que notre rapport à l’autre. J’ai par exemple toujours été contre le terme « islamophobie », on ne peut pas punir quelqu’un parce qu’il a peur. La sanction ne va pas l’empêcher d’avoir peur, elle va juste l’empêcher de le dire tout haut. Et cette frustration peut se transformer en haine, qui elle se transformera en violence. Il faut, selon moi, essayer de comprendre plutôt pourquoi l’autre a peur et y mettre fin. Je vois la loi comme une veilleuse pour un enfant qui aurait peur du noir. S’il se retrouve sans sa veilleuse, sa peur reviendra. Une explication sera sans doute plus longue que la sanction, mais beaucoup plus efficace.

    'Djihad' de et avec Ismaël Saïdi, Ben Hamidou et Reda Chebchoubi.
    A voir du 26 au 30 décembre 2014 au Centre culturel Pôle Nord, chaussée d’Anvers 208, 1000 Bruxelles.
    Réservations : www.fnac.be

     
     

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    http://www.respectzone.org/fr/
    • Par jean-marie doumont - 5/12/2014 - 12:38

      Merci Said pour cette interview sans tabou ni langue de bois.
      Bravo pour votre spectacle
      JM

    • Par Anne le Garroy - 4/09/2015 - 9:28

      Bonjour Monsieur,
      J'ai encore eu l'occasion de vous écouter sur Vivacité cette semaine. J'aimerais rentrer en contact avec vous le plus rapidement possible. Je suis la coordinatrice de l'association " Vivre Ensemble" à Bruxelles.
      Pourriez-vous avoir la gentillesse de me faire savoir comment je pourrais vous parler de mes projets? Merci beaucoup,
      Anne le Garroy